Reportage du Paris Match du 3 juin 1967 sur l’incendie de l’Innovation

J’ai redécouvert ces archives chez mes parents. Magnifiquement conservé, le Paris Match de 1967 directement après l’incendie de l’Innovation. C’était du journalisme d’une autre époque mais, pour tous ceux que cela intéresse et qui ont vécu l’incendie de l’Innovation de près ou de loin, j’ai pensé qu’il pouvait y avoir un intérêt à partager ces archives.

J’ai donc entrepris de les numériser puis de les retranscrire. Elles sont vraiment d’un intérêt élevé. Merci à Paris Match pour ce travail de qualité qui cinquante ans après reste toujours intéressant. Si cela intéresse quelqu’un, je tiens les scans à disposition.

Images et textes (c) Paris Match

Bruxelles, la tragédie du grand magasin

2000 personnes prisonnières du feu. C’est l’une des plus grandes tragédies de l’histoire de Bruxelles qui commence…

Ces mannequins en feu, deux mille personnes

Il est 13h30. Les sirènes hurlent. Le feu soudain est partout. Derrière les vitres, des silhouettes flambent comme des torches. Ce ne sont encore que des mannequins. Mais il y a des centaines d’hommes et de femmes qui cherchent désespérément à échapper aux flammes. Pour plus de trois cents d’entre eux, ce sera une mort horrible.

Ils préfèrent mourir en sautant dans le vide

Il est 13h45. Déjà le magasin n’est plus qu’un immense brasier. Les prisonniers du feu brisent les vitres des fenêtres, escaladent des corniches, se glissent sur les toits. Ceux qui n’ont pas d’autre issue plongent dans le vide. D’autres pour qui le danger est moins pressant, mais qu’une peur atroce a aveuglés se jettent sur les trottoirs de la rue des Damiers. Ce sont les premières victimes. Les pompiers disent : « Nous n’avions pas assez de bâches pour tous. »

Il a sauté de quinze mètres. En trois minutes, de cette fenêtre, six autres personnes l’ont imité. A gauche, ci-dessous, on a placé sur des brancards ceux qui se sont écrasés sur le sol : on recouvre leur corps. A droite, des volontaires sont accourus et tendent une bâche pour sauver les prisonniers du feu.

13H25, alerte : les robes de communion flambent comme des torches…

– Vingt-cinq minutes au bord d’une gouttière, croyez-moi, c’est long ! Surtout quand la gouttière chauffe… Ses deux mains brûlées jusqu’à l’os disparaissent sous deux énormes pansements. Il les agite sans cesse devant son visage, comme un vieux boxeur qui raconterait le combat de sa vie.

– Dire que j’ai failli crever là-dedans, comme un rat, ça n’est pas imaginable !

S’il en veut au destin, François Couturat sait pourquoi. Ce Français de Bruxelles a derrière lui vingt ans d’aventures sur toutes les mers du monde, du Chili à Zanzibar. Il venait enfin de s’établir dans un emploi tranquille : directeur de la filiale belge d’une société française de produits pharmaceutiques.

– J’étais allé déjeuner en vitesse au self-service de « l’Innovation » avec M. Coppens, mon collaborateur flamand. A côté de nous, je me souviens, deux vieilles dames belges parlaient de l’existence de Dieu. Il était un peu plus d’une heure et nous allions sortir. Comme j’avais une lettre urgente à poster, Coppens m’a fait remarquer que le magasin possédait un bureau de poste au quatrième étage. Nous y sommes montés. Et là, nous avons pris la file au guichet, avec une dizaine de personnes. C’est alors que la sonnette s’est mise à tinter. Une sonnette de rien du tout, fixée contre un pilier tout à côté de moi. Derrière son guichet, le postier n’a même pas levé les yeux. Devant moi, une femme continuait à jouer avec son chien. A travers la sonnerie nous avons entendu quelqu’un crier. Une dame, l’air agité, qui répétait : « Au feu ! c’est l’alerte au feu ! » Le postier m’a souri avec un air de commisération du côté de la dame. C’était mon tour et je lui ai tendu ma lettre. La sonnerie tintait toujours. Soudain, le postier a pris un air ennuyé.

– Désolé, m’a-t-il dit. Moi, j’arrête.

Je m’apprêtais à redescendre, quand la sonnerie s’est interrompue. En même temps toutes les lampes se sont éteintes. Et alors je me suis retrouvé dans la nuit : de l’escalier du troisième arrivait un torrent de fumée. Une fumée âcre, bizarre, si épaisse qu’en quelques secondes, elle avait envahi tout l’étage. Autour de moi, je ne distinguais plus personne. J’entendais des cris, et aussi les aboiements du petit chien qui s’éloignaient dans l’obscurité. Je commençais à suffoquer. Dans le fond du magasin, j’aperçois une lueur : une fenêtre. Je cours. Deux silhouettes me précèdent, ouvrent la fenêtre : une femme et un homme que j’ai le temps de reconnaitre comme le postier. Ils enjambent l’appui et disparaissent. Quand j’arrive à la fenêtre, je me penche dans l’espoir de trouver une corniche. Et j’aperçois, vingt mètres plus bas, deux corps disloqués sur le trottoir : le postier et la femme au milieu d’une mare de sang…

Le service de sécurité : quatre pompiers

Ici, il faut arrêter le récit pour une constatation capitale : les sonnettes d’alarme étant les mêmes que celles du service, personne sur le moment ne s’en est inquiété. « On n’y a pas cru », tel est le leitmotiv des rescapés. Pire : souvent ce sont les employés eux-mêmes qui ont rassuré leurs clients. C’est que, comble de malchance, il était presque 13H30, heure habituelle de la sonnerie pour la cantine.

A côté du bureau de poste, au rayon des meubles, un des vendeurs s’appelle Raymond Remiers. Comme on est à l’heure creuse du déjeuner, que le lundi est un jour creux et que le mois de mai est lui-même une période creuse, un trou commercial entre les « communions » et le « balnéaire » – sans quoi, combien de morts déplorerait-on aujourd’hui ? – M. Raymond et les autres vendeurs ont tout le temps de s’offrir une petite causette. Mais la sonnerie en signal continu (alors que celle du service est intermittente) finit par l’inquiéter.

– Le feu ! crie M. Raymond. Et il court au bout du couloir où se trouve le bureau des secrétaires de l’administration. On l’accueille en riant :

– Allez ! allez ! M. Raymond, vous nous faites encore marcher, une fois.

Il est alors 13H35, au plus il est 13H40. C’est-à-dire que l’alerte a été donnée depuis un quart d’heure à peine et déjà tout brûle. Comment expliquer cela, qui semble passer l’entendement ?

Il faut revenir à l’origine du feu. 13H25, au premier étage, rayon fillette. Mme Vandenhaegen, la vendeuse rentre à l’instant du self-service. Elle remarque une odeur bizarre :

– On dirait que ça brûle quelque part.

Et elle se dirige vers sa remise. La remise est une sorte de compartiment à ciel ouvert élevé au milieu de chaque rayon d’habillement à l’aide de cloisons de contre-plaqué, qui sert à la fois de salon d’essayage et de réserve pour les vêtements. Quand elle arrive devant le local, Mme Vandenhaegen voit des flammes danser au sommet des cloisons. Elle ouvre la porte. A l’intérieur, ce n’est plus qu’un brasier.

– Je me souviens surtout des robes de communion, qui flambaient comme des torches.

La jeune femme court à travers les rayons pour chercher le pompier le plus proche qui se trouve à une cinquantaine de mètres.

C’est un petit homme de soixante ans, Marcel Fretin, un ancien pompier municipal à la retraite (pour cet immense magasin, le service de sécurité est constitué, en tout et pour tout, par une permanence de quatre pompiers). Et encore le quatrième est-il allé déjeuner.) Fretin accourt avec un extincteur. Mais le jet semble tout de suite dérisoire devant le brasier qui ronfle. Le pompier se replie vers son poste, fait donner l’alarme et s’élance dans l’escalier.

Le tiers des clients était au restaurant

– Que voulez-vous ? Je me suis demandé ce que je pouvais faire. Alors j’ai pensé à la petite fille de la téléphoniste qui était avec sa mère au bureau de poste du quatrième. Je l’ai prise sur mes épaules et je l’ai descendue dans la rue. Après je ne sais plus. Les pompiers de la ville sont arrivés. Je me suis mis avec eux.

Mme Vandenhaegen, la vendeuse, a gagné calmement la sortie par l’escalier. Quand elle est arrivée dehors, la rue était déjà noire de fumée.

– Je n’arrive pas à comprendre, dit-elle. Le matin même j’avais visité ma remise, rangé les robes. Il n’y avait absolument rien à l’intérieur qui puisse être une cause d’incendie. Pas de fer à repasser, pas de réchaud, pas la moindre prise de courant. Et pas question de fumer en cachette : ce serait le renvoi immédiat. Alors ?

Pour l’heure, l’origine du feu est encore un mystère. Mais il est un autre point que le témoignage que Mme Vandenhaegen nous a livré peut éclairer : c’est la rapidité avec laquelle s’est propagé le feu, si grande qu’on a pu croire que l’incendie s’était déclaré en plusieurs endroits à la fois. Mais lorsque le feu a été découvert, il s’agissait déjà d’un énorme brasier. Or, les cages d’escalier n’étaient qu’à quelques mètres de là. On peut donc penser que les flammèches s’y sont engouffrées et qu’elles ont ainsi essaimé en quelques instants l’incendie sur toute la hauteur du bâtiment.

Une autre raison pour laquelle le feu s’est propagé si vite est commune, celle-là, à presque tous les « grands magasins » d’Europe. Datant du début du siècle, parfois de plus loin, ils furent, à l’origine, des temples de la frivolité bâtis dans le style de leur époque : verrières, boiseries, ferraille, stuc. Et depuis, sur ces armatures fragiles, toutes les modes ont laissé leur dépôt. Au cours des ans, des faux-semblants de carton, de papiers et de contre-plaqué sont venus s’y stratifier, au gré de « rénovations » qui n’ont été, le plus souvent, que des maquillages commandés par le goût du temps. Pas de meilleur aliment pour le feu que ces vieux oripeaux. L’ « Innovation » venait de recevoir son dernier déguisement : la quinzaine américaine. Pour cette « U.S. parade », on n’avait pas lésiné sur le calicot. De haut en bas du magasin s’étiraient banderoles aux couleurs américaines, bannières étoilées, guirlandes et affiches géantes.

Heureusement, nous l’avons vu, ni l’heure, ni le jour, ni l’époque ne favorisaient la fréquentation du magasin. La clientèle, au moment de l’incendie, pouvait être évaluée à sept ou huit cents personnes, auxquelles s’ajoutaient environ mille deux cents employés. Par chance, beaucoup d’employés déjeunaient encore à la cantine du sous-sol.

Mais le tiers au moins des clients étaient au self-service du troisième étage, réputé dans tout Bruxelles pour ses plats et ses prix. Christiane Paul, dix-neuf ans, étudiante en philologie à la faculté de Saint-Louis, occupe une table avec trois amies. Elles n’ont qu’une heure, entre deux cours, pour le déjeuner. Et le self d’ « Inno », outre qu’il sert vite, prend les bons de repas de la faculté.

Les quatre amies parlent bas, car un de leurs professeurs, M. Motte, déjeune à une table voisine. Christiane avale les dernières cuillerées de son gâteau de riz quand l’odeur de la fumée lui parvient. Une serveuse arrive en courant : « Le feu ! ». Christiane et ses camarades sont à peine debout qu’elles commencent à suffoquer. Autour d’elles, des gens passent, se tenant la gorge avec les mains. Heureusement, Christiane a l’habitude des lieux. Suivie de ses trois camarades elle se dirige tout de suite vers la sortie de secours. Pour l’atteindre, il faut enjamber le tapis roulant sur lequel circulent les plats.

M. Motte, le professeur, a suivi les jeunes filles. Mais, au moment de franchir le tapis roulant, il s’est effondré, terrassé par l’asphyxie. Christiane et ses amies, avec un groupe de serveuses et de clients, parviennent jusqu’à une fenêtre au pied de laquelle se trouve une échelle de fer. Mais l’échelle longue seulement de quelques barreaux, ne domine que le vide. Quatre ou cinq mètres plus bas, c’est l’arête d’un toit à double pente. Et ce toit est une verrière. Une grosse dame, folle de panique, s’agrippe au dernier barreau, lâche prise. Et les jeunes filles, terrifiées, la voient disparaitre à travers la verrière. A présent, sous l’échelle, il n’y a plus qu’un trou béant. Christiane, qui n’a pas perdu la tête, se suspend à son tour. Et en imprimant un mouvement de balancier à son corps, elle réussit à éviter le trou et à tomber à plat sur l’autre face de la verrière. Tout le monde l’imite. Et le toit, miraculeusement, ne cède pas. Au bout du toit, il y a une corniche de tôle. Et, au bout de la corniche, d’autres toits qui mènent jusqu’à la façade d’un bâtiment où l’on finit par découvrir une fenêtre ouverte. On s’y engouffre. Et l’on pénètre dans une sorte d’entrepôt obscur, dont toutes les portes sont verrouillées. Pendant d’interminables minutes, les jeunes filles montent et descendent l’escalier à la recherche d’une issue.

13h50 : l’aluminium de la façade fond. A l’intérieur, plus de survivants.

La seule qu’elles trouvent est une fenêtre donnant sur une cour intérieure formée par la terrasse d’un toit du rez-de-chaussée. Là, des corps disloqués gisent. Christiane et ses compagnons lèvent les yeux vers la façade intérieure du magasin. Et elles voient quatre personnes sauter par les fenêtres et s’abattre, sans un mot, sur la terrasse.

Horrifiées, les jeunes filles retournent à l’exploration de leur entrepôt. Enfin, c’est une serveuse qui trouve l’issue. La minute d’après, sans comprendre comment, toute la bande se retrouve dans la rue Neuve, à l’entrée principale du magasin. Alors Christiane s’aperçoit qu’elle a la jambe couverte de sang : un morceau de la verrière qui lui était entré dans le mollet. Quant à sa camarade Jacqueline, qui s’apprêtait à signer son bon de repas au moment de l’alerte, elle tient toujours son stylo à la main droite et elle a gardé son sac dans la main gauche.

Comment a-t-elle pu descendre l’échelle, sauter sur la verrière et courir de toit en toit avec les deux mains occupées ? Ce sont des choses qu’on n’explique pas à la faculté.

La baronne Griendl, elle, était moins familière du self-service. Elle achevait de déjeuner en attendant son fils Olivier, un garçon de douze ans, qui était allé au rez-de-chaussée voir le règlement du grand concours dont le vainqueur passerait trois semaines aux U.S.A. Tout à coup, Olivier remonte et crie : – Mère, tout brûle ici !

Aussitôt l’étage est envahi par la fumée. La baronne se dirige vers l’escalier. Mais il est plein à craquer.

– D’abord, je me suis mise à crier : « Avancez donc ! » Mais en regardant bien – ce qui n’était pas facile avec la fumée – je me suis aperçue que les gens n’avançaient pas parce qu’en arrivant à l’étage inférieur les premiers de la file s’effondraient, morts de suffocation. Alors mon fils a eu un trait de génie. Il a enfourché la rampe. Il a pris sa respiration et il s’est laissé glisser d’une seule traite jusqu’au rez-de-chaussée. Le petit diable était sauvé !

La baronne, elle, prise au milieu de la cohue, pense qu’elle va mourir. Elle n’est pas la seule.

– C’est alors que, derrière moi, j’ai entendu quelqu’un murmurer : « Je donne ma vie pour le Vietnam. »

On a beaucoup épilogué, depuis lors, sur cette déclaration. Dans les jours précédents, un groupe de communistes prochinois s’était livré à plusieurs manifestations contre la parade américaine d’ « Innovation ». Un jour, lancée de la plus haute balustrade, une pluie de tracts s’était abattue sur la foule des chalands. « Ceci, pouvait-on lire, n’est qu’un avertissement… Les anti-impérialistes sont décidés à employer de nombreux autres moyens pour faire entendre leur volonté. »

Vivante au milieu des cadavres

D’où l’hypothèse – terrible à concevoir, mais impossible à exclure – qu’un exalté pourrait être à l’origine du drame. Mais la baronne Griendl ajoute :

– J’insiste, l’homme qui a dit cette phrase l’a murmurée, et non pas criée. A moi qui suis chrétienne, cela a donné une idée. J’ai dit : « Je meurs pour tous ceux qui souffrent », et je me suis évanouie.

Quand elle revient à elle, la baronne sent un souffle d’air sur son visage. A côté d’elle, une fenêtre vient de s’ouvrir. Un pompier apparait.

– Y a-t-il des vivants, ici ? demande le soldat du feu.

– C’était, dit la baronne, un homme immense qui m’a semblé haut d’au moins deux mètres. J’ai eu tout juste la force de soulever la main. Je crois bien que j’étais la seule vivante au milieu d’une douzaine de cadavres. Il m’a saisie d’une poigne terrible et m’a emportée par la fenêtre.

Pierre Deroubaix, trente-huit ans, est vendeur au rayon des accessoires auto. Il entend crier « au feu ! » et bondit à travers le self-service où les gens déjeunent dans un paisible cliquetis de fourchettes.

Les clients le regardent, hébétés, hésitant à se lever. Autour du restaurant, c’est déjà un mur de flammes. Pierre Deroubaix saisit une chaise et brise quatre ou cinq fenêtres qui donnent sur les toits des boutiques basses du magasin. Et, d’un seul coup, c’est l’affolement. Près de lui, Deroubaix entend une voix qui exhorte des gens au calme : c’est M. Delsipée, le directeur du magasin. Avec la dame du vestiaire, Josette Lutwig, tous deux vont se relayer pour aider les gens à passer par les fenêtres. Bientôt, tout devient si sombre qu’il est impossible de distinguer quelqu’un. Il faut opérer à tâtons. Au bord de la fenêtre, une femme, suffoquant, hurle :

– Mon enfant ! Je veux mon enfant !

Et elle fait mine de retourner vers le restaurant. Pierre Deroubaix lui assène une énorme gifle et l’arrache du sol pour lui faire passer l’appui de fenêtre. Puis il se retourne et la dernière silhouette qu’il aperçoit est celle de M. Delsipée, qui vient de sauver une fillette et qui repart, à tâtons, dans la fumée, bras en avant, comme un somnambule, en quête d’un nouveau sauvetage. Ce sera le dernier témoignage sur M. Delsipée, le directeur d’ « Innovation », mort comme un capitaine de la tradition.

Pierre Deroubaix n’en peut plus. Ses yeux, ses mains, son visage lui cuisent atrocement. Il passe la fenêtre à son tour. Sur les toits, au-dessous desquels gronde l’incendie, il lui faudra encore défoncer à coups de pied une barrière d’aluminium chauffée au rouge avant d’atteindre, enfin, le refuge où les pompiers viendront le chercher pour le transporter à l’hôpital, la face et le cou brûlés, à demi aveugle.

Yan Van de Gehuchte, un jeune Flamand de vingt ans, est cuisinier au self-service. Nu comme un ver sous sa blouse blanche, il a déjà préparé deux cent cinquante repas sur ses fourneaux. Quand l’alerte retentit, il court à la porte de la cuisine. Puis il revient précipitamment pour fermer ses robinets de gaz. Quand il ressort, l’air est irrespirable. Yan enlève sa toque blanche et se l’enfonce dans la bouche. Devant lui, deux autres cuistots, Noël et Pierre, ouvrent une fenêtre et se jettent dans le vide (Yan les reverra à l’hôpital Saint-Pierre, l’un littéralement écartelé, l’autre avec les bras et les pieds brisés).

Les gens se jetaient dans le vide

Au-dessus du vaisselier, il y a une fenêtre qui donne sur la Rue Aux-Choux. Yan parvient à l’ouvrir. Partout, dans la salle, des gens tombent, terrassés par l’asphyxie. Yan accroche le bras d’une cliente qui chancelle. Il lui dénoue son foulard et l’oblige à s’en faire un bâillon. La femme veut se jeter dans le vide. Yan la serre contre lui de toutes ses forces jusqu’à la venue des pompiers. Ils arrivent enfin ! Et Yan voit l’échelle s’élever lentement. L’échelle s’arrête à quelques mètres : elle était trop courte ! Il faudra attendre dix minutes pour qu’arrive une nouvelle voiture. Cette fois, l’échelle est assez longue.

– Excusez-moi, madame, dira Yan à la cliente qu’il a sauvée : cinq minutes de plus et je vous lâchais…

José Vanderberande, trente ans, vendeur au garage Jaguar, venait déjeuner chaque jour au self « Inno » avec un copain dont la femme travaillait au cinquième étage du magasin. Quand l’alarme retentit, José saute sur une table pour atteindre la fenêtre et casse un carreau avec son coude.

– Les gens me regardaient comme si j’étais fou. Ils continuaient de manger.

José se retrouve sur une corniche. Par hasard, elle est munie d’une échelle de secours. José atterrit sur une cour intérieure (celle qu’ont vue Christiane et son groupe d’étudiantes par la fenêtre de leur entrepôt).

– Là, raconte José, c’était atroce. Une mare de sang…

Des gens du troisième qui auraient pu descendre par les toits s’étaient jetés directement sur la cour. Il y en avait une dizaine. Deux s’étaient tués sur le coup. Les autres bougeaient encore. Il y en avait un qui criait : « Aidez-moi ! Sortez-moi de là ! » J’ai essayé d’en prendre dans mes bras, mais tout seul, c’était difficile. Comme je connaissais les lieux par cœur, j’ai trouvé l’escalier qui conduisait au dehors et j’ai fait signe aux sauveteurs : « Venez avec moi, il y a des gens là-haut. »

Et puis, je voulais retrouver mon copain qui ne m’avait pas suivi. Nous sommes remontés une première fois jusqu’à la cour et là, nous avons commencé à ramasser les gens qui bougeaient. J’ai pris dans mes bras une petite fille de sept ou huit ans dont la mère gisait à côté d’elle, sûrement morte. Je l’ai passée à un brancardier et je suis remonté. J’ai encore aidé à descendre trois personnes, mais quand j’ai voulu remonter pour la troisième fois, l’escalier brûlait. J’ai essayé de contourner le bâtiment par la rue. De tous côtés les gens se jetaient dans le vide. J’ai vu un Noir au bord d’une corniche. Il a hésité une seconde. Puis il a sauté et il est tombé sur le toit d’une Austin 850. Il a rebondi sur le sol et il n’a plus bougé. Mais, peut-être que ce n’était pas un Noir, seulement un type avec une tête noircie par la fumée. Et, un peu plus loin, j’ai retrouvé la bagnole de mon copain ; elle avait brûlé. Lui, je ne l’ai jamais revu, ni sa femme. Elle travaillait au cinquième. Il a sûrement voulu aller la retrouver. Ils ont dû se croiser en route. »

Rue du Damier, parmi les gens qui se sont amassés sur la corniche du quatrième étage, il y a François Couturat. Après la chute mortelle du postier, il a cherché une fenêtre qui ne donnerait pas directement sur le vide. Et maintenant, il est là, sur une frêle corniche de zinc, avec une dizaine de personnes autour de lui. Il y a « M. Raymond », de l’ameublement, celui dont les vendeuses avaient cru qu’il les « faisait marcher ». Et une jeune femme à l’air décidé qui toise le vide sans broncher et qui n’a pas lâché son sac à main. Elle se nomme Monique Lenssens et elle travaillait au cinquième étage, au service des statistiques. Quand l’alarme a retenti, Monique Lenssens avait fini de déjeuner. Elle regagnait le bureau, en tenant à la main son dessert, une gaufre. A côté d’elle son amie, Josette, une fille-mère qu’elle avait prise sous sa protection. Du cinquième étage, il faut franchir plusieurs passages acrobatiques pour atteindre la corniche. Deux hommes, talonnés par le feu, se sont jetés dans le vide devant elles, et elles ont vu les corps éclater sur le pavés. Josette, que le feu terrifie, veut sauter elle aussi. Monique lui administre une paire de claques.

– Et maintenant, pense à ton gosse !

Ainsi, Monique et Josette se sont-elles retrouvées sur la corniche avec les autres.

Il y a dix minutes qu’elles sont là, et, à présent, le zinc commence à chauffer. Monique a découvert un filet d’eau dans une gouttière et, de temps en temps, elle va s’y refroidir les pieds. En bas, d’un peu partout, des corps continuent à s’écraser sur le trottoir. Du haut de leur perchoir les réfugiés de la corniche voient un prêtre leur donner l’absolution.

C’est le père Robyns, un vieux curé de Notre-Dame-du-Finistère, l’église voisine, qui est accouru dès le début du feu. Entre deux absolutions, le père Robyns lève son visage vers les prisonniers de l’incendie et, les mains en porte-voix, leur crie : « Surtout, ne sautez-pas, restez calmes. On vient. »

On vient, en effet. Une voiture de pompiers, une échelle à coulisse sur son toit, s’engage dans la rue du Damier. Sauvés ? Non. Car au dernier moment, les pompiers ont aperçu un gros câble aérien qui courait le long de la façade. Ils ont pensé à la haute tension. Et ils n’osent pas déployer leur échelle métallique. Plus tard, on s’apercevra qu’il ne s’agissait que d’un câble téléphonique. Mais pour l’heure, les gens de la corniche, qui n’en peuvent plus d’émotion, regardent la voiture des pompiers s’éloigner en marche arrière et disparaitre au coin de la rue. Ils se retournent. Derrière eux, par les fenêtres, on voit le feu qui s’approche. Bientôt, la corniche sera intenable. Il va falloir sauter. Les réfugiés sont là depuis vingt minutes et en bas, dans la rue, toujours pas l’ombre d’une bâche de sauvetage. Mais plutôt se briser les os que de mourir sur le gril.

Un bolide passe près de moi : la dame au sac

– J’étais au bord de la corniche, les genoux pliés, raconte le docteur Couturat. J’avais repéré des fils électriques au milieu de la rue. Et j’étais en train de me dire qu’avec un peu de chance – enfin beaucoup de chance ! – ils pourraient amortir ma chute. C’est alors que le miracle s’est produit.

Le miracle est un petit homme en blouse, presque chauve, la cinquantaine, bedonnant (« Un personnage de Simenon », dira François Couturat). Il se nomme Jeff Van Belingen, et fait partie de l’équipe de décoration du magasin. Par chance, la décoration d’ « Inno » a son local à part, de l’autre côté de la rue. Jeff s’est souvenu qu’il avait un stock de cordes dans son atelier. Il en a coupé vingt-cinq mètres, la hauteur des quatre étages, plus ce qu’il faut pour faire un nœud. Il l’a roulée en courtes boucles pour former un paquet. Et il a essayé de la lancer aux naufragés. Mais, à quelques mètres de la corniche, la corde est retombée sur le trottoir. Le petit homme l’a ramassée et il a disparu sous une porte. Alors, Couturat et ses voisins, les nerfs brisés, sont passés une fois de plus de l’espoir au désespoir.

– Pour moi, dit François Couturat, c’était le dernier carat et j’allais me balancer. Quand tout à coup j’ai vu réapparaitre mon homme. Il était presque en face de moi, au troisième étage, de l’autre côté de la rue, cramponné à l’encadrement d’une fenêtre.

Coppens, mon collègue flamand, a eu l’idée de l’attacher à une cheminée d’aération. Et la descente a commencé. Ah ! cette corde. Grosse comme un crayon, blanche avec un petit filet bleu, je m’en souviendrai toujours. Impossible de la tenir. Je me suis laissé glisser et j’ai tout de suite eu la peau des mains arrachée.

J’allais sauter, un petit homme apparait et me lance une corde

J’avais tellement mal qu’au milieu de la descente, j’ai cru que j’allais tout lâcher. En bas, les sauveteurs l’ont senti. Au même moment, une bâche venait enfin d’arriver. On l’a tendue sous la corde. Mais à l’instant où j’allais sauter, voilà la bâche qui s’écarte sur ma gauche. Plus question de lâcher. Je me cramponne de mes deux mains brûlées. Et je vois passer à côté de moi une sorte de bolide : la dame au sac à main, qui rebondit dans la bâche.

Monique Lanssens la dame au sac, avait bien décidé d’emprunter la corde. Mais il y avait ce sac qu’elle ne voulait pas lâcher. Et il y avait Josette, la fille mère, sa protégée, anéantie d’effroi, qui voulait sauter dans le vide avant même l’arrivée de la bâche. Finalement, Josette se laisse convaincre. Mais au moment où va arriver le tour de Monique, la corniche surchauffée, lui brûle la plante des pieds. Impossible d’attendre que François Couturat ait fini sa descente. Elle fait signe aux sauveteurs de la bâche, calcule son élan pour ne pas heurter les fils électriques, et saute.

Deux fois l’extrême onction le même jour

Dans Bruxelles dominé maintenant par le nuage noir de l’incendie, l’alerte est générale. André Lanssens, le mari de Monique, qui travaille sur les hauteurs de la ville, a tout de suite eu le sentiment que sa femme était en danger. Il est monté sur le toit de son bureau, il s’est orienté à l’aide d’une petite boussole et il en a conclu que l’incendie était dans le quartier de l’ « Innovation ».

Il fonce avec sa voiture, en slalom à travers les embouteillages, franchit les barrages de police, défonce une porte de l’ « Innovation », est repoussé par les flammes et finit par se dire que si sa femme est sauvée, elle a téléphoné à son bureau. Il cherche un téléphone, mais toutes les lignes sont déjà occupées par la chasse aux nouvelles. Finalement, il obtient son bureau et apprend que sa femme est à la clinique Disca. Mais ce n’est pas elle qui le lui a appris.

Dévoré par l’inquiétude, il fonce à la clinique et découvre sa femme qui lui sourit entre deux oreillers.

– Alors, qu’est-ce que tu as ?

– Oh ! presque rien. Une fracture de la colonne vertébrale.

En tombant dans la bâche jambes tendues, Monique s’est fracturé une vertèbre, mais la moelle épinière n’est pas atteinte.

– Et ce fameux sac, enfin, qu’est-ce qu’il pouvait bien contenir ?

– Mon chèque d’allocations familiales : j’avais eu l’imprudence de le signer à l’avance. Alors, vous comprenez, n’importe qui aurait pu l’encaisser.

Ils sont tous sauvés, ceux de la corniche : Monique et sa fille mère, le team franco-belge Couturat-Coppens, M. Raymond et ses vendeuses, tous. Mais il était temps. Jeff Van Belingen me révélera plus tard :

– Au moment où j’ai lancé la corde, j’ai vu quelque chose que vous n’avez pas vu : le mur, derrière nous, qui venait de se lézarder sous l’effet de la chaleur…

Au même instant, sur le trottoir de la rue du Damier, le père Robyns donnait l’extrême-onction à la baronne Griendl. Elle tournait de l’œil, le visage noir de fumée, le manteau brûlé, mais cependant bien vivante, avec son fils Olivier à côté d’elle qui venait de la retrouver par miracle dans la cohue après sa descente sur la rampe de l’escalier en feu. On l’a conduite à l’hôpital Saint-Pierre. Et là, l’aumônier, en la désignant, a dit à une infirmière :

– Celle-là n’en a pas pour deux heures. Je vais l’administrer sans autorisation.

– C’est ainsi, messieurs, que j’ai reçu deux fois l’extrême-onction le même jour. Je suis bonne catholique, mais trop, c’est trop !

Ceux de la corniche ont été parmi les derniers rescapés. Rue Neuve, la chaleur atteint maintenant 35° à l’air libre.

« L’Innovation », avec ses 24 000 mètres carrés de surface de vente et ses 8 000 mètres carrés d’entrepôts, l’orgueilleux magasin aux 30 millions de chiffre d’affaires quotidien, n’est plus qu’un immense brasier, qu’un immense four crématoire où se consument trois cents pauvres morts. Victimes d’un fléau monstrueux, révoltant. Et cependant – quelles que soient les responsabilités en cause – victimes d’un certain progrès. Victimes de la société de consommation, avec ses risques que nous devons admettre au même titre que ceux de l’autoroute ou de l’avion.

Au 4° étage de la Rue-aux-Choux, une vieille dame achève de brûler contre la grille d’un balcon, sous les yeux fascinés des sauveteurs et des badauds. Rue Neuve, on emmène une femme désespérée (c’est Christiane Paul, l’étudiante rescapée, qui racontera l’histoire). Elle était avec son fils dans le magasin. A travers la fumée noire et poisseuse – la fumée des incendies modernes : nylon, plastique, produits de synthèse – elle a saisi la main d’enfant qui se tendait vers elle. Elle a traversé tout l’incendie et quand elle est arrivée dans la rue, elle s’est aperçue que l’enfant qu’elle venait de sauver n’était pas le sien…

Il est 15 h 15. Cent dix minutes après la sonnerie d’alarme, la glorieuse verrière modern’style de « l’Innovation » vient de s’écrouler au milieu du brasier, dans une gigantesque, une fabuleuse pluie d’étincelles. Tout est consommé. Les ambulances qui sillonnent Bruxelles n’auront plus de vivants à transporter. Le temps de l’horreur est fini. Celui du deuil commence.

Le drapeau américain : de la parade à l’horreur

C’était le 13 mai. Ce jour-là, la Rue Neuve, à Bruxelles, est devenue une annexe de la V° avenue de New York. Les majorettes défilaient sous les confetti. Les magasins Innovation avaient organisé cette grande parade pour annoncer la « quinzaine commerciale américaine ». De vrais Indiens étaient venus d’Amérique : les enfants voulaient les voir et les toucher. Mais le lendemain du défilé, des tracts réclamaient le boycottage de « la quinzaine américaine » et la direction d’Innovation recevait des lettres de menaces. « Il faut mettre fin aux manœuvres de propagande U.S., disaient les tracts. Les anti-impérialistes sont prêts à employer de nombreux moyens pour faire entendre leur volonté. » De nombreux moyens ? C’est cette phrase aujourd’hui qui, après le feu, la douleur et les morts, fait peur. Une incendie aussi terrible que celui d’Innovation peut-il avoir été provoqué par l’homme ?

La joyeuse parade de la rue Neuve. C’était il y a quelques jours, pour annoncer l’exposition. Les majorettes étaient pour la plupart des employés du magasin.

Ils ne devaient pas mourir ce jour là

Les pompiers ont brisé leur prison d’acier

Sur la façade où cent drames se jouent à la fois, deux visages déformés par la terreur. Ils sont là, au 2° étage, tout proche, à six mètres à peine du sol. Ils ont brisé les vitres à coups de poing. Mais les barreaux d’acier les tiennent prisonniers. Derrière eux le feu se rapproche à une vitesse folle. Ils gesticulent, ils hurlent. Mais qui les entend ? Elle a 23 ans. Il a 24 ans. Ils vont mourir. Et puis soudain une échelle jaillit. Un pompier brise leur carcan de verre et d’acier. Elle s’appelle Catherine Seydel, elle est étudiante en sciences économiques. Il s’appelle Paul Rayer, il est ingénieur des Mines. « J’essayais une veste, dit Catherine. Paul était avec moi, au 2° étage, dans la cabine d’essayage. Soudain j’ai senti une odeur de brûlé. J’ai écarté les rideaux. Devant nous tout l’étage brûlait. Autour de nous plus personne. Paul a défoncé un panneau. Nous avons aperçu une fenêtre. Mais nous ne pouvions pas l’ouvrir. Nous ne pouvions pas écarter les barreaux. Les gens dans la rue regardaient ailleurs. Quand le pompier est arrivé, ma jupe venait de prendre feu. »

Paul et Catherine à l’hôpital Saint-Pierre : ils sont blessés aux mains. Mais pas de brûlures graves.

Monique Leussens à la clinique : fracture de la colonné vertébrale. Mais la moelle épinière n’est pas atteinte. Elle est sûre de guérir.

Elle n’a jamais voulu se séparer de son sac

On l’appelle désormais « la dame au sac ». Monique Leussens a refusé une corde qu’on lui tendait. Du 4° étage elle s’est jetée dans le vide. Les pompiers l’ont reçue dans une bâche tendue. « En prenant la corde, dit-elle, j’aurais dû lâcher mon sac. Impossible ! Il y avait mon chèque d’allocations familiales. »

Le docteur Couturat a empoigné la corde. En bas, il remercie son sauveteur, Jeff Van Belingen (à g.)

Le décorateur les a sauvés en lançant une corde

25 mètres de corde blanche épaisse comme un crayon : pour eux c’est le salut. Jeff Van Belingen, est décorateur aux mgasins Innovation : « Je suis souvenu d’un stock de corde qui traînait à l’atelier, raconte-t-il. Il y avait dix personnes qui attendaient sur une corniche au 4° étage. Je leur ai lancé ma corde par la fenêtre d’une maison voisine. » « A la descente, disent les rescapés, cela brûlait les mains jusqu’aux os. »

On l’avait cru mort à sa fenêtre

A la fenêtre du 3° étage, une silhouette inerte. Tout à l’heure les pompiers sont montés ici. « Y a-t-il des vivants ? » a crié l’un d’eux. Une femme a répondu. On l’a emmenée. Mais Joseph Gequières, le plongeur du restaurant, ne pouvait plus bouger. Il étouffait lentement. On l’a laissé pour mort. Et puis, soudain, un souffle d’air. Gequières sort du coma. Il lève un bras. Et c’est le miracle : on l’aperçoit d’en bas. La grande échelle, remonte vers lui. Il est sauvé.

Joseph Gequières, 60 ans, sur son lit d’hôpital : douze heures sous une tente à oxygène. Il est brûlé au premier degré.

Sauvée ! Dans la foule, une jeune femme retrouve sa mère. Pour des centaines d’autres Bruxellois l’attente et l’angoisse vont durer pendant des jours

Mais 250 clientes n’auront pas autant de chance que ces femmes qui, miraculeusement rescapées de la catastrophe, en seront quittes pour l’hôpital.

Ci-dessous, obligée d’évacuer sa maison, elle emporte ses canaris.

Blessées mais sauvées. Ci-dessus, la corde a déchiré ses mains.

 

 

 

 

Quelques commentaires suite au procès Bernard Wesphael

(cet article a été écrit durant la première semaine du procès)

Paraitre innocent ou coupable

Dans son petit traité de bizarrologie, Richard Wiseman, en pages 139 à 141 (Marabout Editions) nous parle d’une expérience réalisée pour évaluer l’influence de l’apparence physique du meurtrier dans la décision d’un jury populaire.

Au cours d’une émission de télévision, il a diffusé un procès fictif à l’Angleterre. Mais, subtilité, chaque moitié de ce pays a vu un procès différent. Cependant, il y a eu une seule différence : l’apparence de l’accusé. L’affaire était volontairement floue, si bien que la culpabilité de l’accusé n’était pas si évidente.

Cette apparence était modulée de manière à avoir un accusé qui avait les traits du coupable et un autre qui avait ceux d’un innocent (si on se base sur les préjugés sociaux).

Hormis cela, tout était entièrement pareil.

A la fin de l’émission, les spectateurs furent invités à téléphoner pour donner leur verdict. Ils furent un nombre significativement plus élevé à disculper la version habillée comme un innocent de l’expérience.

Ainsi, la personne qui avait l’apparence d’un meurtrier était déclarée coupable par 40% de la population pour 30% dans l’autre cas.

Et même si ce n’est qu’une expérience, le psychologue John Stewart a étudié l’apparence des accusés dans les tribunaux et remarqué que les hommes séduisants étaient condamnés à des peines significativement plus légères que les autres.

Par ailleurs, le psychologue Robert Ciadini appuie les observations précédentes après avoir étudié les conclusions d’une expérience sur les résultats de la chirurgie esthétiques en prison dans les années 60 aux Etats-unis. Lors de cette expérience, des détenus s’étaient vus offert la possibilité de corriger certains défauts physiques et il avait été remarqué qu’ils étaient moins nombreux à revenir en prison par la suite.

Soit, parce qu’ils récidivaient moins, soit, en s’appuyant sur les travaux de John Stewart, parce qu’ils étaient moins souvent condamnés à nouveau.

Pour terminer les enseignements de ce livre, il est montré dedans juste après les pages dont nous venons de parler que ce que nous voyons au cinéma ou à la télévision influence fortement nos préjugés. Vu les conséquences que cela peut avoir, cela devrait nous faire réfléchir mais c’est un autre débat.

En pratique

Les avocats savent très bien tout cela. Ils soignent leurs clients en les faisant se raser, en leur donnant des beaux vêtements et ils leurs conseillent ce qu’ils doivent dire et avec quel accent.

C’est le premier procès d’assise auquel je m’intéresse en ayant ceci en tête et c’est vrai que c’est très intéressant à observer.

Mais, quand on dit que la justice est « aveugle » et a les yeux bandés (Thémis), je pense que cela fait justement référence à cela : « l’habit ne fait pas le moine ». C’est comme si depuis longtemps (cette allégorie n’est pas neuve), les gens qui avaient mis en place le système de justice avaient conscience de la difficulté de juger les faits et rien que les faits sans être manipulé ou influencé.

Toutefois, les jurés en ont-ils assez conscience ? Et, si pour des raisons « humaines », on préfère se regarder dans le blanc des yeux quand on rend la justice, ne faudrait-il pas justement éviter que ceux qui sont amenés à juger ne voient ni n’entendent les inculpés ? Et, même, ne connaissent pas leur nom ?

Tcheu, lui, il veut faire un équivalent de The Voice pour la justice. Justement, les raisons pour lesquelles les jurés sont retournés dans The Voice sont tout à fait valables, cela évite qu’ils jugent une chanteuse sur son physique et pas sur sa voix. En soit, et c’est rare à la télévision, c’est un concept intéressant.

Bien plus que la prise de connaissance avec avance de certains éléments du dossier qui rend les avocats furieux, l’égalité de la justice pour tous les citoyens serait bien plus concrète avec un peu plus de cécité.

Aux Etats-Unis, les minorités sont bien plus souvent condamnées à mort que les autres parties de la population. Ce chiffre diminuerait à coup sur si les jurys qui doivent se prononcer ignoraient tout de la condition sociale des accusés et pouvaient rendre la justice sans préjugés. C’est pareil chez nous également. C’est un peu utopique mais on pourrait s’en rapprocher.

Dans ce que je vois de ce procès particulier, les apparences prennent une place particulièrement importante. La défense s’appuie sur la moralité de son client qui « ne ferait pas de mal à une mouche » et charge la victime qui était « violente, alcoolique, infidèle, aux pratiques sexuelles dont on ne peut parler » (n’en jetez plus, la coupe est pleine !). On se convainc que l’une aurait pu faire et l’autre pas sur les apparences qu’ils donnaient à leur entourage.

En cela, cette défense est très bien menée (d’un point de vue pragmatique), mais me laisse quand même sur ma faim si on ne veut s’attacher qu’aux éléments précis et concrets du dossier.

Par ailleurs, pour parler vulgairement, ce qu’a fait de son « cul » la victime avant ce jour là a certes pu énerver l’accusé et l’inciter à commettre le meurtre dont il est encore présumé innocent, mais ça n’en fait certainement pas une raison valable pour le faire. J’ai parfois l’impression qu’entre les lignes, on justifierait presqu’un meurtre à cause de l’immoralité de la victime. On est pourtant pas dans l’Afghanistan des talibans ! Pour rappel, les femmes adultérines y étaient condamnées à mort.

A mon sens, la moralité des victimes et accusés n’a rien à faire quand on essaie de faire la justice si ce n’est, dans un deuxième temps, quand il faut définir la peine et trouver des circonstances atténuantes ou aggravantes. Il faudrait donc presque un procès pour la culpabilité et un procès pour la peine.

Ce que j’ajoute encore

Par rapport à tout ce qui est dit précédemment, il y a encore quelque chose à ajouter.

On l’a vu, partiellement, nous ne raisonnons pas tout à fait avec logique quand il s’agit de juger, notre psyché nous influence fortement.

Mais il n’y a pas que les préjugés sur l’apparence physique qui jouent. Il y a aussi la ressemblance avec le présumé coupable.

Personne ne veut avoir à se dire que cela aurait pu être « lui » ou « son ami » ou « quelqu’un de son entourage ». Plus l’inculpé nous ressemble ou plus on le connait et plus cela nous dérange. Personne n’a envie de se sentir en insécurité dans son cercle amical et familial. Alors on va systématiquement charger plus ceux qui ne sont pas « comme nous » et faire l’exercice inverse avec ceux qui nous obligeraient trop à remettre en cause notre propre bienveillance.

Même si c’est humain, c’est pourtant complètement tronqué. OUI, le « diable » est potentiellement en chacun de nous. Et même quelqu’un qui n’a jamais blessé, tué, ou même commis le moindre délit pourrait se révéler un meurtrier en puissance et pêter un cable en fonction du contexte. Peut-être encore plus d’ailleurs car quand on contrôle totalement ses émotions, on laisse grandir en soit des énergies qui ne demandent qu’à se libérer encore plus violemment le moment venu.

Chaque être humain est capable du pire comme du meilleur, mais cela nous préférons toujours l’oublier car cette vérité nous dérange de trop.

Plus la personne qui commet un crime nous ressemble et plus nous pouvons nous sentir proches de lui, voir capable de faire comme lui. Ce n’est pas du tout une sensation agréable. Nous préférons nettement nous dire que la criminalité est le fait des groupes de populations qui nous ressemble le moins. Que tout ça est loin de nous et ne nous concernera jamais. Alors, nous raisonnons pour disculper celui-ci. Et à l’inverse, si on a aucune raison de s’identifier ou si on se sent loin, on chargera toujours un peu plus également.

Je généralise car même si je pense que certains d’entre nous sont plus capables de faire abstraction de cela, notre caractère humain fait que personne à part un robot peut totalement outrepasser ces biais cognitifs.

L’affaire Wesphael, un cocktail perturbant

Or, donc, dans cette affaire, qu’avons-nous ?

Un huis-clos, un couple qui pourrait nous ressembler mais qui est également très séduisant (ce ne sont pas le « quart monde » comme on dit péjorativement), des expertises contradictoires sur l’hypothèse du suicide ou de l’accident, des addictions de part et d’autre, un parlementaire avec une notoriété, de l’infidélité, de la violence conjugale, une histoire qui se passe en Flandre avec des francophones.

Il y a tellement d’éléments pour cliver les gens ! Et surtout tellement d’éléments pour nous éloigner de l’analyse des faits ! On l’a dit, les préjugés sociaux ou l’identification influencent notre jugement et pour certains avec plus ou moins de force.

En observateur qui aime bien lire les commentaires sur les réseaux sociaux, je vois ces gens débattre si fortement avec si peu de doutes sur l’innocence ou la culpabilité (pour certains).

Et je me demande qu’est-ce qui peut influencer leur jugement :

  • L’appartenance au monde politique ou à la gauche n’influence-t-elle pas certains à défendre coûte que coûte celui qui appartient au même monde ?
  • Les féministes ne sont-elles pas inhibées par cette même appartenance au monde de gauche ? Elles font preuve d’une prudence si peu habituelle en présence d’un procès médiatisé de violences conjugales graves présumées. Car même en cas de suicide, il n’est pas arrivé sans raisons.
  • Wesphael, lui-même, ne fait-il pas, dans l’autre sens, l’objet du désamour de la population pour le monde politique « corrompu » ?

Evidemment, ce qui rend possible tout cela encore plus, ce sont les cafouillages de l’enquête. Car, oui, il y a de la place au doute dans ce procès, et cette place au doute, même infime, permet évidemment à toutes les passions de se déchainer. Après plusieurs jours, on constate que la défense défend moins la thèse du suicide (qui pourrait incriminer son client également) que l’attaque de l’enquête et la quête du doute.

C’est une des leçons que je retiens de cette affaire : la justice a besoin de moyens suffisants et bien gérés ! Sans justice professionnelle, il n’y a pas de justice du tout. Une partie du doute, des cafouillages auraient pu être éliminés avec une enquête mieux menée.

Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas place pour décider de la culpabilité ou non, juste que certaines erreurs auraient du être évitées pour avoir un procès plus serein.

Après plusieurs jours d’auditions

Ce procès m’intéresse et comme un feuilleton, je le suis tous les jours en lisant les directs commentés en rentrant chez moi.

La défense est très bien menée, mais sa principale faiblesse est l’accusé qui ne s’est pas révélé très convaincant au moment d’évoquer les faits très précis.

Je ne suis pas étonné des stratégies qui sont mises en place mais qui nous divertissent de l’étude des faits. Ainsi, ces histoires de témoins de moralité de l’un, comme de l’autre, pour moi, peuvent avoir une influence néfaste sur le verdict de culpabilité.

Une personne qui s’est toujours mal comportée ou toujours bien comportée peut encore agir différemment dans le futur. Mais en connaissant son passé, on crée des préjugés qui vont influencer fortement le verdict. Je comprends pourquoi on le fait mais je me pose sincèrement la question de savoir si cela a vraiment sa place dans un tribunal qui doit se prononcer sur la culpabilité d’une personne.

Quand l’entourage ou la défense de BW nous parle de l’addiction à l’alcool, d’immoralité de la défunte ou des tentatives de suicide passées de celle-ci, il y a deux buts à cela. Premièrement, nous faire sentir qu’elle n’est pas comme « nous ». En effet, même si c’est un comportement relativement répandu, les alcooliques ou les infidèles, ce sont toujours les « autres ». Et deuxièmement, nous faire plus facilement accepter l’hypothèse du suicide.

Peut-être assisterons-nous à un coup de théâtre (des aveux, des excuses ; je n’y crois pas). Peut-être nous rendrons-nous compte que le doute est suffisant pour disculper l’accusé. Ce procès ne manque en tout cas pas d’intérêt et je suis content de ne pas être juré : leur travail est difficile et ingrat car il sera critiqué dans tous les cas tellement les clivages sont forts.

Je ne vous donne pas mon opinion aujourd’hui, peut-être après le verdict car j’ai décidé de donner sa chance à l’accusé et d’attendre la fin du procès avant de me décider. Comme on l’a vu, beaucoup de choses rentrent en compte et il faut faire très attention de rester concentré sur les faits et rien que les faits et, si la justice doit être rendue aveuglément, c’est plutôt une bonne chose en fin de compte.

La force des discrets, livre de Susan Cain

J’ai découvert Susan Cain par hasard sur le site de vidéos TED (cf. fin de l’article pour voir son intervention). Comme ce qu’elle disait était brillant et réfléchi, j’ai fait des recherches sur elle, j’ai vu qu’elle avait écrit un livre et je l’ai commandé. Ensuite, il a trainé sur ma bibliothèque pendant longtemps avant que je le lise et vous le partage.

Je ne vais pas vous en faire un résumé complet, tâche impossible. Mais je vais survoler quelques sujets et espérer vous donner l’envie de l’acheter ou l’emprunter.

 

Le malentendu de la timidité, précisions sur l’introversion

Introversion et timidité sont souvent compris comme étant intimement liés. Pourtant, il existe des extravertis timides et des introvertis non timides. La timidité provient d’une peur. L’introverti fuit les situations de trop grande stimulation non par peur mais par déplaisir.

En chiffres …

Entre un tiers et la moitié des américains seraient introvertis ! Cela signifie que bien qu’on les pense, peu nombreux, ils sont en réalité une quantité non négligeable. Le souci est que nombre d’entre eux se camouflent en extravertis, ce qui n’est pas bon pour eux (pour leur santé) ni pour la société.

L’idéal extraverti

Quand on nait introverti, on se rend compte rapidement que la pression est mise pour nous faire accepter et désirer des traits de caractères qui ne sont pas les nôtres et qu’on peut rattacher à l’extraversion.

C’est vrai dans notre culture européenne, ça l’est encore plus dans celle de l’auteure (américaine).

Préférer lire un livre plutôt que de sortir en boite s’amuser ? Briller dans les études ? Ce ne sont pas ou plus des caractéristiques enviées mais plutôt des signes « d’anormalité » qu’il convient de brocarder. L’élève intello n’est pas un exemple à suivre mais plus souvent la tête de turc des autres élèves.

Et pourtant, en Asie, c’est tout le contraire. Preuve qu’il s’agit de quelque chose d’avant tout culturel. D’autant plus que, durant des siècles et des siècles, l’introverti, homme sage et mesuré a été mis en avant chez nous aussi. L’extraversion n’est la « nouvelle » tendance à suivre à l’école, dans les entreprises et même dans les familles que depuis le début du 20ème siècle.

Moi-même, j’ai été imprégné de tout ça, croyant qu’il me fallait devenir ce que je n’étais pas. Il est important de se rendre compte qu’être introverti n’est pas une tare et qu’il ne faut pas le cacher. Ce livre aide à cela et est assez salutaire.

Nous aurions tout à gagner à ce que les introvertis soient aussi les bienvenus pour ce qu’ils sont dans la société. Cela dit, remettre en cause un idéal ne veut pas dire qu’il faille jeter tout et partir dans le sens opposé. Au contraire, le livre nous montre bien que les deux caractères fonctionnent mieux quand ils sont associés et qu’ils s’enrichissent mutuellement.

Ethnie, genre sexuel et … caractère ?

Si l’on se préoccupe aujourd’hui énormément d’intégrer les cultures entre elles ou de donner aux femmes la place qu’elles méritent, on ne se préoccupe jamais des différences entre introvertis et extravertis. Pourtant, les uns et les autres ne réagissent pas du tout de la même manière à l’environnement dans lequel ils vivent ou travaillent.

Il serait salutaire que tous les chefs d’entreprise se mettent à avoir une politique RH qui en tienne compte, que les décideurs et professeurs dans l’enseignement fassent pareil et que les enfants puissent s’épanouir au sein d’un foyer où on ne les force pas à être ce qu’ils ne sont pas.

Dans mon domaine, qui est la GRH (Gestion des Ressources Humaines), justement, je me rends compte que l’enseignement reçu n’en a jamais parlé. Or, cela serait intéressant que les futures diplômés en ressources humaines puissent apprendre, même s’ils seront libres ou pas d’essayer de le mettre en œuvre, les connaissances suffisantes afin de permettre à tous les tempéraments de donner le meilleur en entreprise.

Il n’y a actuellement aucune conscience de la productivité ou, dit autrement, de l’intelligence collective qu’on perd en ne mettant pas les personnes dans les meilleures conditions pour travailler ou étudier. Ou au minimum, en y réfléchissant pas sérieusement.

Pourquoi un enfant devrait-il nécessairement être le plus populaire de sa classe alors qu’une amitié fidèle le rend déjà heureux ?

Pourquoi les écoliers doivent-ils nécessairement participer en classe quand cet exercice les rend mal à l’aise et leur fait perdre leurs moyens ? Pourquoi promouvoir les travaux en groupe trop larges ou les plans de classes trop ouverts ? On le fait parce que c’est la mode ou parce que l’égo du professeur (ou son propre caractère) veut qu’un élève doit lui montrer qu’il est écouté et compris. Mais cela peut l’être par d’autres moyens.

Enfin, j’ai déjà pu constater moi-même à quel point je pouvais perdre de mon efficacité dans un environnement de travail trop bruyant. Alors que d’autres déprimeront dans un espace de travail avec trop peu de stimulation. Laissons une flexibilité suffisante pour que les extravertis ne se retrouvent pas obligés de prendre du télétravail et les introvertis se retrouver dans un open space laissant trop peu d’intimités.

Tout cela mérite en tout cas qu’on s’en préoccupe plus et qu’on y donne plus ample attention.

Pourquoi est-on introverti ? l’hypothèse biologique

 

Jérôme Kagan, décrit par Susan Cain comme « un des plus grands psychologues du développement du 20ème siècle », est à l’origine d’une hypothèse qui peut expliquer en partie pourquoi nous sommes l’un ou l’autre.

Lors d’une étude, il avait exposé des nourrissons à des « expériences de la nouveauté ». Il en ressortit que 20% étaient à réactivité haute, 40% à réactivité basse et le reste entre les deux.

De manière totalement contre intuitive, il paria que les bébés à réactivité haute deviendraient les futurs introvertis. A l’âge de 2, 7 et 11 ans, les enfants de l’expérience furent re-testés, examinés et on interrogea également leurs proches. Et l’hypothèse de Kagan fut confirmée.

Parce qu’il chercha également la raison qui amenaient à ce résultat, Kagan se rendit compte que celle-ci se situait au niveau de l’amygdale (cerveau primitif qui gère les émotions) et du système nerveux central. Les bébés à haute réactivité avaient une amygdale très réactive à la nouveauté et les autres non.

En quelques sortes l’introversion peut venir du grand déplaisir ressenti lors d’une sur-stimulation. Puisqu’ils sont plus sensibles, ils ressentent beaucoup plus de choses, ce qui peut les submerger. Or, justement, certaines situations, quand on est introverti, nous fatiguent énormément où nous donnent mal de tête, précisément comme si notre cerveau avait été mis à rude épreuve.

Les introvertis ont tendance à voir plus les détails, faire des choix plus réfléchis et à s’impliquer plus en profondeur parce qu’ils sont plus alertes face à la nouveauté et que leur système nerveux central les rend plus sensibles à leur environnement. Cela les rend moins sociaux mais leur donne aussi d’autres avantages importants.

Cette hypothèse biologique n’est pas satisfaisante dans tous les cas (vraisemblablement 40 à 50%), mais elle en explique beaucoup. Par ailleurs, les études de Schwartz indiquent que nous pouvons, dans certains cas, modeler notre caractère, même y s’il est mis des limites importantes. Nous avons donc un libre arbitre, certes, même s’il connait des limites.

Plus de détails dans le livre.

Complémentarité entre extravertis et introvertis

Ces caractéristiques de personnalité sont observées également chez les animaux et semblent tout à fait complémentaires depuis la nuit des temps.

Je laisse quelques extraits du livre pour l’illustrer :

« Wilson, comme Aron, considèrent que, si les deux profils d’animaux coexistent, c’est parce qu’ils ont des stratégies de survie radicalement différentes qui payent dans des circonstances et à des époques bien spécifiques. C’est ce que l’on appelle la théorie de l’évolution par le compromis (ou « trade-off ») dans laquelle une caractéristique particulière n’est ni bonne ni mauvaise mais un mélange d’avantages et d’inconvénients dont la valeur en termes de survie varie selon les circonstances.

Les animaux « timides » partent moins souvent et moins loin en quête de nourriture, économisent leur énergie et restent en périphérie des zones de chasse ce qui leur permet d’échapper aux prédateurs. Les animaux plus intrépides sortent sans prendre de précaution et se font régulièrement avaler par les espèces qui se situent plus haut dans la chaine alimentaire. Mais quand la nourriture se fait rare et qu’il faut prendre plus de risques, ce sont eux qui survivent. » (p. 192-193).

« Certains chercheurs émettent même l’hypothèse selon laquelle le fondement de caractéristiques telle que la sensibilité serait une compassion exacerbée à l’égard des autres membres de l’espèce, et particulièrement de sa propre famille.

Mais nul besoin d’aller si loin. Comme l’explique Aron, il parait cohérent qu’un groupe puisse dépendre des membres sensibles pour survivre. « Prenez un troupeau d’antilopes dont quelques membres s’arrêtent constamment de brouter pour guetter les prédateurs. Les troupeaux dotés d’éléments aussi sensibles et alertes ont un meilleur taux de survie et continuent à se reproduire, maintenant ainsi la proportion d’individus sensibles au sein du groupe ».

Et pourquoi en serait-il autrement pour l’homme ? Notre espèce a besoin de ses Eleanor Rooselvelt aussi surement que les troupeaux d’antilopes dépendent de leurs éléments les plus sensibles. » (p. 194-195).

Crise de 2008, monde de la finance

Un peu comme illustration de ce qu’on pourrait gagner ou éviter dans un monde plus équilibré, il y a le krach de 2008.

Les introvertis voient beaucoup mieux les risques arriver alors que les extravertis les sous-estiment systématiquement. Des voix s’étaient exprimées pour dénoncer ce qui allait arriver mais n’ont pas été écoutées. Un chapitre très intéressant y est consacré.

Mon avis sur le livre

J’ai été passionné par sa lecture. Son écriture est la suite d’un long travail de recherche, de grande qualité, et le sujet lui-même est extrêmement intéressant.

Il concerne évidemment en tout premier lieu les introvertis mais également tous ceux qui sont en contact avec eux, qu’ils soient leurs parents, amis, amants, professeurs, patrons … Tout le monde peut sortir grandi de sa lecture.

Le contenu est très dense mais ça se lit en toute légèreté sans aucun mal de tête. C’est juste très difficile à résumer.

C’est donc un livre que je recommande sans aucune réserve. Ici, je ne l’ai survolé que très très rapidement, sa lecture vous donnera beaucoup de plaisir si vous aimez mieux vous comprendre ou mieux comprendre les autres.

 

Pour aller plus loin

Sa vidéo lors d’un évènement TED :

Le livre est disponible aux éditions JC Lattès, collection livre de poche (mon édition est celle de 2013).

Un moment d’égarement: petite comparaison entre le film de 1977 et 2015

Introduction

Ayant vu récemment les deux films intitulés « un moment d’égarement » (celui de 2015 de Jean François Richet et celui de 1977 de Claude Berri), deux oeuvres ayant environ quarante ans d’écart, je voudrais les comparer sur quelques thèmes via quelques petits commentaires et analyses. Il y aura évidemment, comme d’habitude, des spoilers.

Le film de 1977 sur youtube:

Humilité / ton du film

Le film de 2015 profite probablement d’un budget plus développé et cela se voit à l’écran. Personnellement, je ne trouve pas que cela serve vraiment le propos du film. Dans le film originel, on retrouvait une certaine intimité, humilité, le fait que les hommes et les femmes se retrouvent bien petits et démunis face à l’amour et ses conséquences.

La beauté du film sorti cette année fait sans doute trop rêver alors qu’on devrait logiquement éprouver de la tristesse ou de la réflexion face à cette situation. Même dans le contexte « comédie » que prend bien plus le nouveau film, il y a globalement une ambiance pas assez humble à mon goût.

La scène d’introduction en 1977, ce sont les embouteillages, la chaleur accablante, le monde fou sur la plage, la radio en arrière plan et personne qui parle.

En 2015, c’est une route déserte, très certainement l’air conditionné et un des deux père qui fait de longs monologues.

Il y a aussi une complicité père fille qui disparait entre les deux films dans cette même scène d’introduction.

Cette scène, à elle seule, marque le film. Dans l’un on va « souffrir » avec nos acteurs et ils vont souffrir avec leurs enfants et, dans l’autre, on sent que ce sera finalement assez léger et que les parents n’auront pas de vrai contact avec les enfants (ils en sont déconnectés).

Politiquement correct

C’est là qu’on voit le plus qu’on a énormément changé en quarante ans. Là où les seins nus à la plage étaient montrés et admis, c’est plus prude aujourd’hui. Mais ce n’est qu’un détail. En 2015, imaginer une vraie histoire d’amour entre un vieux et une Lolita est devenu totalement inimaginable et infilmable, même et ça se voit.

En 1977, il y a de la drague, de la séduction, et même s’il n’est pas très partant au départ, s’il le vit avec gêne, il est quand même actif, notre homme plus âgé.

En 2015, ce n’est pas tout juste s’il ne se fait pas violer (il ne cesse de refuser et ne dira jamais oui, la seule fois où il dit son amour c’est sous la contrainte donc d’une certaine manière cela ne vaut rien). Et la position dans laquelle ils font l’amour est d’ailleurs symptomatique. En 77, il est au dessus. En 2015, elle est au dessus de lui pour vraiment montrer à l’écran qu’il est le moins actif possible (on se demande d’ailleurs qui retire le caleçon). J’ai revu cette scène, il se fait embrasser, il a les mains en l’air sans la toucher, c’est elle qui va jusqu’à guider ses mains pour les mettre aux bons endroits. Et, on ne filmera d’ailleurs pas beaucoup plus loin l’acte, sans doute pour éviter de nous montrer un possible consentement dans la suite des « opérations ».

Par la suite, il n’assume rien du tout, ils ne refont pas l’amour. Alors que quarante ans plus tôt, on voit une vraie histoire avec des questionnements, des interrogations. Ce qui était d’ailleurs intéressant.

En 1977, on évoque la libération des femmes, les relations avec des lolitas, la différence d’âge, l’amour, l’Amitié. En 2015, cela se réduit à la différence de génération, l’enfant roi et la tyrannie d’une adolescente sur un adulte (mais en réalité, même pas volontairement, je pense). Le politiquement correct est passé par là. Et le marketing, également, il vaut mieux évoquer le moins de sujet de société possible. Le film doit rester léger, un produit de consommation qu’on oublie juste après. Les moments drôles ne sont pas là pour faire passer les moments difficiles, ils sont là pour les remplacer et les faire oublier.

Moi qui aime le cinéma qui permet le partage après la séance, cela peut évidemment difficilement me satisfaire. Parce qu’on est pas dans l’humour avec ses grandes phrases, on est dans le comique de situation qui ne prête pas non plus à discussion ou répétition après coup.

Les intrigues rajoutées, le macho

Puisqu’on enlève une partie de l’histoire au nom du politiquement correct, on se retrouve à devoir meubler avec une scène de jet ski sans grand intérêt ou surtout l’histoire du sanglier dont tout le monde se fout. Mais, qui sert sans doute à se moquer encore plus du « macho » de l’histoire complètement en dehors de ses pompes.

Ca ne fait qu’accentuer, par ailleurs, encore plus le politiquement correct de l’histoire puisqu’on tire sur « le » personnage dépassé comme si tout le monde n’en avait pas déjà conscience. Assez facile en fait. Ce type est présenté comme le gros loser quitté par sa femme sans même s’en rendre compte. Il n’inspire que de la pitié. Dans le remake, le macho, c’est celui qui n’a pas de sentiments, le personnage diabolisé finalement.

Alors que dans l’original, c’était un personnage qui inspirait le respect, avec du charisme et il avait nettement plus de profondeur. Il réfléchissait au futur, avait des sentiments, assumait ses actes et a de l’empathie pour celle qui l’aime si passionnément.

Par contre, pour ne pas faire que dans le négatif, je dois avouer que la scène où ils se retrouvent très rapprochés à faire du sport et de la randonnée est très bien trouvée même si elle aurait pu être mieux exploitée (bah oui, ça manque un peu de subtilité avec notre lolita qui mets ses seins à l’air et l’autre qui fait genre « je comprends pas » et personne d’autre ne voit rien du tout).

Mais, quand on y réfléchit, cette scène existe uniquement pour expliquer comment l’amour nait. Or, ça ne donne pas du tout de profondeur à cet amour qui semble né en un instant. Tout ça parce qu’on a zappé le fait que dans le premier film, l’amour était antérieur aux vacances.

L’Amitié

En 1977, on a à faire à deux AMIS, des vrais et ça se voit. Victoire Lanoux et Jean Pierre Marielle sont de vrais complices à l’écran. Leur amitié virile n’empêche pas l’un d’étaler de la crème solaire sur l’autre. Là où dans le film plus récent, la crème solaire ne s’étale plus entre mecs. C’est drôle d’une certaine manière car, ce qui était encore sans ambiguïté possible il y a quarante ans ne semble plus l’être aujourd’hui au point où on change la scène.

Dans l’histoire de 2015, on pourrait tout aussi bien avoir l’impression qu’ils sont juste potes et certainement pas des amis de toujours. C’est dommage car du coup, ça enlève une partie de l’intérêt. Dans le « vieux » film, il y a la peur de « blesser » un ami quand dans le moderne, il y a une peur plus physique de se faire « frapper » par le macho imbécile de service. Je trouve ça très différent, et pas en mieux.

La fin

En 1977, on termine sur une image fixe des deux amants qui se regardent en face à face. L’air est un peu grave, celui d’une histoire d’amour qui peut enfin commencer mais sans perdre de vue, de manière très lucide, toutes les difficultés à venir.

En 2015, on termine sur des jeux de regards pas si explicites mais avec en dernier plan la Lolita qui arbore un sourire en coin qui a gagné, assez dominateur. Vincent Cassel, pour ses derniers plans apparait plus embarrassé qu’amoureux. Lui qui n’assume toujours pas, qui se donne une baffe à lui-même dans la nuit et qui ne semble que dans le regret et la soumission bien plus que dans la « consommation » de l’acte ou de l’amour. On le plaint.

Mais peut-être que ça se veut représenter un couple moderne où l’inversion des rôles conduit à voir la femme dominer et l’homme subir ? Je préférais au moins le couple final de 1977 qui avait le mérite d’être équilibré malgré la différence d’âge (avec en plus la conscience de l’homme divorcé qui avait appris de ses erreurs et changé).

L’amour adolescente, la maturité

La lolita de 1977 avoue être amoureuse depuis en fait plusieurs années de cet homme divorcé et aux traits très masculins. Finalement, assez logique, il incarne par son machisme un parfait père de substitution par rapport à son vrai père déjà un peu perdu par les changements de société. Elle est vraiment amoureuse et cherche à séduire bien plus qu’à forcer.

En 2015, rien de tout ça. On nous présente cela bien plus comme une attirance physique subite que comme un amour. Cette sale gosse de 2015 est une gamine qui ne se refuse rien, qui prend ce qu’elle a envie et qui joue vulgairement de son corps ou de ses menaces pour obtenir ce qu’elle veut. On a plus l’impression d’un amour de passage comme certaines peuvent en connaitre dix par an, voir, pire, d’un caprice face à un homme qui ose se refuser à elle. Et certainement pas d’un Amour préexistant depuis longtemps (faute sans doute également au politiquement correct, à nouveau, d’ailleurs).

Et c’est là finalement une grande différence. Si le film des années septante nous montre dans une des premières scènes la jeune fille sucer son pouce, elle finit le film avec bien plus de maturité que celle qui, quarante ans plus tard, a sans doute déjà tout expérimenté du sexe mais qui se comporte encore énormément comme un enfant immature qui voit, désire et prend en un instant sans que personne ne lui refuse quoi que ce soit.

D’ailleurs, dans le film original, on accompagne les trois principaux protagonistes (lolita + les deux pères) dans leurs cheminements personnels et leurs évolutions. Dans le remake, personne ne grandit, personne n’évolue vraiment, c’est bien triste (à part le macho qui comprend à quel point il est dépassé, c’est vrai, une féministe a du écrire le script). La fin de 2015 m’a même laissé un peu perplexe. Le « retour à la normale », si je peux m’exprimer ainsi, se fait par le petit sourire de la jeune femme, sourire victorieux et la défaite des deux autres. L’un qui décide de laisser faire, l’autre de se laisser dominer.

Dans le film original, l’histoire d’amour, avec énormément d’humilité (on sent que ce ne sera pas facile) gagne à la fin. Dans le remake, c’est seulement l’enfant roi qui a obtenu ce qu’elle voulait (et sans même avoir à vraiment le réclamer, en plus !).

Réaction de la fille « non » lolita

Dans le premier film, la fille accepte la situation. Elle est « politisée » d’une certaine manière, elle a un regard sur les hommes et les femmes. Et si elle fait la leçon à son père, c’est pour lui dire d’accepter d’évoluer et de changer son regard sur les femmes et de ne pas refaire les mêmes conneries qu’avec sa mère. Mais en aucun cas elle a un regard moral ou même n’exprime de la jalousie. Elle est finalement très saine d’esprit (l’oedipe est digéré).

En 2015, la seule réaction est celle de pleurer, bouder et jalouser. Elle est beaucoup moins mature. Pour autant, quelle que soit l’époque, elle ne me parait pas réellement illogique. Mais, cela permet surtout d’éviter une thématique importante du film de départ liée à la condition féminine (totalement oubliée du nouveau … et même si la situation a changé pour les femmes, ça n’aurait pas été inintéressant d’y apporter un regard moderne).

Ambiance, état d’esprit

Dans le nouveau, j’ai eu l’impression qu’on est plus dans le sexe que dans l’amour. Que la séduction est remplacée par la drague. Et la poésie par la vulgarité. Mais, il ne faut pas non plus exagérer, la fin est par exemple assez bien filmée avec ce qu’il faut de lenteur, poésie et musique appropriée.

Marielle VS Cassel

Je ne peux en dire grand chose. Marielle joue incroyablement juste. Cassel arrive juste à être agaçant d’un bout à l’autre par son surjeu permanent. Cela dit, si le but, et c’est possible, est de nous faire passer ce père qui se fait « violer » par la fille de son ami comme quelqu’un d’extrêmement pathétique, c’est très réussi.

Conclusion

Si on les compare, les deux films sont tout simplement trop différents. On a vraiment gardé que le minimum du pitch de base. Tellement différents qu’il peut devenir difficile de parler réellement de remake. L’un se veut film de société et l’autre ne prétend pas vraiment être plus qu’une comédie.

J’adore celui de Claude Berri. Je ne déteste pas celui de Jean François Richet. L’un est un très grand film que je n’aurais jamais découvert sans l’autre (c’est déjà un grand mérite). L’autre est un film moyen qui permet de passer quand même un bon moment de télévision (c’est sympathique). La réflexion est remplacée par l’humour. L’amour disparait. Mais il y a des qualités esthétiques indéniables.

L’idée d’un remake était en tout cas intéressante. Mais si quelqu’un voulait retenter le coup par quelque chose d’un peu plus osé et qui respecte un peu plus les thématiques de départ, il ferait alors surement un bon remake. Ici, ce n’est pas le cas. Pour faire du commercial, on ne peut pas prendre le risque de choquer: dommage. Dommage car un remake prenant compte l’évolution de la société en quarante ans aurait donné un film plus intéressant à comparer. On aurait eu deux visions de société qu’on aurait pu mettre côte à côte.

On me dira peut-être qu’il y a un peu de ça ici derrière cette domination de l’homme par la femme et cette perte de l’équilibre qui se construisait dans le premier film. Sans doute, mais ça passe trop inaperçu à mon goût. Et j’avais envie de rester dans une critique plutôt tranchée. En seulement une heure vingt, le premier film disait beaucoup, avec émotions, et le faisait bien. Avec vingt minutes de plus, le deuxième film ne fera jamais vraiment mieux que survoler le sujet et ça mérite une opinion tranchée à mon goût.

Quelques réflexions sur le futur électrique

Introduction

Depuis quelques années, le nucléaire occupe une place importante du débat énergétique. Non sans raison. Actuellement, on a des centrales vieillissantes qu’on va peut-être prolonger. On en a des qui sont fissurées et qu’il va falloir surveiller de très près car, même si le risque est officiellement minimisé, personne ne pourra nier qu’on ne les aurait jamais démarrées telles quelles si on avait connu ces défauts le jour de leur lancement. Et puis il y a de toute façon tous les problèmes « habituels » qu’occasionne le nucléaire, déjà en temps normal.

Ce débat est souvent très passionné et idéologique. Mais il oublie souvent une source extrêmement prometteuse de production d’électricité, celle de la fission nucléaire non plus sous forme solide mais sous forme liquide avec l’utilisation de sels fondus. Autrement dit un des réacteurs envisagés dans le cadre du nucléaire dit de quatrième génération.

Pour en savoir plus à son sujet, je vous invite à consulter (au choix):

Une petite citation d’un article sur Alvin Weinberg:

Au début des années 60, Weinberg et ses collègues ont mené une série de tests qui ont mis en lumière des failles de sécurité dans la conception du réacteur à eau pressurisée (note: les réacteurs utilisés aujourd’hui). Une sécurité supérieure était très importante pour Weinberg : pour lui, un réacteur à sels fondus qui utilisait du thorium comme combustible offrirait des avantages considérables par rapport aux modèles à eau légère. En tant que liquide de refroidissement, les sels fondus à pression atmosphérique résistent à des températures beaucoup plus élevées et réduisent les contraintes mécaniques sur la cuve du réacteur. En tant que combustible, le thorium ne peut pas être utilisé pour fabriquer des armes utiles ; dans un réacteur, il peut générer du nouveau combustible à l’uranium qui est consommé pour produire de l’énergie.

Nouveau départ du nucléaire avec la quatrième génération: le choix de la raison et de l’écologie

Puisqu’il existe un « nouveau » nucléaire n’ayant rien à voir avec l’ancien et basé sur la fission liquide et non plus solide, repartons sur cette base là, oublions l’ancienne et voyons ce que cela pourrait nous apporter.

Argument 1, la consommation

La plupart des scénarios tablant sur du 100% renouvelable semblent devoir inclure obligatoirement une diminution de la consommation.

Or, consommer moins ne doit pas être un but en soi. Et c’est aussi très très aléatoire de se dire qu’à un horizon moyen ou long on arrivera à consommer moins. On ne connait pas nos besoins à cette échelle là et la consommation individuelle est difficile à influencer.

Diminuer la consommation ne doit être un but QUE si nous n’avons pas les moyens de produire suffisamment d’électricité proprement. Les réacteurs à fission liquide, s’ils permettent de produire un complément aux énergies renouvelables peuvent donc être un atout très important pour nos sociétés en permettant, à terme, de combler nos besoins sans polluer ou réchauffer la planète.

Cela n’enlève en rien que la consommation a un coût et donc, dans tous les cas, il restera un incitant à moins consommer. Mais cet incitant sera économique et non technique.

Argument 2, emploi et économie

Les pays qui développeront les premiers ce nucléaire de quatrième génération acquerront un savoir-faire qui permettra de développer l’emploi et l’économie notamment en exportant cette technologie. Contrairement à la fusion, faire fonctionner ces réacteurs à brève échéance n’est pas un grand risque, il faut juste investir et être prêt à combattre l’inertie des lobbys industriels.

Argument 3, développer le tiers monde

Les pays du tiers monde n’ont pas accès au nucléaire actuel. Ils ne peuvent donc compter que sur les énergies fossiles et renouvelables. Or, satisfaire la demande d’électricité de manière fiable et continue à bons prix est une condition nécessaire au développement de nombreux pays.

Argument 4, un monde plus sur (moins de prolifération d’armes nucléaires)

Certains pays peuvent légitimement vouloir développer un nucléaire civil mais être suspectés de vouloir, en réalité, se doter de la bombe atomique. Cette ambiguïté est inhérente au mode de production actuel du nucléaire (et une des raisons d’ailleurs pour laquelle le lobby militaire l’a poussé en avant). Avec la génération 4, plus possible de jouer double jeu et le monde en sortira gagnant.

Argument 5, gérer les déchets

Les déchets nucléaires sont un énorme problème actuel. Et ce problème ne va pas aller en diminuant puisque de très nombreux déchets nucléaires vont encore être produits dans le futur.

Or, il se fait que les réacteurs à fission liquide se prêtent très très bien au traitement des déchets nucléaires et ne produisent au final que des déchets à durée de vie beaucoup moins grande mais aussi beaucoup moins nombreux. Dés le moment où nous avons des grandes quantités de déchets à gérer dont nous prétendons ne pas savoir que faire, et en parallèle une méthode qui peut les transformer tout en produisant de l’électricité … allons-y !

Argument 6, la sécurité

Cette méthode est intrinsèquement sure. Pas besoin de refroidissement actif pendant des années. Pas de risque d’emballement non plus. Non, en cas de souci, le réacteur s’arrête passivement sans même besoin d’intervention humaine. Et, ça, ce n’est pas trop beau pour être vrai, c’est juste génial.

Par ailleurs, ils n’ont pas de nécessité à être installés près d’une mer ou d’un fleuve et peuvent même être enterrés, ce qui les rend beaucoup moins sensibles aux aléas environnementaux ou aux attaques terroristes.

Argument 7, le réchauffement climatique

A l’heure où il nous faut diminuer drastiquement nos émissions de CO2, on peut difficilement cracher sur une méthode qui, certes, n’est pas renouvelable mais qui émet très peu d’émissions de gaz à effet de serre. Et qui peut au moins servir de complément aux énergies renouvelables sans compromis avec les besoins d’une société moderne, et cela partout dans le monde.

Argument 8, le futur de la mobilité

Notre futur mobile, qu’il soit en transports en commun (pour partie importante pourvu que les gouvernements fassent les investissements nécessaires) ou en voiture nécessitera une consommation d’électricité plus importante.

En effet, pour remplacer le pétrole, il y a l’électricité (pour les transports par rail), le gaz, l’air comprimé, les batteries  et surtout l’hydrogène.

Mais toutes ces technologies demandent une augmentation très importante de la production électrique. L’hydrogène, la technologie la plus prometteuse pour l’avenir, doit ainsi être séparé de l’oxygène au travers d’un processus d’électrolyse de l’eau. Il nous faut donc pouvoir nous assurer de disposer de sources d’énergies nous permettant de ne pas être dépendant de l’étranger pour produire notre hydrogène dans le futur (d’autant plus que le procédé est simple et connu).

Argument 9, l’indépendance énergétique

Pour la Belgique et la France, pays fortement nucléarisés, les déchets nucléaires existent en grand nombre et permettraient d’assurer une production électrique pour pas mal d’années. Bien sur, cet argument ne concerne que les pays qui ont déjà l’énergie nucléaire.

Conclusion

Idéalement, il ne faudrait plus perdre de temps et y aller. Cet article est une petite brique que je mets pour contribuer à ce que cette solution soit mieux connue et mieux promue.

Mais il y a malheureusement, très malheureusement, pas mal de raisons de douter que des décisions seront prises rapidement:

  • par dogmatisme, les écologistes sont généralement contre toute solution qui englobe le mot « nucléaire ». Beaucoup de mouvement écologistes se sont créé en réaction au nucléaire dans les années 70. Cela fait partie de l’ADN d’un mouvement. Et si on ne peut leur reprocher un manque d’arguments en ce qui concerne les technologies actuelles, il y a un malentendu qui rejette également la quatrième génération pourtant techniquement très différente.
  • les politiciens ont souvent peu de connaissances techniques dans le domaine énergétique, ils se tournent donc vers des experts (bonne chose) mais ces experts sont, dans le domaine nucléaire, souvent liés soit à des mouvements qui se sont fondés en opposition à nos centrales actuelles (et par extension à tout ce qui y est lié, même de très loin) soit à des lobbys étroitement liés au nucléaire actuel et en opposition à toute remise en question ou évolution de celui-ci. Autrement dit, on est pas sorti de l’auberge.
    • à noter que la NVA (parti très puissant en Belgique dans le gouvernement actuel) n’a même pas réussi à imposer un réacteur de quatrième génération en Belgique alors que c’était à priori son souhait si on suit la presse qui relatait les négociations précédant la formation de l’actuelle coalition fédérale
  • l’inertie de la société, la presse, des experts rend difficile tout changement radical dans la production d’électricité

Toutefois, il y a quand même des raisons d’espérer et notamment la très forte volonté chinoise d’arriver rapidement à quelque chose ainsi que l’espoir que les USA aient la même volonté. Ces deux pays pourraient très bien jouer le rôle de moteur à l’échelon mondial.

Psychologie de la vie amoureuse de Sigmund Freud

La traduction que nous utilisons est celle parue à la « Petite bibliothèque Payot » en 2010.

9782228905527

A propos

C’est un petit livre composé de trois petits essais distincts mais qui se complètent l’un l’autre. Il est préférable d’avoir des bases en psychologie mais ça reste très accessible (pas besoin d’un master). Si on enlève la préface, il y a environ 80 pages, ce qui n’est pas énorme.

On ne va pas le réécrire ou le résumer ici mais seulement aborder quelques éléments en espérant vous donner envie d’en lire plus (si le sujet vous intéresse).

Gardons également à l’esprit que ce livre a été écrit au début du 20° siècle dans un contexte culturel bien précis et par certains côtés différent du nôtre.

Tendresse >< sensualité

Freud évoque deux courants sexuels distincts qui sont attirés par des « objets » (en psychanalyse, ce n’est pas un mot péjoratif) opposés.

Le courant tendre est le courant primitif. Celui qui nous vient de l’enfance et évoque l’attachement à la mère ou au père. C’est une sexualité forcément immature et bloquée par le tabou de l’inceste. A noter que le mot sexualité n’évoque évidemment pas la même chose à l’enfance et à l’âge adulte.

Le courant sensuel est la sexualité génitale et adulte. Il se crée en empruntant les passages creusés par le courant tendre mais doit se détacher de l’objet premier pour se réaliser.

Le livre parle du conflit entre ses deux courants comme étant à la base de nombreux problèmes sexuels (frigidité, érection notamment). Si certains hommes arriveront à combiner amour (plus proche du courant tendre) et sexualité (courant sensuel) avec une même personne, d’autres devront nécessairement avoir une femme sublimée et une maitresse rabaissée pour s’en sortir sur les deux plans.

Ainsi, en parlant d’un certain type d’hommes, Freud a cette superbe bien que dramatique phrase pour résumer les conséquences des conflits qui peuvent exister entre courant tendre et sensuel :

« Lorsqu’ils aiment, ils ne désirent pas. Et lorsqu’ils désirent, ils ne peuvent pas aimer ».

De ces hommes qui veulent sauver des prostituées

Freud consacre une partie du livre à ces hommes qui ne sont attirés que par des femmes déjà prises, ayant mauvaise réputation, pour lesquelles ils sont obsédés et qu’ils veulent sauver (avec l’impression qu’elles ne sont rien sans lui). Avec aussi la condition de vivre en série ce genre de relations et qu’ils ne vivent jamais aussi bien la passion qu’avec la jalousie qu’elles engendrent (excepté pour le mari officiel).

Pour lui, ils ne font rien d’autre que de tenter de rendre le cadeau de leur naissance à leur mère (ici de substitution) en lui faisant un enfant. Le trio reconstitué est celui de son enfance avec son père. Raison pour laquelle, ce « tiers lésé » (comme l’appelle Freud) ne reçoit pas l’animosité de l’amant. Cette femme jugée « unique », « irremplaçable » n’est qu’une mère de substitution.

Si le caractère de prostituée peut surprendre, il faut se rappeler que des notions opposées dans l’inconscient peuvent représenter une réalité similaire comme les deux faces d’une même pièce. Il l’explique également par d’autres motifs liés notamment à la découverte de la sexualité chez la mère.

Courant sensuel et désir

Pour faire simple, Freud remarque que certains hommes ont le désir plus poussé vers les femmes de petite vertu. Chez d’autres femmes, le désir se porte plutôt vers l’interdit. La culture commandant aux femmes de faire l’amour le plus tard possible et de se réserver (sous peine de passer pour une femme de … petite vertu), elles ressentiraient plus de plaisir en transgressant l’interdit et en se comportant comme on leur interdit de le faire (notamment, relations extra conjugales).

Le tabou de la virginité

Si à notre époque être le premier amant de sa femme peut être considéré comme une bonne chose car on estime que cette expérience rendra la femme plus fidèle ou attachée, cela n’a pas toujours été le cas.

Freud en étudie les raisons. Et revient sur le « présent » de son époque où il remarque que les premiers mariages sont rarement aussi heureux que les suivants. Autrement dit, ce tabou passé de la virginité pouvait probablement se justifier.

Cela dit, à notre époque, bien rares sont les couples où la femme a connu avec son mari sa première relation sexuelle. Ce qui ne rend pas moins intéressante l’étude en question.

Donc, si on regarde les civilisations primitives, la femme n’était que rarement déflorée par son premier mari et le plus souvent, elle ne l’était pas au cours d’un rapport sexuel amoureux mais au court d’un rituel religieux ou autre.

En s’interrogeant sur les raisons, il évoque la possibilité de la peur du sang (souvent considéré comme impur) mais aboutit sur la conclusion que ce premier rapport féminin crée dans les faits une animosité et un désir de castration chez la femme qui rendra les relations ultérieures avec cette homme moins parfaites qu’espérées. Et que les hommes en avaient conscience.

Conclusion

Ce n’est évidemment pas un résumé scientifique et il trahit certainement son auteur. On ne passe pas de cent pages à quelques lignes sans le faire.

Mais, si le sujet vous intéresse vraiment, alors je vous conseille d’approfondir avec le livre. Bien que je garde un regard critique (et Freud utilise beaucoup de précautions dans ses textes) et qu’on peut le trouver simpliste (comme souvent avec la psychologie freudienne où le complexe d’œdipe reçoit un rôle important pour le développement de la sexualité ultérieure), c’est une oeuvre que j’apprécie et qui a l’avantage d’être courte et digeste.

Commentaire

Dans le passé, ou même encore aujourd’hui, la religion catholique a défendu le sexe comme ayant pour but unique la procréation et non pas le plaisir. C’est intéressant de noter que dans le même temps, c’est aussi une religion qui est contre le sexe avant le mariage et qui est contre le divorce (c’est cohérent).

En quelque sorte, on peut lier les deux car si on suit Freud, ces recommandations diminuent les chances d’avoir des relations sexuelles épanouies (plaisantes). Cela rendra les coïts moins nombreux en dehors des périodes de procréation. Mais, paradoxalement, cela augmente aussi fortement les « risques » de relations extra conjugales que la religion proscrit sans doute avec encore plus de force.

Aujourd’hui, évidemment, il est devenu très rare d’avoir des couples où l’un et l’autre n’ont connu qu’un seul partenaire durant leur vie. Le problème de la virginité en est donc moins un mais, socialement, notre culture chrétienne continue à valoriser son « importance » et celle de la réserver pour un grand moment et un homme qui en vaille la peine.

La lecture du livre de Freud nous conduirait plutôt à aller dans le sens contraire et à revenir à l’idée des pratiques ancestrales. Les femmes ne devraient pas se garder vierge pour LE « prince charmant ». La première fois est presque toujours une expérience décevante et douloureuse, il n’est sans doute pas un problème de le faire avec quelqu’un avec qui on ne désire pas vivre une grande relation.

Enfin, le livre m’a éveillé sur le caractère si particulier du trio amoureux qu’on peut souvent voir en littérature et qui, finalement, ne pourrait être que la répétition d’un schéma enfantin.

Les fantômes de la vie (histoires racontées)

On m’a déjà dit que j’avais une bonne oreille et que c’était agréable de se confier à moi. Je pense que ça dépend en partie du contexte, je ne suis pas toujours dans les conditions ou dans l’envie de le faire. Mais c’est vrai que cela arrive de temps en temps que des amis ou des inconnus me racontent une partie de leur vie. Je trouve ça  gratifiant et, en même temps, il faut savoir aussi porter cela.

Je vais vous raconter deux histoires qui m’ont fortement marqué. Je le fais avec mes souvenirs, des années après. La mémoire est toujours trompeuse donc il est possible qu’il y ait des inexactitudes mais le fond est là.

La chambre vide

Cette histoire-ci m’a été dites dans un contexte professionnel.

Le raconteur devait avoir dans la quarantaine quand il me l’a raconté. Et les faits s’étaient passés une vingtaine d’années auparavant.

A cette époque, il était jeune et s’il aimait bien, comme tout jeune, faire des expériences ou des petites conneries, ce n’était pas pour autant un délinquant. Casier judiciaire vierge.

Ce jour là, avec un ami, ils avaient réussi à se procurer un flingue et faisaient les fous avec. Un flingue avec des munitions dans un chargeur. Faut avouer, on a tous rêvé d’en tenir un jour un dans sa main (beaucoup d’hommes en tout cas). C’était le soir, il a tiré un coup en l’air.

La balle, heureusement, n’est retombée sur personne.

Puis, il a retiré le chargeur. Comme il l’avait sans doute vu à la télévision, d’un coup. Il n’y avait pas beaucoup de monde dans la rue, elle était quasiment déserte.

Il a alors pointé l’arme dans la direction de son ami, la sachant non chargée. Il a appuyé sur la détente. Et son ami est tombé, mortellement touché.

Une arme automatique prépare toujours la balle suivante dans la chambre. Quand on veut désarmer un automatique, il faut non seulement retirer le chargeur mais aussi retirer la balle qui se trouve potentiellement dans la chambre. Il ne le savait. Maintenant, il le sait, pour le reste de sa vie.

Ce jour là, il a perdu un ami, il a tué un homme et il a compris comment désarmer réellement un flingue et pourquoi il ne faut jamais pointer d’armes en direction de quelqu’un. Il a aussi perdu toute chance de trouver un emploi. Sur son extrait de casier judiciaire, il est écrit « homicide » et ça ne s’efface pas.

Il en payera les conséquences jusqu’à la fin de ses jours.

Ne jouez pas avec des armes à feu. N’en pointez pas une en direction de quiconque. Si vous compter en utiliser une, apprenez au moins à vous en servir correctement. Et retirez toujours la balle qui est dans la chambre, en plus du chargeur, si vous espérez en désarmer une.

 

La chambre pleine

Il est tard, très tard. Je suis dans le train pour Namur en provenance de Bruxelles. Approximativement 19-20h. Le train n’est plus très loin de Namur. Dans mes souvenirs, je me dirigeais vers la sortie, mais peut-être qu’il m’avait tout simplement interpellé avant.

Il ? Un homme âgé. Et passablement éméché. L’alcool est un vilain démon qui, lui, le rendait triste. Il semblait porter un immense poids sur les épaules, et je me rendis compte après que c’était réellement le cas.

Dix ou quinze auparavant, la chute du mur de Berlin, le démembrement de l’URSS. Ce ne fut pas seulement une opportunité pour les pays qui se libéraient de l’impérialisme soviétique, ce fut aussi un acte qui eut des conséquences parfois terribles pour une partie des populations.

Les russes ont eu une politique réellement colonialiste. Ce qui implique notamment de « peupler » les pays conquis. Cela a des conséquences encore aujourd’hui en servant de prétexte à Poutine pour envahir une partie de la Géorgie ou de l’Ukraine pour les cas les plus connus. Cela en eut à l’époque pour des minorités pas forcément appréciées qui se retrouvaient complètement lâchées par leur mère patrie.

Dans le pays, j’imagine d’asie centrale, où se rendit notre homme, la mafia lui proposait contre argent, de coucher avec trois filles trois soirs d’affilée, une par soir, et de pouvoir en choisir une comme femme.

Elles étaient consentantes. Heureusement ? Oui et non. Ca ajoute encore plus au drame. Ces filles là ne demandaient qu’à partir pour quitter la situation dans laquelle elles étaient. Une situation terrible. En choisir une, c’était en abandonner deux. Deux femmes qu’il avait également connu intimement et qui avait tout fait pour être choisies. Qu’il avait utilisé pour son plaisir pour au final ne pas pouvoir les sauver.

Parmi ces trois femmes, deux auraient l’espoir d’une vie meilleure, donneraient toute leur énergie pour cela et verraient leurs espoirs déçus.

Ce choix là parait anodin. Mais il l’avait complètement détruit. En réalité, il ne pouvait qu’en sortir détruit, mais c’était trop tard maintenant. Et il ne s’en sortait plus. Il me l’avait raconté comme tentative de libérer son fardeau.

J’espère avoir pu aider sa détresse. Peut-être étais-je le premier, le seul à qui il a raconté cela.  Peut-être l’avait-il fait des dizaines de fois sans succès. Mais il était là, malheureux et, ce soir là, je l’ai un peu aidé à porter sa croix.

Ca m’a fait plaisir de lui être utile pour quelques minutes (ensuite mon train est arrivé en gare), mais je n’ai pas oublié. Et peut-être qu’en racontant cette histoire, je lui rends un peu hommage, je l’aide à porter ce poids avec plus de monde.

C’est aussi un avertissement. Ne soyez pas tétanisé par les choix que vous devez faire. Mais n’oubliez jamais d’en mesurer les conséquences et de vous placer dans la situation pour évaluer les conséquences possibles.

Ce voyage ne pouvait pas se terminer bien. Quelle que soit la fille qu’il ait pu choisir, il ne pouvait que se sentir coupable des deux autres abandons qu’il allait faire en même temps. Sur le moment, il en a surement bien profité, il n’a pas vu la malice. Mais par la suite, peut-être des années, cela a détruit sa vie. Probablement, qu’il n’a même pas pu combler la femme qu’il a prise avec lui. Tout ça pour ça …

Déjà, au départ, il faut être dans une certaine misère affective (que je ne juge pas) pour entreprendre un tel voyage. Mais lui, en plus, parce que ce n’est sans doute pas non plus le cas de tout le monde, n’avait clairement pas les épaules pour en assumer les conséquences.

Le mot de la fin

J’espère que ces deux histoires vous auront intéressé, fait réfléchir. N’hésitez pas à les partager, en hommage, au moins, à ces deux hommes qui ont fait du mal, tous les deux sans l’intention de le faire, et qui en payent un prix très lourd: celui des remords et des regrets.