Ma librairie du futur

Quand j’étais plus petit (adolescent), je rêvais d’avoir ma propre librairie. La raison ? Je voulais simplement pouvoir lire tous ces magazines qui me faisaient envie et qu’il était impossible de se payer. Idem pour les livres qui coûtent relativement cher quand on a peu d’argent de poche. Bien sur, c’était un peu « naïf » de croire qu’un libraire a le temps de faire ça.

Mais, donc, tout ça pour dire que ce monde-là m’intéresse depuis longtemps.

Entre temps, ce que je n’aurais pas imaginé plus petit, est venu s’ajouter la dimension technologique et les interrogations sur le futur de la profession. Le progrès technologique m’a toujours fasciné et pose beaucoup de questions (accès à la culture, avenir du réseau de distribution, possibilité pour tous de se faire auto-éditer facilement).

Et last but not least, j’ai rencontré quelqu’un qui avait elle-même caressé le rêve de travailler au sein de la chaine du livre.

Comme j’ai déjà longuement réfléchi sur l’avenir d’une profession, ou plutôt sur la manière de garder un avenir à une profession, j’avais envie de le poser dans un écrit structuré et de le partager avec vous.

Je commence par esquisser quelques questions d’actualité et beaucoup parler d’une comparaison avec Amazon et à la fin je vous présenterai concrètement ce que j’imagine comme librairie du futur (celle dont je rêve en tout cas).

La situation aujourd’hui

Avant de dresser le portrait de ce que je peux imaginer comme étant la « librairie du futur », j’ai envie de discuter avec vous sur certains sujets d’actualité.

Amazon, le grand méchant ?

On parle souvent d’Amazon en mal, presque en mal absolu, une sorte de Voldemort repoussoir. Pourtant, à y regarder de plus près, Amazon a apporté des bonnes choses au consommateur et s’il représente un danger potentiel, il n’est pas forcément toujours là où on dit qu’il est.

Amazon est un danger pour la diversité ?

Non

Alors, en réalité, un des plus grands apports d’Amazon est justement d’avoir réouvert complètement l’horizon culturel complètement.

Son stock est immense et se complète avec les livres d’occasion d’un réseau de partenaire ahurissant. S’il y a bien un domaine où on peut dire 200* merci à Amazon, c’est celui d’avoir prolongé la vie de nombreux livres. Les livres qui n’était plus imprimés, édités ont souvent retrouvé une (seconde ou nouvelle) vie.

Bien sur, Amazon tisser un réseau de librairies d’occasion et numériser les stocks existants permettrait d’obtenir le même effet sans Amazon. Mais les librairies, avant d’avoir ce concurrent, n’avaient aucun intérêt à le faire (leur intérêt était surtout de pousser à vendre des livres en stock, soit en bonne partie des nouveautés ou des invendus autres que « ce » livre que nous cherchions). Le précieux conseil du libraire consistait donc souvent à pallier un défaut. Il fallait nous aider à trouver un livre de substitution pour le livre que nous cherchions réellement.

J’ai vu qu’une initiative en Belgique existait de fédérer beaucoup plus les librairies indépendantes : enfin ! Après combien d’années ? Je pense que le métier de libraire doit être extrêmement individualiste pour qu’une mise en commun (et encore, on est sans doute loin du possible et du souhaitable) commence à se mettre en route. Mais d’un côté, sans la concurrence d’Amazon, on y serait jamais arrivé.

Enfin, Amazon propose son service d’autoédition assez facile à utiliser, ce qui en soit, accroit encore de beaucoup la diversité de ce qui est proposé. Pas forcément une bonne chose pour l’écosystème économique (trop d’offre tue l’offre) mais d’un strict point de vue diversité, on y est.

Oui, si …

Il y a toutefois deux choses qui pourraient faire d’Amazon un danger pour la diversité du livre, un jour.

  1. Le monopole
  2. La technologie

Les deux raisons peuvent se compléter.

Si un jour, leur part de marché devient si énorme que nous n’avons plus vraiment de choix ou plus assez, le Gouvernement pourrait alors très facilement censurer et contrôler une éventuelle censure et même le faire discrètement. Moins il y a d’acteurs, mieux on peut les contrôler. Ce danger n’existe que dans une société où l’état de droit est en faillite mais à y regarder de plus près, les partis populistes et extrémistes n’ont jamais été aussi puissants, donc … pas impossible.

La même cause peut également créer un autre effet. Si le réseau de distribution comprend très peu d’acteurs différents, ceux-ci pourraient se mettre en « cartel » et imposer des conditions aux éditeurs sur leurs prix (ce qui se répercutera sur les auteurs), sur leurs nombres de sorties et sur leur politique éditoriale indirectement ou directement. Le but d’une société commerciale est de maximiser ses bénéfices et par conséquent de diminuer les risques.

Enfin, quand je parle de technologie, c’est le danger « Kindle », celui des DRM (logiciel qui vérifie qu’un livre numérique acheté ne pourra pas être partagé, piraté, facilement et sera seulement lu par son auteur). Dans la musique, on a (grâce à Steve Jobs) finit par supprimer les DRM sans que cela crée des problèmes mais ceux-ci font malheureusement encore de la résistance dans le monde du cinéma / télévision / livre numérique.

Amazon n’est pas qu’une librairie, c’est aussi un magasin qui vend beaucoup de choses différentes dont les liseuses numériques et des livres numériques. Ces liseuses, vendues par Amazon, sont vendues au meilleur prix pour tuer le marché ET ne peuvent lire QUE ce qui est vendu par Amazon.

On touche là au vrai ET plus grand danger d’Amazon. Contrairement à ce qu’on pense, je pense que les librairies peuvent s’adapter sans trop de problèmes et concurrencer Amazon de manière à maintenir un équilibre et éviter le monopole. Mais, dans le cadre du livre numérique, il y a une véritable prison très dangereuse qui peut se mettre en place.

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Si Amazon écrase la concurrence des liseuses, il fait une pierre deux coups et écrase dans le même temps la concurrence des vendeurs d’e-books (je caricature un peu, mais c’est le propos). C’est à ce sujet que les libraires (car je leur vois aussi un avenir dans le monde du livre numérique) et les amoureux du livre devraient être le plus attentif avant qu’il ne soit trop tard. S’il est facile de lancer un commerce de livre en plein monopole Amazon si la clientèle veut changer de crémière, il est nettement plus difficile de relancer une production de liseuse ou de faire changer de vendeurs d’e-book si tout ce que les gens ont acheté précédemment n’est pas compatible avec ce que vous proposez aujourd’hui.

Ce n’est pas le but de cet article, mais si j’avais un conseil à donner au monde politique à ce propos (je pense qu’il s’en cogne et n’y comprends rien mais bon, sait-on jamais …), il serait le suivant :

  1. Imposez un standard universel de DRM pour les ebooks. Tout vendeur d’ebook doit (pouvoir) utiliser un standard universel d’ebooks compatibles avec toutes les liseuses
  2. Imposez des normes d’interopérabilités !! Obligez chaque vendeur à permettre le téléchargement de ses (précédents) achats dans cette norme ou à fournir un logiciel qui transformera ces fichiers dans un format lisible sur toutes les liseuses
  3. Idéalement, mais il faut du courage pour cela, supprimez les DRM !

Amazon, la dictature de l’immédiat ?

C’est l’argument le plus bizarre que j’entends généralement dans la bouche des libraires. Amazon, ce serait la faute du client qui veut tout, tout de suite (et qui a tort).

Je pense que cette critique vient avant tout de l’habitude qu’on pris certains libraires à vendre autre chose que ce que le client recherche et à valoriser du mieux possible son stock. Souvent de manière contre-productive d’ailleurs, aujourd’hui, puisque cela a poussé les clients dans les bras d’Amazon, mais pas définitivement.

Quelqu’un qui se rend en librairie peut avoir deux buts très différents pour le libraire :

  • soit il sait ce qu’il cherche et n’a aucun besoin du conseil hormis celui qui lui permettra de savoir où est son livre
  • soit, il veut juste acheter quelque chose sans but particulier et va examiner un rayon en particulier (par exemple, les livres pour enfants) ou regarder ce qui est arrivé dans les nouveautés

Si le libraire a le livre en stock, il sera TOUJOURS plus rapide qu’Amazon et ce sera même souvent plus satisfaisant pour le lecteur qui pourra entamer la lecture aussi vite que possible et qui ne devra pas aller au bureau de poste ou faire face à un livre qui a été abîmé lors de la livraison ou de l’empaquetage.

Par contre, s’il faut commander, c’est très majoritairement une expérience très négative à vivre. Combien de fois il faut parfois (re)venir pour entendre qu’un livre n’est toujours pas arrivé, on ne sait jamais nous dire quand il arrivera et il faut se déplacer alors qu’on a pas toujours le temps de se rendre en centre ville. Beaucoup de lecteurs vont alors se décider de se rendre dans une autre librairie de la ville ou commander directement sur un service en ligne.

Et dans le cas où on ne sait pas ce qu’on cherche, le conseil du libraire sera intéressant de même que la possibilité de feuilleter le livre. Et ce sera toujours, dans tous les cas, plus rapide de se rendre en librairie. A noter que le conseil Amazon n’est pas aussi mauvais que les libraires aiment le dire : l’algorithme peut deviner mieux qu’un humain quelles sorties pourraient nous intéresser et les commentaires des lecteurs nous permettent d’accéder à une diversité d’opinions qui nous aidera grandement.

La situation n’est donc pas si mauvaise qu’on le dit et surtout, hormis dans le cas où il faut commander, aujourd’hui, la rapidité n’est pas du côté d’Amazon. Je suis donc étonné d’entendre souvent cet argument. On verra par la suite, mais, en plus, des solutions sont possibles pour améliorer la compétitivité des libraires.

Amazon, les conditions de travail dégueulasses ?

Cela pourrait faire l’objet d’un article à lui tout seul. Mais je suis convaincu qu’Amazon ne peut se permettre sa politique actuelle que à cause du taux de chômage élevé dans les régions dans lesquelles il s’implante. Il s’agit ici d’un combat syndical qui doit être mené mais qui est indépendant du problème, selon moi. Ce n’est pas lié au modèle économique en tant que tel. On pourrait avoir un Amazon qui respecte plus les travailleurs, ce n’est pas la question principale quand on parle de chaine du livre.

Cela ressemble par contre à un argument massue pour éviter de regarder dans son propre jardin. Pas sur que les conditions de travail soient idéales dans toutes les autres librairies non plus. Le livre de Leslie Plée sur son expérience de libraire dans une grande surface culturelle bien française ne montre pas forcément un point de vue très réjouissant (à noter qu’il n’existe plus en neuf …).

Pourquoi, dans une certaine mesure, je me fais l’avocat du diable ?

Dans cet examen de la situation présente, il me paraissait important de parler d’Amazon car ce sont eux, actuellement, qui ont le plus d’impact sur le marché.

Mais, il faut le faire bien. La vérité, c’est qu’une bonne part du succès d’Amazon est aussi dû à un service que le consommateur estime insuffisant dans sa librairie de quartier. Ca fait du mal de le dire, mais les gens ne vont pas chez Amazon par masochisme. Toute campagne de pub qui cherchera à faire changer de crèmerie sur des arguments comme « nous sommes bons, ils sont méchants » n’aura aucun intérêt si vous n’arrivez pas réellement à proposer et à faire connaitre un meilleur service.

Et on le verra dans la suite de l’article, à condition d’accepter le changement, d’évoluer et de se remettre en question, c’est tout à fait possible.

Or, tant qu’on reste dans cette caricature du méchant qu’il faut combattre, on ne fait pas le travail le plus important, c’est à dire améliorer son propre service, séduire le client. On ne séduit pas un client en critiquant le concurrent. Oubliez ça. Au mieux, vous aurez un sourire en face et un achat honteux derrière le dos. Au pire, vous perdrez tout car le client ne se sentira pas au centre de vos préoccupations.

Le livre numérique, la fin des librairies ?

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Au contraire ! Si les libraires s’adaptent et s’unissent, cela peut être une très grande opportunité.

Toutefois, comme j’en ai discuté plus haut, cela va demander une action énergique de la part du monde politique pour éviter toute situation technologique qui conduira à un monopole dangereux.

Et cela demandera également qu’on puisse créer un cadre qui le favorise vraiment. Des livres numériques vendus plus chers que la version poche, il faut arrêter cela tout de suite ! Des DRM qui t’emprisonnent chez le même vendeur, c’est un problème qu’il faut stopper avant qu’il ne soit trop tard.

Enfin, le livre papier ne cessera jamais totalement car il y a le plaisir de « posséder » pour de vrai et il y a celui des « beaux » livres qu’on ne pourra jamais imiter en numérique. Et il y a moyen de créer une complémentarité. Les libraires devraient pousser à ce que la version numérique d’un livre soit toujours fournie avec l’exemplaire papier, par exemple. Il n’y a pas de sens de payer des droits d’auteurs deux fois pour lire le même livre.

Le prix unique, la solution miracle ?

J’ai déjà fait un article à propos de l’instauration du prix unique du livre en Belgique.

Je continue à penser que ce n’est pas la solution « miracle » qu’on prétend qu’il soit.

Je le redis ici : focaliser sur le prix est suicidaire pour les librairies. Ca les détourne des vrais défis qui est de réinventer leur métier. Les gens sont prêts à payer plus pour la qualité d’un service meilleur. Le prix unique va empêcher que tel dictionnaire ou tel best seller ne se retrouve trop bon marché dans la grande surface d’à côté. Sauf que cela n’empêche pas Pierre, Paul et Jacques de l’acheter dans cette même grande surface puisque c’est sur leur chemin quand ils font leurs courses.

Les grandes surfaces fonctionnent sur l’achat impulsif et le prix n’est qu’une variante du problème. Je ne suis vraiment pas sur que, pour de l’achat en neuf, le prix unique ait une telle importance qu’il puisse sauver les librairies indépendantes. Par contre, il permet d’éviter de se poser les bonnes questions ou de se remettre en question et c’est sans doute pour cela qu’il est tant adulé.

2030, j’ouvre ma librairie « Mosa »

2030, c’est dans dix ans, peu et beaucoup à la fois. J’ai choisi cette date car elle sonne pour moi suffisamment lointaine pour voir ceci arriver. Mais elle demanderait en réalité des actions dès maintenant. Et un lobbying politique pour certains aspects.

Pourquoi « Mosa » ? Simple, j’habite en Belgique et c’est un des plus grands fleuves coulant dans le pays. Une simple référence qu’on veut pouvoir concurrencer et faire mieux qu’Amazon.

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Mosa réel-virtuel / Mosa chez moi

Ma librairie est toujours un endroit chauffé dans lequel je peux pénétrer pour respirer un air hors du temps qui passe. Mais c’est également un lieu numérique tout aussi chaud où je suis aussi bien accueilli, servi et conseillé. Mosa ne peut plus se montrer au client comme avant l’invention d’internet. Ce n’est tout simplement pas possible.

Mon libraire sait tout ce que je lui donne à savoir de moi. J’ai partagé le contenu de ma bibliothèque avec lui. De cette manière, il peut mieux me conseiller. Et je peux bénéficier de certains services plus facilement. Sur base volontaire évidemment. Et de manière facile : avec un bête lecteur à code-barre ou à QR code, j’ai scanné tout ce que je possédais et j’ai fait pareil avec un logiciel pour le répertoire qui contient mes e-books.

Enfin, je peux consulter l’état de son stock, suivre une commande, lui dire mon intérêt pour tel auteur ou telle future sortie, réserver, etc … Mieux, j’ai également accès au stock de toutes les librairies partenaires. Et ceci aussi bien en neuf qu’en occasion.

Meilleur encore, je peux permettre à d’autres clients de me faire des propositions d’achat pour certains des livres que je possède et je peux savoir si un livre existe encore chez quelqu’un. Et lui faire une proposition en passant par mon libraire. Je ne rentre pas dans les détails mais les possibilités sont énormes pour le libraire.

Mosa CLUB

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Chaque librairie doit pouvoir être ou faire partie d’un « club ». Un endroit communautaire.

Je partage mes lectures avec les autres adhérents. Je lis leurs critiques, leurs notes. Je peux suivre les « influenceurs », ceux dont je sais que les goûts correspondent aux miens. Comme sur Amazon, je peux lire de nombreux conseils avant de me lancer.

Je suis également conseillé par un algorithme que je peux moi-même paramétrer : je reçois une alerte quand tel livre arrive en librairie, ou quand tel auteur sort un nouvel opus, il m’informe des auteurs que les gens qui ont le même profil que moi apprécient, je peux lui demander de me suggérer de nouveaux auteurs qui pourraient me plaire. Les possibilités sont très nombreuses mais, contrairement à Amazon, j’ai la main dessus.

Enfin, je fais des rencontres … Des petits ateliers sont organisés pour débattre d’un livre, des dédicaces sont organisées régulièrement, un salon de thé me permet de lire des extraits de livre avant de me décider ou de lire ma liseuse en bonne compagnie dans un endroit reposant. C’est mon « plus », mon « avantage concurrentiel » le plus précieux. Les gens viennent pour l’expérience et se sentir bien dans des fauteuils confortables. Mes plus fidèles clients sont ainsi récompensés et je peux donner du conseil à ceux qui en ont le plus besoin comme les novices et ceux qui n’ont pas l’habitude de fréquenter ces lieux, voir qui en ont une certaine aversion.

Mosa E-Books

Liseuse numérique

Avec tout mon réseau de librairies, on s’est mis ensemble pour proposer la crème de la crème en liseuse numérique au meilleur prix. Comme chez Amazon, ce n’est pas le produit qui me permet de gagner ma vie, mais celui qui me permet de fidéliser mes clients.

Connecté au « club », ma liseuse fait plus que lire des livres, elle me permet d’accéder à ma communauté et d’en être membre à part entière.

Le client a le choix entre un produit luxe, la meilleure qualité sans concession, et un produit d’entrée de gamme qui est concurrentiel par rapport au Kindle.

Au niveau des prix, en jouant sur les volumes, on fait gaffe à rester concurrentiel mais on comprend aussi que même une vente à perte peut être préférable à un client parti pour toujours chez la concurrence (car emprisonné).

Si le lobbying politique contre les DRM n’a pas fonctionné : De nombreux clients sont coincés chez Amazon à cause des DRM. C’est un combat que nous menons en priorité pour notre survie : chaque liseuse qui n’est pas achetée chez Amazon est une perte évitée pour le futur.

Nous proposons une offre basée sur le service qui nous différencie vraiment : la location de liseuse pour les membres actifs du Club. Le client paye tous les mois un certain montant et, en échange, possède toujours une liseuse moderne et à jour, en reçoit une nouvelle en cas de besoin et se la fait réparer gratuitement (un nombre limité de fois pour les maladroits).

Pour les liseuses qui ont été louées, un service de vente d’occasion permet aux moins aisés d’en faire l’acquisition à moindre coût.

Enfin, une liseuse « BD » est à l’étude et sortira bientôt. Elle permettra un confort de lecture aussi bon qu’avec une vraie lecture sans devoir faire de compromis sur le format. Des petits plus existeront même, en fonction des maisons d’éditions et des auteurs. C’est une vraie révolution qui permettra de redonner une vie à de nombreuses BD qui n’étaient plus éditées.

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Vente d’e-books

Nous avons obtenu que chaque client enregistré puisse recevoir gratuitement la version numérique du livre papier qu’il achète. Paradoxalement, cela a boosté la vente des livres papiers (en neuf et occasion) tout en favorisant les ventes digitales.

Une partie de notre espace de vente est consacré aux livres qui n’ont été édités qu’en version numérique. Dans cet espace, les éditeurs mettent à notre disposition un certain nombre de pages / chapitres en format papier que les lecteurs peuvent emprunter pour lire à leur aise avant de se décider d’acheter.

Cette possibilité de découverte existe également directement sur le liseuse, cela va sans dire.

Pour l’achat de livres numériques, il faut être membre du club et ceux-ci sont accessibles et téléchargeables depuis l’espace numérique. Si le client a une liseuse enregistrée, elle reçoit même directement l’exemplaire en téléchargement.

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Vente de livres audio

Les livres audio sont aussi des livres numériques, mais des livres spéciaux.

Dans les espaces d’exposition, des extraits de livres audio pourraient être lus pour inciter les lecteurs à en acheter et à en découvrir. Mais cela pourrait également donner l’envie d’acheter des livres sous format papier / numérique.

Mosa auto-édition

L’auto édition est de plus en plus fréquente.

Ce n’est pas forcément un phénomène qui n’a que des aspects positifs. Je crois personnellement que les maisons d’éditions ont un rôle important à jouer pour faire le tri, pour corriger, pour faire évoluer un texte, pour accompagner un auteur, faire connaitre l’oeuvre. Et l’auto-édition est souvent un choix par défaut : parce qu’on a pas été choisi ou parce qu’on ne sait pas vivre de ce que donne une maison d’éditions (pour les auteurs déjà connus).

Et sans doute parfois un vrai choix face à des maisons d’éditions qui précisément ne font pas toujours très bien leur travail (il faut dire que les deux phénomènes sont liés : il est devenu aussi facile de s’auto éditer que de créer sa maison d’édition).

Toutefois, il faut prendre ce phénomène en compte car il pourrait bien encore beaucoup grandir.

Or, pour les libraires, c’est un énorme danger. Du fait du prix unique du livre, les livres auto édités qui doivent être commandés sur le site de l’imprimeur sont souvent déjà au prix public et donc sans offrir aucune marge. Ou alors, ils doivent être achetés directement à l’auteur. Cela va demander beaucoup plus de travail de gérer quantité d’auteurs.

Mais cela peut être fait de manière centralisée en profitant du réseau comme on en parle au point suivant.

Et une autre solution serait de tout simplement devenir facilitateurs d’auto édition en offrant leur propre plate-forme d’auto édition. Cette plate-forme mettrait à disposition toute la puissance du CLUB en permettant à des infographistes, des correcteurs, des relecteurs de faire leur travail et d’être rémunérés pour cela. Cela ouvrirait la possibilité de lecteurs tests. Enfin, l’auteur qui assurerait un minimum de qualité serait assuré de pouvoir être distribué dans tout le réseau. Ce qui serait un gros avantage par rapport à d’autres plate-formes d’auto édition.

Mosa Stock

Pour les livres qui sont libres de droits, nous avons développé un service qui permet de les imprimer à la demande dans des qualités variables.

Pour ceux que nous devons commander, nous proposer la livraison gratuite à domicile pour les clients membres du club et qui sont les plus fidèles. Pour les autres, nous proposons un prix réduit et accessible. Et évidemment, ils peuvent se faire livrer en magasin et recevoir un SMS ou e-mail quand ce dernier est accessible. Ils pourront alors le retirer dans un casier à l’entrée de la librairie sans devoir faire la file. Evidemment, ils peuvent déjà se plonger dans la version numérique qui est envoyée directement sur leur liseuse.

Avant de venir, il est possible de savoir si un livre est disponible et on peut le mettre de côté / réserver temporairement.

Pour la gestion du stock, la mise en réseau pourrait apporter de gros avantages : une gestion plus centralisée pour une partie du stock, de manière à bien le répartir et à pouvoir le faire tourner. Et un service de chauffeurs qui fassent le tour des librairies pour que ceux-ci puissent bouger rapidement et faire suivre la demande. Ce serait d’autant plus important que le prix unique du livre décidé en Belgique francophone pourrait faire disparaitre les réseaux de distribution wallons et bruxellois ou de les rendre trop chers par rapport à la marge à réaliser pour que le libraire puisse vivre (le prix final étant défini, les prix intermédiaires deviennent le vrai piège pour le libraire).

Mosa partenaire

L’espace Club (thé, salon de lecture) peut être partagé avec d’autres partenaires comme une bibliothèque privée / publique, une librairie d’occasion ou être un salon de thé / cupcake géré par quelqu’un d’autre. La librairie du futur est intégrée dans son espace / ville et ne vit pas seule. Elle est partenaire et même sponsor / mécène. Elle se rend dans les salons du livre et accompagne les auteurs / maisons d’éditions locaux.

Conclusion

Je ne sais pas si je suis trop ambitieux, pas assez, irréaliste, trop réaliste mais, personnellement, tout cela me semble faisable et à même d’offrir un avenir plus radieux à nos libraires.

On remarquera que je donne une certaine place au numérique. Il s’agit d’un changement qui demande des investissements mais aussi d’avoir une « culture » qui ne considère par le numérique et le changement comme étant le « mal ».

Aussi, je pense qu’une taille minimale est nécessaire pour offrir un stock suffisant. Je ne pense pas qu’une librairie puisse encore survivre facilement si l’espace de vente est trop petit. Cela veut dire aussi que les libraires du futur ne travailleront pas seuls et auront besoin d’avoir du personnel pour les aider. Un chiffre d’affaires minimal sera donc nécessaire et un « partage » également. Trop de libraires tuera la librairie. Il y a donc un aspect « réseau » qui deviendra indispensable pour survivre.

Je pense que cet article pourra évoluer en fonction de vos idées et réactions éventuelles. Je serais très intéressé par vos réactions / feedbacks : que ce soit en tant que client, libraire, acteur quelconque ce la chaine du livre. Cela m’intéresse. Ici, j’écris tout autant en tant que lecteur qu’en tant que possible libraire « un jour » (qui sait ce que le vie peut nous amener).

Enfin, je ne me place pas seulement dans un effort d’imagination du futur, j’essaye aussi de donner des idées et de le déformer / anticiper pour que les librairies existent toujours. Rien ne me ferait plus plaisir que de servir de source d’inspiration. Il n’y a pas de « brevet » ici. Copiez et inspirez-vous autant que vous le voulez.

PS : malgré tout le soin apporté à cette écriture et une relecture par ma compagne, il se peut que je ne me sois pas assez relu (je suis assez perfectionniste), n’hésitez pas à me signaler les fautes à corriger en commentaire ou par mail.

Sa Majesté des Mouches, livre de William Golding

Sa Majesté des Mouches est un livre qui a connu de multiples illustrations de couvertures mais voici celle que j’ai toujours connue et que j’apprécie le plus :

Introduction

Comme d’habitude avec moi, sinon ce n’est pas intéressant, on va faire des « spoilers » et dévoiler ce qui se dit et se passe dans le roman. Pas d’analyse, même légère, autrement.

Si on regarde la page Wikipedia, cette œuvre a eu une influence considérable sur beaucoup d’auteurs vu le nombre phénoménal d’adaptations plus ou moins fidèles.

Je l’ai découvert en librairie d’occasion durant un de mes séjours à la mer quand j’étais enfant. A la réflexion, je pense que la couverture a fait beaucoup pour m’attirer car, sinon, il était vraiment en mauvais état (la première édition date de 1956 et il aurait pu avoir vingt ans facilement).

Dernièrement, je l’ai relu pour ma fille (huit ans). Je dois avouer que je n’avais qu’un très vague souvenir de l’oeuvre avant de la recommencer sinon j’aurais un peu plus hésité même si au final, elle a aimé (mais elle est bon public).

Une particularité de ce livre, c’est que j’ai toujours eu du mal à en retenir le vrai titre. Généralement, je l’appelle « le seigneur des mouches » sans que je ne me l’explique vraiment. Peut-être est-ce du au titre original qui est « Lord of the flies », soit littéralement justement « le seigneur des mouches » comme si ce titre s’imposait naturellement au récit.

Style et contexte

L’oeuvre utilise un style à la fois très précis et riche en vocabulaire mais sans que ça n’empêche jamais, même pour un jeune enfant, de comprendre tout ce qui se passe.

Sorti en 1956, on  le sent héritier du traumatisme très proche de la seconde guerre mondiale qui vient de se terminer.

Histoire

Résumé

Un avion s’écrase sur une ile déserte (d’humains) avec à son bord uniquement des enfants. Nous sommes à une époque pré technologie où l’absence de boite noire, de satellite, etc … va poser la question de leur survie et de leur récupération de manière bien différente à aujourd’hui.

Pour eux, très rapidement, le seul moyen de s’échapper est d’éveiller l’attention d’un éventuel navire s’approchant des côtes de l’ile avec un feu qu’ils doivent maintenir nuit et jour et alimenter de feuilles pour avoir une fumée bien épaisse.

Ils devront donc commencer par redécouvrir le feu grâce aux lunettes de « Porcinet ». Un gamin intelligent mais que personne n’écoute par manque total de charisme.

Une autre de leur préoccupation va être de créer un semblant de civilisation par une structuration et un chef avec une assemblée où la parole se partage via une conque qu’on se donne d’une personne à l’autre. Toutefois, quand il faut choisir les priorités, entre feu et maintien de l’illusion d’un sauvetage ou chasse court termiste aux animaux de l’ile, le peu d’institution qu’ils ont créé vacille et la force et le plaisir immédiat et sauvage l’emporte.

La viande l’emporte. Celui qui, par la force, arrive à faire couler le sang, animal comme humain, détient désormais le pouvoir et oblige chacun à se soumettre ou à mourir.

Entre les deux, une histoire de monstre aide à créer la panique et à perdre tout sens humain et rationnel. Ce monstre existe d’abord dans l’imagination des plus petits qui doivent faire face à leurs peurs et à l’absence de leurs parents. Il est dans chaque page car, à la première lecture, on ne sait pas vraiment à quoi on a à faire : simple fiction ou roman fantastique.

Le monstre finira par prendre corps via un parachutiste mort et tombé avec son parachute qui se gonfle et qui dans l’ombre de la nuit nourrit tous les fantasmes. Même les plus rationnels finissent par y croire. Et quand un des enfants réalise la vérité, il est tué avant d’avoir pu s’expliquer vraiment ; pris dans la folie sauvage de ses congénères s’exprimant par une danse et une transe tribale.

Pour l’enfant que j’étais, c’était d’autant plus troublant que j’ai pu prendre au premier degré les descriptions de sa majesté des mouches (têtes de cochon qui parlent à un des enfants déjà devenu un peu « barjo »). Pourtant, à ce moment là, on sait déjà, nous le lecteur, que le monstre n’existe pas. Mais les descriptions sont tellement bien faites et prenantes qu’on peut vraiment se prendre au jeu, surtout si on est jeune.

Au final, alors que les enfants ont sombré dans la sauvagerie et n’osent s’opposer à leur nouveau chef (le livre n’est pas si explicite mais on suppose qu’ils ont vu ou été victime de tortures horribles voir de maltraitances sexuelles), le chef du début se retrouve à fuir durant une battue qui a pour objectif certain de le soumettre et pour objectif probable de le tuer voir de le manger. Un incendie ravage même les lieux tant plus personne ne semble garder un sens des proportions.

Dans les tous derniers instants, voilà un adulte qui arrive et qui sonne la fin de la récréation. Nos loups semblent redevenus agneaux et soumis à la posture imposante, et charismatique, qui leur fait face. Il a lui même du mal à reconnaitre les enfants qui sont en face de lui mais qui, on en doute pas, ont déjà recouvré une partie de l’humanité en peu de temps.

Le livre s’arrête alors là et on ne saura jamais vraiment ce qu’ils deviennent ensuite. Ce n’est de toute façon pas le sujet du livre.

Conclusion

Il ne se passe pas tant de choses car on peut résumer en peu de lignes mais les descriptions sont longues. Surtout, cela permet d’insister sur chaque étape qui mène vers l’horreur en les vivant pleinement. Au début, l’histoire semble un rêve. Ils peuvent faire ce qu’ils veulent, bronzer, jouer, se baigner dans une belle eau. Mais cela dérape pour ne plus jamais aller mieux jusqu’à l’arrivée des adultes. Peut-être est-ce la manière dont le livre nous marque si fort. Nous le vivons d’abord comme un immense rêve (plus d’adultes, faire ce que l’on veut, endroit paradisiaque) avant de découvrir le cauchemar. Et les deux extrêmes sont ressentis de manière forte.

Se déshumaniser

Le choix des enfants

Cette fiction nous montre comment des enfants peuvent se déshumaniser totalement en peu de temps et reculer de plusieurs siècles d’évolution.

C’est pour moi une des plus grandes leçons. L’humain évolue certes depuis des milliers d’années mais, dans la vision pessimiste et réaliste de l’auteur, on se rend compte que rien n’est acquis. Notre état sauvage peut revenir en extrêmement peu de temps si l’on y prend garde. Ce n’est évidemment pas un hasard si ce thème est traité si près de la fin de la seconde guerre mondiale et dans un contexte de guerre froide où on estime le « encore pire » toujours possible.

Je ne vais pas trop discuter du choix de prendre des enfants comme protagonistes. Je pense que les enfants sont à la fois plus proche de l’état de nature et plus malléables. Dans un sens positif aussi bien que négatif. Les adultes ne sont jamais que des enfants qui ont grandi et ne sont pas si différents d’eux. Mais, surtout, les enfants ont ce vernis d’innocence qui nous les fait paraitre comme naturellement bons alors que, je pense, c’est bien tout le contraire. L’éducation a son importance. Mais l’usage de non adultes pour le récit permet surtout de choquer plus et de permettre l’identification des jeunes lecteurs, de manière forte, au récit. Peut-être dans une visée éducative.

Les ingrédients

Le récit permet de ressortir plusieurs causes possibles, et cumulables, au changement entre début et fin de l’histoire.

En premier lieu, il y a la perte de l’espoir.

Seuls quelques enfants semblent vraiment accorder une priorité au feu.

Pour la majorité de ceux qui s’en fiche, c’est probablement parce qu’ils perdent vite l’espoir de revoir un jour leurs parents ou famille. Pour la minorité restante qui ne s’en préoccupe pas plus, peut-être parce que cette nouvelle réalité leur semble préférable à ce qu’ils connaissaient avant. Dans cette minorité, je pense surtout au chef chasseur qui se donne une importance qu’il n’aura peut-être plus jamais ensuite et qui le sait très bien.

En deuxième lieu, il y a le charisme.

Le premier chef l’acquière par son caractère de grand et par l’acquisition d’un beau coquillage qui fait un bruit puissant.

Le deuxième l’acquière d’abord par le plaisir de la viande, court termiste (il n’y a pas d’élevage) mais que le rôle de chef des chasseurs lui donne. Il attire tout le monde puis les maintient sous sa coupe par la peur et la violence dans un territoire clos qu’il peut facilement contrôler. En y repensant, je me demande si l’anthropophagie n’est pas partie intégrante du récit mais ma lecture est trop lointaine maintenant pour en être sur.

Le dernier, celui qui les sauve, par sa prestance d’adulte et par l’espoir qu’il redonne de recouvrer la civilisation.

En troisième lieu, il y a le plaisir.

La viande représente ce plaisir tant apprécié et qui fait saliver. A côté de ça, le premier chef n’a rien à apporter car il rappelle les contraintes et les règles. Même dans les premiers instants, les plus joyeux, il est donc un rabat-joie.

En quatrième lieu, il y a, et c’est paradoxal, la nostalgie de la civilisation et l’attrait de son absence.

Le chef des chasseurs leur rappelle cette douce civilisation en leur donnant cette viande qu’il pouvait manger en abondance avant. Mais il leur offre également la possibilité de vivre sans la contrainte du chef « rabat-joie » (adieu le feu à entretenir, les cabanes à construire, les discours pessimistes). Dans un premier temps, son monde parait idéal et un parfait compromis. La violence vient alors tout casser mais il est déjà trop tard car tous sont sous son emprise.

Alors qu’ils sont d’abord attiré par un monde dans lequel ils n’ont plus de contraintes, ils se retrouvent finalement à devoir obéir au doigt et à l’œil à un chef qui leur demande des choses pires encore. L’absence d’obligations n’était qu’une illusion en trompe-l’œil, tôt ou tard il faut payer l’addition.

En cinquième et dernier lieu, il y a le monstre.

Véritable épouvantail et croque mitaine, même les plus grands et les plus rationnels finissent par y croire sans pourtant jamais l’avoir vu clairement. Au final, c’est révélateur, c’est un fou qui finit par découvrir la supercherie mais qui meurt poussé dans le vide par la folie ambiante, littéralement.

La mort

La mort n’est pas absente de l’oeuvre, dés le début, un enfant meurt brûlé par négligence alors qu’ils ont incendié, sans le vouloir, une partie de l’ile.

Ensuite, plusieurs morts, souvent proches de nous, des personnes qu’on suivait, et parmi les « gentils », continuent tout au long du récit. Jusqu’au héros présumé qui est traqué et qui n’échappe que de justesse à son destin promis.

Paradoxalement, si l’espoir de retrouver la civilisation habite notre héros, il n’y a qu’à la fin qu’il s’inquiète véritablement pour sa survie. C’est celui qui est le véritable repère du groupe, le tuteur pour ne pas tomber. C’est celui qui fait le plus pour maintenir un semblant de civilisation. Il ne recherche pas à devenir chef mais cherche à le rester car il sait que c’est le seul moyen de maintenir un espoir de sortie et de vie « humaine ».

C’est peut-être là que je vois la plus grande différence entre les enfants et les adultes.

Si les enfants sont d’abord préoccupés de trouver un sauvetage extérieur, ce qui les rend encore plus à la recherche d’un grand chef providentiel, des adultes auraient probablement d’abord chercher à établir des règles pour simplement survivre. Ce qui ne semble pas la préoccupation principale des rescapés de l’accident d’avion.

Ce qui me touche dans le récit

Je ne me souvenais plus de grand chose avant de réentamer la lecture. Mais je savais que c’était un livre qui m’avait fortement marqué étant enfant et que je voulais relire. Puisque je cherchais un nouveau livre à lire à ma fille, je me suis saisi de l’occasion pour faire d’une pierre deux coups.

Le style est le plus particulier et ce qui, je pense, rebutera le plus les lecteurs d’aujourd’hui. On est plus du tout habitué à un style pareil. Toutefois, je pense que cela fait partie de ce qui m’a accroché. Les nombreuses descriptions nous permettent de nous immerger dans cette ile et d’y vivre comme si on était fantôme caméraman de leurs aventures.

Ensuite, pour moi qui ait toujours eu à la fois une grande sensibilité à la justice et à l’ordre civilisationnel, au fait de pouvoir vivre ensemble sans se faire du mal, ce livre est évidemment une grande claque. Il représente précisément le danger de la société dans laquelle je ne veux pas, aujourd’hui, vivre.

Pour faire un parallèle d’actualité, je pense un peu à la raison pour laquelle je ne suis pas du tout attiré par le mouvement des « Gilets Jaunes ». Derrière leur totale anarchie, même les meilleurs sentiments seront, en cas de révolution, récupérés par les instincts les plus bas et les plus dangereux. Et des gens comme moi, comme Ralph, seront les premières cibles de ce genre de mouvements qui peuvent facilement dériver vers le fascisme et la dictature même si l’esprit n’est absolument pas à cela dans l’esprit de ces gens.

Et c’est d’ailleurs ce qui est fascinant avec ces garçons piégés. Ils sont entrainés malgré eux dans la barbarie. Lentement, mais surement. Littéralement piégés par le nouveau chef qui en échange de viande (comme la promesse de Scar faites aux hyènes dans le Roi Lion) en fait ses affidés puis ne leur permet plus de changer de chef.

Je pense que c’est, au final, la plus grande leçon du roman. Toujours, plus que jamais, d’actualité. Certes, nous avons évolué durant des milliers d’années. Mais le retour à la barbarie la plus complète peut se produire demain et il ne faut pas beaucoup de temps avant qu’on ne s’asocialise et deviennent des bêtes furieuses aux ordres. Ne l’oublions jamais. C’est ce que j’aime, comme message, et qui me terrifie en même temps. Même les acquis qui ont mis le plus de temps à se créer peuvent se perdre en un rien de temps.

Célébrons nos « Ralph », souvenons-nous du passé et ne choisissons pas de mauvais chefs ! Pour être plus terre à terre, les droits de l’homme sont ce qui nous permet de rester dans la civilisation, choisir de les oublier ne nous amènera jamais rien de bon.

Pour aller plus loin

J’ai trouvé quatre articles de blog qui en parlent.

Ceux parlant du livre de manière positive :

Celui parlant du livre de manière négative :

En finir avec Daesh, livre et essai de Carlos Crespo

Pourquoi ce livre ?

J’ai acheté ce livre pour plusieurs raisons :

  • le sujet nous touche naturellement tous. Il n’y a plus beaucoup de pays dans le monde ayant échappé à la folie du terrorisme. En Belgique, on vit désormais avec l’idée que la Mort terroriste pourrait nous emporter au détour d’un chemin. Les probabilités restent incroyablement faibles, mais on y pense et on y accorde une importance réelle : l’injustice de ces situations nous insupporte d’autant plus qu’on a que peu de contrôle sur la situation.
  • Daech n’est en voie d’élimination qu’en Syrie-Irak mais continue à exercer sa barbarie dans de multiples points du globe. De plus, éliminer l’EI n’est pas suffisant, il faut encore aussi éviter que de nouveaux groupes du même acabit ne renaissent. Se cultiver sur le sujet ne fait donc pas de mal. Comme dit l’adage, mieux vaut prévenir que guérir.
  • Je connais l’auteur et, même si nous ne nous voyons pas souvent, je garde pour lui un grand respect hérité de notre compagnonnage du temps du mouvement étudiant (conseil étudiant, FEF). Ceux qui le connaisse savent que c’est quelqu’un qui est capable de débattre sereinement, qui n’est pas dogmatique et qui est au contraire assez pragmatique. Il est aussi assez cultivé et je savais que le livre serait de qualité car la discussion est toujours intéressante avec lui (du moins l’espérais-je mais je ne fus pas déçu)

Qu’en dire, sommairement ?

La lecture est très fluide et accessible. Le livre n’est pas long mais j’ai mis du temps à le terminer parce que je préférais ne pas l’avaler trop vite pour bien le digérer. L’auteur met un point d’honneur à ne pas créer un énième essai élitiste non accessible au commun des mortels. Au contraire, il veut pouvoir être lu et compris de tout le monde.

Cela garantit aussi une démarche intellectuellement honnête. Si certains auteurs peuvent être parfois tentés de camoufler le vide par un propos abscons, ce qui permets d’accuser ceux qui n’ont pas aimé de ne pas avoir compris, ici, on comprend parfaitement le propos et tout le monde peut donc le critiquer avec aisance et se l’approprier vraiment.

Mon opinion est qu’un bon essai n’est pas un cours donné par un professeur qu’on doit prendre ou laisser mais bien plutôt une discussion qui doit nous faire avancer et, ici, on est bien dans ce dernier cas.

D’ailleurs, justement, pour ne pas prendre le risque d’être uniquement dans l’intuition et le subjectif, il y a des recherches et une analyse très concrète de la communication Daéchienne.

Ce que j’ai également bien apprécié, c’est l’élargissement du point de vue tout en étant jamais hors sujet. En remontant aux propos de Jaurès d’avant la première guerre mondiale, en élargissant au contexte plus large dans lequel cette horreur arrive, on permet une analyse plus pertinente et, aussi à mon avis, plus intemporelle.

Les critiques que je pourrais faire au livre sont d’ailleurs plus dans ce qui n’y est pas que dans ce qui y est écrit. Mais est-ce vraiment une critique ? Un essai est là d’abord pour alimenter la réflexion avant de prétendre être une encyclopédie sur un sujet précis. Et si j’ai envie de prolonger le livre par mes réflexions propres, je pense que c’est tout à son honneur.

La laïcité

On parle beaucoup de laïcité en France depuis des années. Par ricochet, vu que nous regardons beaucoup de débats français, en Belgique également.

Je dois dire que le rappel par Carlos des buts, origine et de ce qu’est réellement la loi française sur la laïcité est  salutaire. Remettre l’église au milieu du village, si on me permets l’expression dans ce contexte, à ce propos est donc une bonne chose.

La laïcité n’a jamais visé à supprimer les religions, à les organiser ou à en règlementer la pratique du culte. Au contraire, elle vise à ce que mutuellement l’un ne s’occupe pas de l’autre et vice versa. En Belgique, nous avons adopté une politique assez différente qui est celle de la neutralité de l’état. En quelque sorte, les églises sont reconnues comme des services publics dont l’état assure le financement sans pour autant se mêler de son organisation, en échange les Eglises ne se mêle pas de politique.

La politique de neutralité fait que, en théorie, toutes les religions sont sur le même pied même si l’implantation « historique » de l’Eglise catholique fait qu’elle est un peu privilégiée, toutes proportions gardées.

On empêchera pas les mouvements idéologiques radicaux en « nationalisant » les religions et en en faisant une question politique. C’est même tout le contraire de ce que la Loi prévoyait. Rien n’interdit l’état de combattre les mouvements qui sont contre lui, bien évidemment, autant en Belgique qu’en France d’ailleurs, mais de là à organiser les religions, ce serait non seulement contre productif mais également carrément de la propagande gratuite pour Daesh.

Par ailleurs, parfois des débats publics sur des micros phénomènes (burqa, parti Islam) n’ont fait qu’accentuer le sentiment de persécution et de discrimination (chaque religion comprend son lot d’intégristes, mais seule une semble particulièrement visée) des musulmans et cela ne fait que rajouter un peu d’engrais dans le terreau du recrutement pour Daesh.

Les mouvements politiques qui instrumentalisent le plus la question ne le font d’ailleurs, je pense, que rarement de bonne foi mais seulement pour exciter un électorat voir créer et entretenir des problèmes durables afin de maintenir leur business électoral. Les extrêmes chercheront toujours la confrontation mais au bout du compte aucun électeur extrémiste n’a jamais gagné plus de tranquillité ou de sécurité en posant ce choix.

L’Islam

S’il y a bien une notion que je déteste, c’est quand j’entends parler de l’Islam comme étant une religion unique. Généralement, on ajoutera après « religion d’amour et de paix » de manière ironique mais pas moins offensante envers la majorité qui n’emmerde pas leurs voisins.

Si l’auteur rappelle de manière très juste que ce n’est pas uniquement une question de religion mais que ces crimes sont alimentés en premier lieu par d’autres choses et que la religion seule n’y ferait rien, je me dois de rajouter et compléter un peu.

En effet, les gens qui agissent au nom de l’Islam pour tuer sont souvent des voyous et des psychopathes ou des personnes manipulées et manipulables. Dans ce contexte-là, la religion est un prétexte (faible, car les personnes qui l’utilisent ont rarement elles-mêmes une pratique très « pure ») qui serait facilement remplacé par un autre. On trouve toujours une raison pour justifier la haine et la violence qui est en soit. De nombreux mouvements terroristes agissent au nom de principes politiques et ce n’est pas plus honorable.

Or, si l’athé observateur que je suis a toujours constaté une chose, c’est que les gens s’approprient leurs croyances par rapport à leurs propres personnalité (dont certaines sont il est vrai très perméables à ce qui les entoure, mais pour le pire comme pour le meilleur).

On a trop souvent tendance à imaginer les croyants comme des moutons prêts à suivre aveuglément les prêches de leur curé ou de leur Imam. Mais même dans les régions les plus illetrées, les gens ont un esprit critique et ont besoin d’aménager la religion en laquelle ils croient par rapport à ce qu’ils sont au fond d’eux. C’est humain et heureux. Et c’est pour ça que des religions dont le livre sacré n’évolue par d’une seule virgule au fil du temps voient pourtant les pratiques évoluer fortement avec les années et les siècles. C’est tout simplement parce que les sociétés font évoluer les religions et pas l’inverse.

Par ailleurs, parler d’UN Islam sera toujours un énorme mensonge. Bien sur, il y a un seul livre sacré pour tous les musulmans. Mais s’arrêter là serait d’un énorme simplisme.

D’abord, on critique souvent l’absence de clergé hiérarchique dans l’Islam. Mais le fait d’avoir un et unique Pape n’a jamais empêché les personnes se revendiquant du catholicisme de développer une pensée et des actes différents du sien, même dans des moments où le pouvoir de celui-ci était beaucoup plus important. Aujourd’hui encore, des sectes intégristes se développent et se détachent de l’autorité ou de la parole du pape.

Egalement, l’absence de « grand chef » est une particularité qui laisse justement beaucoup plus de liberté et de responsabilité individuelle à chaque musulman pour définir en toute autonomie sa pratique et son culte. Il sera certes guidé par son imam et son entourage mais pas beaucoup plus ou beaucoup moins qu’un catholique ne l’est avec son curé.

Ensuite, lors de son expansion qui était plus politique que religieuse, l’Islam n’a jamais imposé UNE et UNE seule lecture du Coran. Bien au contraire, l’expansion de l’Islam s’est faites systématiquement en tenant compte des particularités et cultures locales existantes. C’est ce qui me fait dire qu’il y a aujourd’hui des dizaines d’Islam institutionnels différents et chaque pays a le sien, lié à sa propre culture. Au sein même d’un pays, il y a parfois plusieurs lectures. Et les premières victimes des intégristes musulmans sont souvent les autres musulmans considérés comme impurs, ce qui n’arriverait pas si les pratiques étaient uniformes partout dans le monde.

Tout ça pour conclure que je rejoins grandement l’auteur quand il dit (enfin, je résume pour lui) que le focus sur l’Islam et la religion est contre productif et ne nous aidera pas, au contraire, à régler le problème.

Une lecture instructive de la littérature Daéchienne

Cela n’a pas du être toujours facile mais Carlos s’est astreint, pour son essai, à se nourrir de concret. Il n’a pas voulu suivre son intuition mais en partant des publications francophones a permis d’ancrer son étude sur du réel.

Cette lecture en dit long sur ce qui permet aux « journalistes » intégristes de recruter. Je ne vais pas tout dire non plus, sinon vous n’aurez plus rien à découvrir dans le livre ;-).

Parler de l’intégration sans le dire

Le mot n’est, je pense, jamais dit. Il est vrai qu’il est beaucoup trop connoté négativement. Toutefois, le fait est que si des jeunes se sentent discriminés injustement, s’ils ont parfois l’impression d’être belges (ou français ou …) sans l’être pleinement aux yeux de tous, s’ils ont l’impression d’être sans avenir ici et qu’il existe des complots contre eux ; il est tout à fait juste de dire qu’ils ne se sentent donc pas intégrés à la société et qu’ils seront plus sensibles à des discours leur promettant une nouvelle vie ailleurs et un nouveau départ sous l’œil bienveillant de Dieu.

Ce propos là est évidemment à différencier du propos politique habituel sur l’intégration. Le propos habituel utilise la violence et l’intégrisme (également existants) pour en réalité exclure encore plus au lieu de jeter des ponts. Le mot intégration peut être utilisé pour inclure et créer des ponts ou au contraire créer des mur. Aujourd’hui, toutefois, il n’est, et c’est dommage, utilisé que dans un sens excluant et stigmatisant.

Combattre l’intégrisme passe donc de manière urgente par le combat contre cette exclusion sociale (pas forcément économique d’ailleurs, beaucoup de ceux qui sont partis n’étaient pas forcément défavorisés). Je comprends parfaitement que beaucoup de belges dits « de souche » ont peur. D’abord peur pour leur avenir, ensuite peur qu’on ne leur impose une religion dont ils ne veulent pas. Mais aller au delà du fantasme et créer des liens avec l’autre sera la meilleure manière d’offrir un meilleur avenir à tous. Je crois dans le pouvoir de la communication et de la médiation entre communautés. C’est toute la force de l’extrême droite d’arriver à nous séduire sur des discours pourtant paradoxaux (les étrangers volent à la fois notre emploi ET vident les caisses du chômage, par exemple).

Mais il faut arriver à séduire sur un discours opposé, inclure et offrir un avenir sera gagnant pour tout le monde au final.

On a rien à gagner avec l’exclusion qui existe aujourd’hui. Elle crée frustration, délinquance et intégrisme. On sera tous gagnants le jour où on ne fera plus de différence entre les belges. La très grosse majorités des croyants (catholiques comme musulmans) ne cherchent pas à nous imposer leur foi mais veulent garder leur liberté de conscience et de culte. Et, de toute façon, notre démocratie et les droits de l’homme, même s’ils ne sont pas forcément populaires aujourd’hui, agissent précisément pour garantir les droits individuels de chacun. Ceux qui critiquent la charte des droits de l’homme devraient se rendre compte que c’est précisément cette charte qui rend aujourd’hui impossible toute application moyen âgeuse de la charia à la mode syrienne chez nous.

Comme l’auteur, ou du moins ce que j’ai compris de son propos, je pense qu’il y a une urgence à agir contre l’exclusion. Et qu’il ne faut pas se tromper de débat. Tant qu’on débattra de religion (son interprétation, sa pratique), on ne convaincra que les convaincus : les intégristes le resteront et ceux qui ne le sont pas ne se sentiront pas concernés. Mais, en agissant sur l’exclusion sociale (une manière plus positive de parler de l’intégration), non seulement on ne se concentre plus sur la religion mais on peut aussi se focaliser sur une vraie raison de la radicalisation.

Attention, on me dira que certains recrutés du califat provenaient de la classe moyenne. Je le répète, ce n’est pas contradictoire, au contraire. La violence de la discrimination est plus forte encore quand on a justement plus aucune raison de l’être. Si c’est injuste, on peut encore comprendre le propriétaire qui hésite à nous louer parce qu’on a peu de revenus. Mais quand ce n’est même plus le cas, c’est évidemment encore plus intolérable car seuls les préjugés racistes agissent alors. On peut avoir de l’argent et quand même se sentir exclu. C’est d’autant plus terrible que notre société véhicule le message que l’argent permet tout. Enfin, beaucoup de radicalisés provenaient de nos prisons, ce qui prouve qu’il y a deux types de publics différents qui sont passé à l’action en rejoignant le moyen orient.

Pour l’anecdote, lors du départ d’un précédent appartement, une personne d’origine étrangère l’avait visité mais était plus intéressé par celui du rez de chaussée pour lequel en plus il n’y avait pas de candidats (le propriétaire ne connaissant à l’époque pas Internet pour trouver un locataire). C’était mon propriétaire qui le louait également et je lui ai donc transmis le dossier nickel (emploi, preuve de payement, etc). Le candidat ne l’a pas eu et le propriétaire a préféré le laisser non loué plus longtemps …

La question des valeurs et des repères

Fight Club est un film qui m’a personnellement profondément marqué. Une œuvre que je respecte énormément, trop pour avoir encore pris le risque d’y consacrer un article (et puis, beaucoup l’ont déjà fait, donc c’est moins utile).

Venir avec cette référence peut paraitre bizarre mais ça ne l’est pas tant que ça.

Ce film (je n’ai pas encore lu le livre) parle en filigranes de personnes (surtout des hommes) qui n’ont plus de repères, plus de valeurs, qui sont paumés, qui ne supportent plus l’absurdité de leur travail et de la bureaucratie et qui décident de créer un club où ils retrouvent leur « vraie » virilité en se battant car l’adrénaline du combat leur donne l’impression de retrouver un sens à leur vie.

Ensuite, ils créent le projet Chaos, un projet totalement nihiliste qui vise à détruire le capitalisme « immoral » pour repartir sur des bases nouvelles mais qu’on devine, de par le nom même du projet, proche du néant civilisationnel.

Une fois rappelé cela, je pense que le parallèle avec un Daesh au fond très nihiliste et recrutant en partie parmi les rejetés du capitalisme moderne pour créer une société dont les standards semblent dater de plusieurs siècles peut être fait plus facilement. Ils profitent aussi de ce qu’ils dénoncent comme étant un recul des valeurs.

Toutefois, à partir de cette perte de repères (pas forcément négative, si ce n’est par le vide qui les remplace), le personnage principal de Fight Club devient complètement schizophrène. Ce n’est pas qu’un twist astucieux du film, c’est aussi un message bien réel. La catastrophe n’est pas inévitable et même le chef du projet Chaos cherche jusqu’à la dernière minute à l’éviter, au besoin en tentant de se suicider.

Pour les personnes qui sont plus vulnérables parce que dans la même situation dénoncée par ce film (il y a déjà longtemps et il se révèle un peu prémonitoire), rien n’est perdu ! Mais, la nature ayant horreur du vide, c’est aussi à nous de penser à remplacer l’ancien monde par un nouveau monde réellement enthousiasmant et attractif, dans lequel tout le monde peut se retrouver. Sinon, d’autres le feront malheureusement à notre place, pas toujours pour le meilleur.

Je ne résiste pas à vous remettre la scène finale de Fight Club :

De même que ce discours culte (désolé pour le son assez bas, si quelqu’un trouve une meilleure version, il peut me la communiquer) :

Conclusion

Le livre n’apporte pas de solution clé en main ou simpliste. C’est assez logique. Mais c’est toujours bien de rappeler que la défaite militaire de Daech en Syrie ne règlera pas tout. Même celle de Daesh et de tous les mouvements assimilés partout dans le monde ne règlerait pas tout si cette défaite était uniquement militaire. Le combat est aussi un combat politique pour une société dans laquelle chacun puisse se sentir bien et trouver sa place.

A ce propos, je me rappelle qu’Obama a longtemps hésité avant d’intervenir en Irak, du fait de la politique confessionnelle de Maliki (premier ministre irakien chiite) qui était pour beaucoup dans la création de l’EI. Il ne voulait pas intervenir avec une solution militaire unique mais avait bien compris qu’une solution politique incluante pour les sunnites irakiens était indispensable à une victoire durable.

J’ai profité de mon article pour prolonger avec les réflexions personnelles qu’il m’a inspiré (et que vous ne retrouverez donc pas forcément dans le livre telles quelles). Et j’espère que chaque lecteur aura envie de faire de même, de le prêter et d’entamer des discussions. Ca peut paraitre simpliste de dire cela mais c’est en stigmatisant ou en imprimant un discours identitaire sans cesse répété qu’on finit par créer le comportement dont on ne veut pas là où il n’est pas présent aujourd’hui. Un débat ouvert et tolérant devrait, au contraire, permettre de dépasser cela je pense.

On pourrait dire que Carlos n’est pas très précis sur les solutions, je ne pense pas qu’il y ait d’ailleurs un chapitre appelé comme cela (j’ai fini le livre il y a quelques semaines), mais il n’y a pas de solution simple et rapide pour réparer les erreurs du passé. D’une certaine manière, l’auteur ne s’aventure pas dans le terrain politique concret d’aujourd’hui et c’est très bien comme cela. Cela doit être fait après en faisant participer un public large.

Du même auteur

Il a récemment publié une carte blanche dans l’hebdomadaire belge d’investigation Le Vif L’Express et a été interviewé par le journal La Libre Belgique.

Son blog, même s’il n’est plus très souvent mis à jour.

A voir sur le même sujet, pour mieux comprendre

La série HBO « The State« . Elle a été diffusée récemment sur BeTV. C’est une mini série en, je pense, six épisodes. Elle est vraiment très bien réalisée et extrêmement instructive sur le vécu de ceux qui ont rejoint le califat.

La vérité sur l’affaire Jacqueline Sauvage, livre de Hélène Mathieu et Daniel Grandclément

Le 10 septembre 2012, Jacqueline Sauvage abattait de trois balles de fusil, dans le dos, de sang froid, son époux Norbert Marot. En première instance, puis en appel, elle fut condamnée à dix ans de prison. L’affaire fut fortement commentée et des livres furent publiés dont celui-ci.

Pourquoi avoir lu ce livre ?

Cette affaire a été énormément médiatisée. Mais la médiatisation aide rarement à voir plus clair surtout quand on y ajoute la politisation et le militantisme. Chacun communique avec ses intérêts et la vérité devient plus difficile à approcher.

Concernant ce procès, j’avais été interpellé par les articles du blog « vu du droit » car ils donnaient un éclairage différent :

J’ai donc voulu en savoir plus et suis tombé sur un livre qui semblait vouloir pratiquer une enquête relativement neutre en interrogeant tout le monde et sans a priori. Il a trainé quelque temps dans ma bibliothèque puis, n’y tenant plus, je l’ai lu quasiment d’une traite.

Ce livre me paraissait sérieux et offrir suffisamment de recul pour y voir plus clair. C’est un livre très facile et rapide à lire et somme tout assez intéressant. Je n’ai pas été déçu. Quelle que soit votre opinion, s’il y a un livre à consulter, il me semble que ce doit surement être celui-là.

Dans cet article, je vais vous livrer quelques réflexions que le livre m’a inspiré.

Avertissements

Dans ce dossier, comme souvent en justice, chacun calque sa propre situation. Défendre Jacqueline Sauvage, cela peut être défendre son cas personnel, son propre vécu par procuration. On se dit qu’elle a vécu la même chose que nous et cela nous permet de nous faire du bien en la défendant. A contrario, c’est frustrant de la voir condamnée.

Mais le défaut de cette situation, c’est qu’elle nous amène à biaiser notre jugement, à oublier tout ce qui est différent et même à confondre les deux histoires en les mélangeant. Si on a envie qu’elle nous ressemble, alors on fera même tout pour que notre perception de la réalité évacue tout ce qui peut nous déranger.

C’est précisément ce que la justice doit éviter de faire, du moins quand il s’agit de décider de la culpabilité de quelqu’un. On regarde les faits, rien que les faits, et on les compare au droit. L’empathie ne viendra qu’ensuite, quand il faudra discuter de la peine.

Je n’accepterai pas les commentaires qui m’accuseront de manque d’empathie ou de ne pas savoir de quoi je parle. Bien que cela soit un blog personnel, je ne me sens nullement obligé de raconter toute ma vie. Vous ne la connaissez pas et je ne vous autorise donc pas à en juger ni à en présumer.

Cela d’autant plus que la cause des conjoints maltraités est précisément une cause qui me touche. Je ne l’ai jamais minimisée, je ne le ferai jamais.

Meurtre ou assassinat, les raisons ?

Préparer les cartouches à l’avance …

Dans l’enquête, très tôt, la préméditation a été retenue comme une hypothèse forte.

Certains pourraient penser que c’est dû à la longue période entre les coups reçus et la mort par balles de Marot. En effet, cela laissait un long moment pour réfléchir. Mais pour autant probablement pas suffisant pour retenir l’assassinat.

Un autre élément est, en fait, apparu dès les premières déclarations de Jacqueline S. Un élément qu’elle n’aurait probablement pas révélé si elle avait été assistée d’un avocat (mais à ce moment là, elle ne niait pas sa culpabilité et semblait même rechercher cette reconnaissance par la justice). Elle avait préparé des cartouches quelques jours avant. Les cartouches qui vont, précisément, servir à le tuer.

Pour les avocats, ce fut facile d’évacuer la chose. Pourquoi préparer des balles pour tuer alors qu’il y avait des cartouches plein la maison ? Ce à quoi je réponds que nous n’agissons pas toujours avec la plus grande rationalité. Et que préparer un assassinat peut se faire avec un certain cérémonial et des gestes symboliques comme préparer son arme, les cartouches. Et s’assurer qu’on oublie pas, qu’on ne revienne pas en arrière.

Parce que, justement, l’objection des avocats n’explique pas non plus pourquoi préparer des balles si justement il y en a partout.

Cela dit, le tribunal n’a pas reconnu la préméditation, c’est donc que les éléments n’étaient pas assez solides ou qu’ils ne voulaient pas trop charger la barque vu la situation.

Nébuleux

Beaucoup d’hypothèses ont été émises sur les raisons du crime et aucune n’a jamais été vraiment très convaincante :

  • Il a été dit que le suicide de son fils, pendu chez lui, avait été le déclencheur. Mais, cet acte désespéré n’était pas connu d’elle au moment où elle tue son mari.
  • les coups reçus le jour même étaient légers au regard de ce qui a été constaté

Si bien que pour beaucoup de personnes qui se sont intéressé au dossier, il y a un mystère et un doute restera toujours présent comme s’il manquait des pièces au puzzle. Mon impression est d’ailleurs qu’elle n’a pas tout dit et qu’elle ne dira jamais tout car elle est maintenant enfermé dans une posture qui ne lui permets plus de se libérer publiquement de son poids.

Un couple uni et amoureux face au reste du monde

Les témoignages, avec la faiblesse que tout ne transparaissait pas à l’extérieur, décrivent très majoritairement un couple uni, même dans ses mauvais coups, et qui s’aimait passionnément. Mais également deux personnes n’ayant que peu voir pas / plus d’amis. Et pire encore, ils n’étaient pas aimés voir détestés par les voisins ou connaissances. Mais cela ne semblait, dans leur monde séparé du reste, pas les affecter.

La parole d’une voisine, à ce sujet, m’a d’ailleurs interpellé. D’abord favorable à l’accusée en accord avec le récit médiatique, elle change d’avis après la libération et le retour de JS dans sa maison :

Nous revoyons la femme que nous avions interrogée à sa fenêtre. Elle a changé d’avis. Elle n’a plus envie de revoir Jacqueline. « Elle était violente elle aussi. Et puis elle a bien profité de moi sans jamais rendre. » Jacqueline Sauvage est sortie de prison, la bienveillance est terminée, les rancœurs ressortent.

Comme si la sortie de prison et l’absence d’enjeu autorisait à nouveau à penser sans que les personnes qui s’expriment se sentent jugés du côté gentil ou méchant.

Au regard du passé

Le livre nous montre que dans le passé, Jacqueline Sauvage avait déjà pu se montrer très menaçante et très virulente envers son mari. C’était à l’occasion d’une infidélité prolongée de celui-ci. La maitresse avait alors pu mesurer la violence de JS et son attachement envers son mari.

C’est d’ailleurs un point qui ressort nettement du dossier. Non contente de ne pas ressembler à une pauvre femme dominée, elle était au contraire le pilier de la famille et celle qui a bataillé toute sa vie pour son couple, non pas sous la pression mais bien de son propre fait.

Le matin même, une phrase ressort même si on aura jamais le détail de tout ce qui s’est dit entre eux (et qui aiderait peut-être à comprendre) : « Va rejoindre tes p*tains de filles et ton connard de fils ».

Cette phrase signifiait-elle qu’ils allaient rompre ? Cela-a-t-il été un sujet de la dispute matinale ? La fin prochaine et prévisible de l’entreprise qui avait permis à Jacqueline de se sentir indispensable dans la vie de son mari a-t-elle créé et accentué des angoisses dans la tête de la future meurtrière ?

On ne saura jamais ce qui s’est passé exactement dans sa tête. Elle a passé toute sa vie à vouloir prouver à sa famille qu’elle avait bien eu raison de vivre avec Marot. Ce simple fait peut l’encourager à ne pas en parler. Et peut expliquer sa réaction violente quand il a voulu partir. Et la réaction froide et calculée de ce jour qui restera gravé dans sa mémoire à jamais.

Mon impression après lecture du livre et réflexion est là : ce jour-là, elle a compris que son couple était fini et qu’elle ne pourrait probablement rien y faire. Ne le supportant pas, elle décide de le tuer. Elle le fait froidement en sachant ce que cela implique mais elle n’imagine sans doute pas de vie en dehors de l’entreprise (qui lui avait donné un statut social) et de son mari.

Ce qui est terrible avec cette hypothèse, c’est qu’elle place son conjoint au dessus de ses propres enfants. Mais ce n’est qu’une hypothèse et les assises n’avaient pas besoin d’un mobile connu pour décider. Le mystère restera probablement entier pour toujours, vu le fonctionnement du couple, car la seule autre personne capable d’apporter un éclairage est six pieds sous terre.

Réfléchir, se défendre, légitimer

Banalisation du meurtre

Je ne suis pas religieux, la vie n’est pas « sacrée » pour moi. J’accepte l’avortement, l’euthanasie, quand c’est encadré. Mais la justice ne peut pas permettre que des humains se considère comme ayant le droit de décider, hors situation de légitime défense, ou de guerre, de qui a le droit de vivre. Ce droit me serait déjà insupportable dans le cadre de la justice normale, je suis contre la peine de mort, même sur les personnes les plus irrécupérables, mais ça l’est encore moins pour une justice privée qu’on légitimerait.

Inutile de dire donc qu’un changement de loi qui obligerait la justice de prouver l’absence de légitime défense, autrement dit, l’absence de culpabilité me choquerait complètement. Ce serait un permis de tuer voir un encouragement au meurtre comme solution pire encore que la peine de mort car même pas encadrée par des procédures strictes.

Le fait qu’on ait pu y penser est interpellant.

Examen de son acte

Donc, là où je veux en venir, c’est qu’en ayant toute cette légitimation de l’acte, les associations de défense ont fait une erreur qui n’a pas aidé Jacqueline S. En effet, elles n’ont pas permis à l’auteure d’un acte terrible de faire un vrai travail sur soi. Si elle avait pu le faire, alors, non seulement elle aurait pu obtenir beaucoup plus facilement grâce et remise de peine, vu le contexte, mais en plus le jury aurait sans doute été moins lourd.

Autre chose qui n’a pas aidé, c’est l’univers extrêmement malsain et surtout clôt dans lequel elle a vécu pendant des dizaines d’années. Le foyer familial fut un lieu de terribles exactions mais rien ne devait jamais en sortir. Les apparences comptaient plus que tout. Tout comme la réussite qui devait paraitre éclatante aux yeux des voisins. On suppose qu’il y a là aussi un peu de besoin de revanche sur une famille qui l’abandonne et ne comprend pas son choix. Un besoin de se montrer indispensable à son mari. Peut-être même encore celui, par amour, de lui donner le meilleur et de le protéger un maximum.

Mais, au final, ce monde clôt est celui dans lequel la justice de l’état n’a ni valeur ni crédibilité. Et cela aussi n’incite pas à réfléchir sur ses actes. Or, il aurait été intéressant de rappeler qu’ils ne pouvaient vivre en dehors des lois et qu’ils ne sont pas sur une ile déserte mais qu’ils vivent dans une société avec des règles.

Cet univers fermé avait été aussi conçu d’ailleurs pour subvenir aux besoins de tout le monde, l’entreprise était familiale et employait les enfants en plus des parents. Tout était fait pour que rien ne puisse sortir. C’était malsain.

Enfin, l’emballement médiatique fut tel que tout changement d’attitude devenait de plus en plus impossible avec le temps. Ils sont un piège à double tranchant et ont eux aussi été à double tranchant car rien ne sert d’avoir raison dans les médias si cela encourage ensuite une attitude contre-productive dans les tribunaux.

Défense

C’est d’autant plus dommage qu’avec son premier avocat, elle semblait plutôt sur la bonne voie et que lors des premières auditions, elle semblait assumer et reconnaitre son acte. Elle était prête pour cette introspection. La stratégie de défense qui fut mise en oeuvre lui fut extrêmement préjudiciable. L’impression qui est donné à la lecture du livre est que cette stratégie a été simplement copiée – collée sans réellement tenir compte du contexte et de la situation très différente.

Médias et justice

Le livre met en avant une grande question : pourquoi la justice ne s’est-elle jamais défendue sérieusement dans les médias ?

Les temps changent, l’information va de plus en plus vite et la justice ne semble décidément plus à la page.

Il est plus nécessaire que jamais que le fonctionnement de la justice puisse être expliqué avec efficacité et pédagogie avec les moyens d’aujourd’hui. De même, quand un dossier est étalé sur la place publique, alors il semblerait normal que le ministère public puisse exposer également les éléments qui rétablissent la balance.

Cette affaire n’est qu’une parmi d’autres de ce point de vue là. Mais elle peut servir à aider notre justice à remettre en question sa communication même si je n’y crois pas trop.

Pétitions

Il est très facile de signer une pétition, surtout quand son exposé (quelques lignes pas plus, ce serait long, ce ne serait pas lu) est bien écrit. Mais chaque manifestation qui fut organisé fut un échec. Est-ce à dire que la cause n’était pas populaire ? Je ne pense pas. Elle l’était vraiment. Mais, pour autant, pas assez pour que les personnes soient prêtes à se déplacer. Pour moi, c’est emblématique d’une société où très peu sont prêts à se mobiliser quand cela ne les concerne pas directement (et encore).

Maltraitance entre conjoints

Ce sujet est important et quasiment pas évoqué ici. Je le redis, pas parce que ça ne me concerne, touche, intéresse pas. Mais parce que je n’ai pas eu l’impression que c’était vraiment la meilleure affaire à prendre comme point de départ pour un débat.

Autres sujets

J’ai déjà assez dit, mais le livre m’a aussi inspiré des réflexions sur la mère qu’a pu être JS, sur celle peut-être différente qu’elle aurait pu être en l’absence du père, sur les choix qui ont été faits et assumés à différents moments de sa vie, sur la volonté toujours constante de continuer dans la même voie, sur l’impossibilité de vouloir rendre heureux (selon nos critères) les gens malgré eux.  Les sujets sont vastes et variés mais il n’est pas nécessaire de parler de tout.

Conclusion

Ce qui s’est passé durant tant d’années là-bas, ce fut un drame humain qu’il aurait fallu pouvoir éviter. Personne ne peut dire ce qui aurait pu être fait et avec quelle efficacité. Mais, dès le départ, l’isolement de Jacqueline quand elle se marie, n’a certainement pas aidé.

Même si cela peut sembler dérisoire ou un défaut de curiosité, j’avais vraiment envie de mieux comprendre ce qui s’était passé dans cette famille et cette maison. Assurément, ce livre m’a permis de le faire, raison pour laquelle je le recommande. Je ne dis pas que c’est le seul livre à lire mais je pense que s’il faut en choisir un, cela peut être celui-là.

Il donne l’impression d’être quasiment exhaustif sur les « faits » et, personnellement, quand il s’agit d’une affaire judiciaire, ce sont eux qui m’intéresse le plus.

Enfin, je dois avouer que cet article a mis plusieurs mois à s’écrire. Pas qu’il ait pris beaucoup de temps mais, une fois la structure déterminée, je n’ai pas trouvé le temps et la force pour le terminer. Le sujet est beaucoup trop sensible et donc risqué et je déteste qu’on me fasse dire ce que je n’ai pas dit. Surtout, tout débat, pour être intéressant, doit se faire entre personnes ouvertes d’esprit et de bonne foi. Je vous demande donc de rester correct dans vos réactions, et je changerai d’ailleurs peut-être le contenu de l’article si vous me convainquez d’en changer.

Avenir du cinéma et Netflix

Une « nouvelle » salle de cinéma s’est ouverte à Bruxelles cette année. Je mets des guillemets car il s’agit en fait d’une réouverture d’un temple ancien des salles obscures de la capitale.

Un avis succinct de Luc Dardenne sur l’avenir des salles de cinéma

A cette occasion, Luc Dardenne, célèbre réalisateur belge, pour avoir été primé à Cannes notamment, a fait une petite intervention sur l’avenir du 7ème art dont voici un extrait :

En texte, cela donne ceci (j’imagine que juste avant, il y avait une question) :

Tous les exploitants de cinéma sont logés à la même enseigne. Donc on va voir. Je pense que la salle de cinéma a son histoire, elle a son avenir, je le pense vraiment. Mais c’est vrai que les choses sont en train de bouger. Ça dépend un peu. La politique de Netflix, c’est de dire, pas de salle. Alors que la politique d’Amazon est de dire que sans salle, un film n’a pas de renommée. Netflix a produit plus ou moins 127 films sans renommée. Tandis que Amazon, quand il travaille sur un film, il coproduit, le film sort en salles et grâce à la critique, les festivals, il y a une renommée qui est faites. Même le festival de Cannes n’a pas réussi à donner une renommée aux films de Netflix. C’est étonnant.

Donc, moi je pense qu’on a encore notre avenir. C’est vrai qu’il va falloir être attentifs. Mais c’est la même chose pour tous les exploitants qui sont en train de construire des salles, parce que il y en a. Moi, j’étais à Lyon la semaine dernière, l’Institut Lumière vient d’ouvrir déjà depuis un an trois salles qui fonctionnent très bien, voilà, donc.

Mais c’est vrai que la multiplication des écrans est une vraie question.

Luc Dardenne lors de l’inauguration du cinéma Palace

La réponse de Serge Coosemans, blogueur pour le journal Le Vif

Dans un billet « crash test », qui se veut donc assumé « d’humeur » et pas forcément équilibré, nous avons un commentaire assez vif sur les propos de L.D..

Pour remettre dans le contexte, c’est ce billet qui est apparu dans mon fil Facebook avant l’interview de départ. C’est lui qui m’a incité à écrire sur le sujet. On peut le retrouver ici : le billet de SC sur Le Vif.

Dans cet article, il y a un premier malentendu. Serge fait dire à Luc D. que pour lui un film ne peut pas avoir de renommée sans sortir en salle. Or, au contraire, le cinéaste wallon déclare lui-même être étonné que les films de Netflix n’aient pas de renommée malgré un passage à Cannes. On peut faire passer cela pour de la fausse naïveté.  Je pense qu’il y a une vraie interrogation. En effet, ils ne sortent pas en salle ET n’ont pas de renommée. Mais il ne fait pas l’erreur de dire « pas de renommée parce que ». Certes, il n’empêche pas le spectateur de faire l’erreur d’interprétation de ses propos teoutefois on ne peut pas lui faire dire ce qu’il n’a pas dit et, dans un contexte improvisé, on ne peut pas maîtriser totalement son discours.

S’en suit une opinion pertinente du blogueur sur le fait que, précisément, un film devrait pouvoir se faire une renommée sans sortir en salle. Il n’empêche que l’exemple donné (la version de 1982 de « Blade Runner ») est bel et bien sorti en salle même si ce n’est pas là qu’il a gagné ses galons. Et que cette sortie lui a fait de la pub puisque précisément, il n’a pas été apprécié par la critique. Sans cette sortie, et sans ces, paradoxalement, mauvaises critiques, il n’est pas certain qu’il aurait atteint son statut culte. Mauvais exemple, donc.

A ce propos, aujourd’hui, quand un film sort en salles, la bande annonce nous fait parfois dire : « celui là, j’attendrai qu’il sorte en VOD ou à la télévision ». A l’époque, on ajoutait l’option « vidéocassette » et la sortie en salle avec la publicité qui allait autour était donc vraiment importante. Encore aujourd’hui, un très bon film peut être noyé parmi les bonnes sorties (avant les oscars, par exemple) et ne pas avoir le succès qu’il mérite en salles sans que ça ne l’empêche d’avoir une meilleure carrière par la suite.

D’ailleurs, le problème du cinéma est aussi un problème de coût. A côté des offres « illimitées » intéressantes pour les cinéphiles, le prix du ticket a connu une inflation galopante qui permet de voir moins de films avec un même budget ciné. Même en allant une fois par semaine au cinéma, la production est telle qu’on ne sait tout voir. Surtout que les sorties de qualité sont parfois concentrées en peu de temps.

Et c’est donc là qu’on retombe sur les pattes de Luc Dardenne qui parlait de films sortis en salle et pas de films vus en salle.

Le pire étant que, peut-être comme Dardenne et comme S. Coosemans, je pense qu’un film devrait pouvoir se faire, aujourd’hui plus qu’hier, sa notoriété sans sortie en salle. Cela finira par arriver. C’est plus une question de temps qu’autre chose. Et il faut dire également que les personnes dans mon entourage qui ont Netflix sont rarement des cinéphiles mais plutôt des amateurs de séries. Même parmi ses « fans » la marque ne convainc pas sur sa production cinéma, c’est le moins qu’on puisse dire. On dirait qu’ils ont un déséquilibre d’image à corriger.

Cela dit, la VRAIE question est de savoir pourquoi donc un film se passerait volontairement d’une sortie en salle ? Et on y reviendra.

Pour revenir à notre blogueur, pour lui, si les films de Netflix (on parle quand même de 126 !) n’auraient pas de renommée, c’est parce que la firme américaine se serait d’abord concentré sur les séries pour séduire les jeunes. Oui mais non. Produire des films coûte cher, on ne le fait pas pour ne pas en faire la promotion par la suite. Si vraiment, ils n’avaient voulu se concentrer que sur les séries, ils auraient tout simplement attendu avant de produire des films ou de les mettre à disposition.

S’il y a un argument, je dirais plutôt que c’est bien celui du nombre : 126 !! Un peu comme ces jeunes éditeurs qui veulent tellement réussir et/ou manger à leur faim, sortir du nombre est souvent un TRES mauvais calcul. Pour les livres, le problème est la promotion qui ne peut pas suivre, la ligne éditoriale qui ne ressemble à rien et l’attention à la qualité qui n’est pas assez forte. Pour le cinéma, c’est pareil mais en pire et il faut y rajouter que produire coûte cher donc, si on ne fait pas de choix, on prend le risque d’en avoir 126 qui n’ont pas eu assez de moyens et qui sont ratés au lieu d’en avoir 10 qui sont bons et réussis.

Evidemment, si on veut juste faire du remplissage et qu’on estime que son public « bouffera » du film comme on s’enfile des séries, alors c’est différent. Mais il est alors encore plus logique que rien ne laisse d’empreinte durable. Peut-être que c’est ça le problème majeur, cette consommation effrénée qui ne laisse plus le temps à la discussion, à la réflexion et à la digestion. Ce que j’aime en sortant d’une salle de cinéma, c’est justement ce moment où on se remémore le film, ses sensations, où on reconstitue le puzzle et qu’on en discute. Quand ce moment disparait, c’est toute la socialisation autour du 7ème art qui en souffre. Mais aussi la possibilité pour un film de susciter passion et … renommée.

C’est d’ailleurs un problème très marqué chez Netflix. Étoffer le catalogue toujours plus parce que le client est adepte de binge watching. Du coup, on est tenté de mettre tout et n’importe quoi ou d’augmenter les prix pour survivre alors que ce dernier est pourtant le plus gros avantage concurrentiel par rapport aux chaines payantes traditionnelles.

Mais le débat doit-il être concentré sur la renommée ou sur le succès des films qui passent ou ne passent pas au cinéma ?

Le blogueur évoque rapidement la chronologie des médias, le caractère conservateur et arc-bouté du secteur des salles de cinéma. Là, bizarrement, je lui donnerai raison mais sans pour autant m’accorder sur l’obsolescence de l’expérience cinéma en salles obscures.

Le danger n’est pas la chronologie des médias, le danger, c’est la diversité d’un secteur où producteurs et distributeurs vivent une relation incestueuse.

Et quand l’auteur nous demande en question provoc si les frères Dardenne préfèrent avoir un bon budget et être diffusé sur Netflix ou n’être vus que dans une salle, c’est un faux dilemme où la provocation est heureusement assumée. La question ne se pose pas en « salles » ou « VOD » mais les deux sont complémentaires.

Les avantages du « vieux » cinéma

C’est maintenant qu’on arrive à la partie la plus personnelle de ce billet. Celle où je ne réagis pas aux propos d’autres personnes mais développe seulement mon amour d’être enfermé durant une heure et demie, même au 21ème siècle.

Le cinéma, selon moi, c’est une expérience que la maison ne pourra jamais vraiment égaler à de rares exceptions près, mais surement pas pour le commun des mortels. Et cela sur plusieurs points :

  • la sociabilité
  • la neutralité
  • l’immersion
  • la qualité

La sociabilité, c’est le fait de sortir de chez soi, rencontrer d’autres personnes, même seulement visuellement et d’être entouré par elle. Quoi qu’on en dise, qu’on soit timide, introverti, extraverti, nous avons besoin de contacts humains. Et le cinéma nous permet de nous trouver entre personnes qui ont un intérêt commun.

C’est également un lieu neutre où on peut sociabiliser plus facilement. Le fait de ne pas être chez « quelqu’un », sur son « territoire » enlève des tensions, même invisibles. Mais c’est aussi l’occasion de voir des personnes qu’on connait à peine et de les découvrir en toute sécurité.

La qualité est peut-être le point où l’avantage, avec le temps, diminue par rapport à la maison (bien que ce ne soit encore que pour une élite qui peut se permettre d’avoir une salle dédiée, du bon matériel, etc …). Mais c’est aussi le moins important. Bien que, soyons clairs, le fait d’être bien assis et d’avoir la meilleure qualité d’image est quand même une très bonne chose sinon je n’en parlerais pas.

Ici, c’est le point le plus cher à mes yeux mais aussi le plus actuel. Dans notre salon, même partout, nous n’avons jamais été aussi sollicités par nos appareils électroniques. Un FILM demande pour moi une totale immersion. C’est une oeuvre qui est faites pour être vue et entendue d’un bout à l’autre. C’est une question de respect fondamental mais aussi un pacte qui lie les spectateurs entre eux et également avec le réalisateur. Comprendre, analyser, profiter d’un film c’est le regarder réellement et y être attentif. Mon expérience personnelle et celle des gens que je côtoie c’est que c’est devenu impossible devant la télévision, dans son salon, chez soi.

Par ailleurs, si on revient à la sociabilité, après le cinéma, moi je vis toujours ce moment où on discute du film, on raconte ce qu’on a compris et on en débat, parfois même avec des parfaits inconnus. Et ça, ça n’a pas de prix. On peut aussi le faire devant la télévision mais c’est justement là qu’on arrive au défaut principal que je reproche à Netflix : le binge watching.

Je ne dénigre pas Netflix, beaucoup de gens dans ma famille ou mes amis sont abonnés et en font la publicité. Mais le mode de visionnage incite à « bouffer » du film, et surtout des séries, en continue. Ça, pour moi, c’est incompatible avec mon besoin de « débriefer » discuter et prendre du plaisir intellectuel à prendre du recul sur ce que j’ai vu. Ce n’est juste pas possible car, de mon point de vue, le binge watching est abrutissant et ne respecte pas l’oeuvre. Cela conduit d’ailleurs à adapter la qualité de ce qui est diffusé pour en faire du prêt à manger à la chaîne, donnant une satisfaction sur le moment mais incitant à en remanger directement car on est à sec une fois fini. Le cerveau est vide et, comme un junkie réclamant sa dose, il faut en reprendre.

C’est peut-être d’ailleurs une des raisons pour lesquelles ils n’ont pas eu de films ayant eu de la renommée. Ce serait alors lié à leur business model lui-même.

J’ai d’autres reproches à leur faire comme celui de casser le marché avec des prix artificiellement bas ou de ne pas proposer de qualité (manque de diversité) ou de représenter un risque stratégique important pour toute la chaîne du film, mais je pense que l’article est déjà suffisamment long et je voulais surtout m’axer sur la défense du cinéma.

Edit, petit ajout :

Je vous invite à lire l’article suivant qui est non seulement très instructif mais également assez complémentaire, je trouve :

http://www.slate.fr/story/186512/tribune-xxe-siecle-histoire-cinema-television-films-series-vod-plateformes-streaming-netflix

Bitcoin, une religion et un dogme ?

Le Bitcoin est un sujet qui m’intéresse beaucoup. Je lis beaucoup à son sujet. Et personne n’a jamais réussi à me convaincre que ce système monétaire serait mieux que ce que nous utilisons aujourd’hui. Il fallait toutefois bien que j’en parle sur ce blog un jour. J’ai l’impression qu’il existe une quasi « religion » à son sujet sur le net et cela ne peut pas faire de mal d’avoir un peu de négatif dans le débat.

Mes principaux reproches sont les suivants :

  • aujourd’hui, c’est une monnaie spéculative et quasiment inutilisable pour les achats du quotidien. Une monnaie où il faut attendre potentiellement plusieurs heures pour que la transaction soit confirmée. Avec une volatilité folle qui fait que le cours du Bitcoin évolue entre le moment de la transaction et sa confirmation. INUTILISABLE. Ou, au minimum, un retour en arrière par rapport à l’existant.
  • elle coûte énergétiquement très cher. Et ce coût ne cesse d’augmenter avec le temps. De ce point de vue-là, j’ai lu que le coût d’une transaction pourrait diminuer avec le temps (économies d’échelle) mais entre la théorie et la pratique, je reste dubitatif.
  • sa sécurité ne me parait pas si garantie. Le fait de perdre sa fortune en même temps qu’on perdrait un disque dur en fait quelque chose de pas très rassurant. Et il y a déjà eu des scandales dans le passé. Le fait de se passer de régulation ou de tiers de confiance parait une bonne idée quand on déteste l’état ou qu’on est anarchiste mais il faut encore réussir à faire au moins aussi bien qu’eux et ce n’est pas gagné …
  • elle est basée quasi maladivement, justement, sur une peur de l’Etat mais permet une surveillance sans précédent. La blockchain stocke toutes les transactions, c’est son principe. Donc, si on ne devait utiliser que le Bitcoin, le moindre de nos achats serait stocké et accessible. On est dans un système décentralisé, ou plutôt non dirigé, mais les données, elles, sont centralisées dans un même fichier.

J’ai trouvé un article intéressant résumant ceci (excepté le dernier point).

Et un autre article que j’ai trouvé assez intéressant et pondéré.

Au rayon avantages, je n’en vois pas. Je ne suis pas libertarien, je crois que l’Etat doit garder un contrôle sur la monnaie. Dans le Bitcoin, le contrôle est relégué à un algorithme, ce n’est pas neutre du tout. Mais, qui a le contrôle sur cet algo ? Pas l’état. Donc, le contrôle n’est pas démocratique et n’a aucune garantie de l’être ou le rester.

Cela dit, comme je l’ai écrit en commençant, je garde un intérêt voir une ouverture d’esprit et je continue donc à m’informer.

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Ploum et M. Jamar défendent son bilan énergétique

Je suis donc tombé sur cet article du blogueur Ploum qui m’a paru défendre des raisonnements assez biaisés. Et cela a conduit à me demander si, à défendre cette monnaie de cette manière-là, on était pas entré dans une sorte de religion / dogme où on finit par se sentir obligé de tout justifier quels que soient les arguments en faveur ou en défaveur.

Vous trouverez l’article de Ploum sur le Bitcoin ici.

Ploum et Mathieu Jamar ont décidé de  défendre le Bitcoin sur sa consommation énergétique (il est vrai, un des gros points noirs de la monnaie).

Cette défense ne remet pas en question les chiffres avancés comparant la consommation du Bitcoin à celle de certains pays. Mais elle remet en question le fait que ce soit une catastrophe écologique par les arguments suivants (mon commentaire est mis entre parenthèses à chaque fois) :

  • une production d’électricité peut être propre (là dessus, je suis d’accord avec un bémol : toute énergie, même propre, surtout propre, qui est gaspillée est un souci)
  • on a utilisé une énergie qui n’était pas temporairement utilisée (mais, en vrai, quand on regarde le graphique présenté, cela ne l’était que pour une petite partie de la production, puisqu’on est dans le centre du rond)
  • les surplus doivent être consommés (c’est vrai dans le cas du nucléaire, beaucoup moins dans le cas de l’hydroélectricité où il est plus facile de stocker de l’énergie sous forme cinétique)
  • que si le Bitcoin consomme autant que le Maroc, il a aussi, si on en croit la fourchette la plus haute, le même nombre d’utilisateurs (pour nous dire de ne pas comparer pommes et poires et comparant pourtant également l’incomparable, c’est à dire des citoyens d’un pays et les utilisateurs d’une monnaie virtuelle. Et on admirera au passage que le nombre d’utilisateurs du Bitcoin est évalué avec une marge d’erreur de 20 millions sur 30 millions max, c’est dire comme il semble difficile de maitriser les chiffres !)
  • de manière plus logique (mais seulement en apparence) on nous dit que le Bitcoin consomme à peine plus que la production de pièces et de billets (au monde ? donc, pour maximum 30 millions d’utilisateurs, cela consomme déjà plus que la production de pièces et de billets ?? est-ce vraiment un argument « positif » ?)
  • on continue dans les comparaisons avec celles liées à l’extraction d’or qui est très chère et polluante (mais c’est pour moi hors sujet car vouloir remplacer l’or par le Bitcoin – qui est versatile et abstrait -, c’est ne pas comprendre pourquoi l’or sert de stockage : c’est un métal rare et précieux, concret, qui a des usages commerciaux et techniques et qui est très demandé)
  • un peu de populisme anti-banques pour nous dire que ses employés viennent bosser en voiture ou en jet privé (mais bien sur, le Bitcoin va faire en sorte qu’il n’y aura plus de compte d’épargne rémunéré ou plus de prêt ou de produits d’assurance et d’investissements, … même avec une monnaie en Bitcoin, je ne vois pas comment les banques disparaitraient)
  • Youtube, c’est le mal, ça ne sert qu’à afficher des pubs entre deux vidéos « rigolotes » (is it a joke ? je peux leur envoyer quantité de chaines intéressantes et qui ne font pas que ça ou qui se financent en dehors de la publicité … passons sur le fait que Youtube est un réseau social et que la communication, c’est aussi des choses futiles). Puis nous parler de la consommation des Data Center de Google. (OK, mais les data centers font aussi autre chose que Youtube … et Google est alimenté à 100% par des énergies renouvelables, il y a de la contradiction avec l’argument numéro un)
  • « Avant de critiquer la consommation de Bitcoin, il est donc nécessaire de quantifier à combien nous estimons une consommation “normale” pour un tel système. » (Je suis entièrement d’accord, mais votre article ne le fait au final que très peu, malheureusement ! c’est là dessus qu’il aurait fallu écrire !)
  • Le minage des Bitcoins n’est pas inutile, il assure la sécurité. (certes il est créé dans ce but, donc j’espère bien qu’il le remplit, mais au final, tous ces calculs ne mènent à rien ; et même si on utilisait ces capacités pour résoudre de vrais problèmes, il en résulterait tout de même de gros gaspillages car le même calcul serait fait en parrallèle un nombre important de fois)
  • Le minage permet de garantir la décentralisation du système (mais la décentralisation est-elle un but en soi ? c’est précisément elle qui est à l’origine du gaspillage, cela en vaut-il vraiment la peine ? quel est le rapport avantages / inconvénients de celle-ci ?)
  • Le Bitcoin n’est pas optimisé mais c’est normal, c’est encore « expérimental » (très rassurant, ou pas, mais l’argument peut aussi se retourner contre le Bitcoin, un projet qui dérape autant en phase de test, est bon pour la casse ; c’est justement parce qu’on est en phase de test qu’il faut chercher des solutions ou envisager l’arrêt car ce qui se passe aujourd’hui pourrait l’être d’une manière exponentiellement pire dans le futur)
  • Et là, on arrive à la seule comparaison qui avait un intérêt profond, celle du coût par transaction. Car oui, au final, combien cela coûte en Bitcoin pour faire mes courses durant un mois versus combien ça coûte aujourd’hui pour un consommateur moyen, c’était la seule question pertinente. C’était le seul moment où on pouvait comparer des choses comparables. Mais, vous savez quoi ? Il n’y a pas la réponse. Ou plutôt, on a cette réponse : « Mais les comparaisons coût par transaction sont de toutes façons pour la plupart malhonnêtes car elles ne prennent généralement pas en compte toute l’infrastructure bancaire sur laquelle s’appuient les solutions comme VISA ou MasterCard. » (cela me parait une façon bien maladroite de se défendre, car on est donc pas plus avancé, il n’existerait aucun chiffre utilisable. Ou alors ceux existant ne sont pas favorables et il fallait bien trouver un moyen de les rejeter ?)
  • Pas d’optimisation nécessaire tant qu’on ne connait pas la consommation relative du système dans le futur par rapport à la consommation énergétique totale. (Le problème, c’est que celle-ci est et sera toujours imprévisible, système fermé oblige. Par ailleurs, pas besoin d’attendre puisqu’on saurait déjà faire beaucoup de calculs aujourd’hui, autant y aller.)

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La conclusion est affligeante car la critique du Bitcoin serait surtout motivée par, tenez-vous bien :

  • la volonté de faire vivre les publicitaires qui financent les médias (sensationnalisme)
  • la manipulation de nos émotions par les médias au profit de ceux à qui appartiennent aujourd’hui la monnaie (en gros les Etats)
  • le manque de compétences et de temps des journalistes

Si on est pas dans le complotisme, je me demande bien dans quoi on est.

Utilité de la monnaie

Pourquoi est-il essentiel de regarder le nombre de transactions utiles ? Car, actuellement, le Bitcoin a un usage quasi exclusivement spéculatif. Que donc, même le grand nombre d’utilisateurs n’est pas révélateur. Ces utilisateurs font très peu de transactions « utiles » (achats de biens de consommation) voir très peu tout court (si ce n’est la part la plus spéculative, justement, des utilisateurs).

Finalement, le principe de la blockchain liée au Bitcoin qui est de ne pas faire confiance aux Etats conduit également à ne faire confiance à personne. Or, si on confie notre monnaie aux Etats, c’est parce qu’on sait qu’il faut un organisme qui doive rendre des comptes et qui soit au dessus de la mêlée et proche de l’intérêt public pour superviser le tout. Les banques nationales sont une manière très efficace et efficiente de faire ce contrôle. La blockchain, c’est tout l’inverse sans compter qu’elle nécessite de faire confiance à un algorithme bien plus incompréhensible que le fonctionnement des banques nationales ou à des mineurs sur lesquels nous n’avons aucun contrôle mais dont il n’est pas du tout impossible qu’ils puissent un jour se mettre ensemble pour trafiquer le système.

Pour moi, le Bitcoin prouve par l’absurde, ou par l’expérimentation que des entités de confiance centralisatrices sont bel et bien nécessaires et le seront toujours.

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Finalement, à la fin de l’article, j’ai surtout une double impression. La première, c’est que cette monnaie virtuelle est comme une religion, un dogme incritiquable. Et, dès lors, tous les arguments sont bons. Je pense qu’ils sont de bonne foi mais leurs arguments ne font que très peu mouche.

Effectivement, aujourd’hui, le Bitcoin engendre une énorme consommation d’énergie et cette énergie n’est même pas dépensée pour faciliter des échanges commerciaux. Non, elle l’est surtout dans un but de spéculation. Et ça, pour des gens qui semblent anti banque, c’est paradoxal.

Mais cela me conforte dans l’idée que les banques ne sont pas le problème mais plutôt le manque de leur régulation. Donc, les supprimer pour quelque chose d’encore moins supervisé ne peut certainement pas être la solution.

Et on arrive à la deuxième impression, la peur (et la haine ?) de l’état est tellement forte qu’on en arrive à créer une immense usine à gaz polluante et à tout justifier. Jusqu’à carrément oublier et mettre au second plan que le Bitcoin est surtout un outil de spéculation. Précisément ce qu’on devrait combattre. Et qui devient ingérable dans un système décentralisé. Alors qu’on a trop peu de régulation, cette solution en cryptomonnaie ne fait qu’enfoncer le clou.

Au final, pourquoi abandonner les banques si c’est pour arriver dans un système bien pire encore ?

Voilà sans doute pourquoi je ne serai probablement jamais séduit par ces cryptomonnaies. Je pense que l’Etat a un rôle à jouer dans nos vies. Il ne doit pas tout faire, il ne doit pas tout être, il doit être bien géré, mais il doit être présent comme régulateur, surtout dans des domaines d’importance comme la finance ou la monnaie. Ce qui est incompatible avec l’idéologie fondatrice des cryptomonnaies.

Ni Juge, Ni Soumise, film de Jean Libon et de Yves Hinant

Quel est cet objet ?

Ni film, ni documentaire, mais « simplement » un épisode long de l’ancienne émission télévisée portée au cinéma. « Simplement » ? Ce n’est pas péjoratif car j’adore le format en question. Et il est parfaitement calibré pour suivre une juge d’instruction. La juge en question avait d’ailleurs déjà eu droit à son moment de gloire télévisuelle il y a quelques années dans l’émission.

On a bien un montage et un fil conducteur, mais il n’y a pas de scénario écrit ou de vraie mise en scène. Pas non plus de volonté de nous mener quelque part, ni même celle de prétendre être éducatif. Seulement celle de nous faire partager une longue tranche de vie condensée en 90 minutes.

Je ne dis pas cela pour critiquer car, dans le fond, cela ne m’empêche absolument pas d’apprécier. C’est de la téléréalité dans un sens documentaire et c’est très bien comme ça ! Il y a un montage mais il ne semble pas nous manipuler et il suffit d’en parler avec ceux qui baignent dans le milieu judiciaire pour en avoir confirmation.

A la fin, peut-on prétendre tout connaitre du sujet ? Non. Mais on a entrevu suffisamment pour comprendre le point de vue et la charge / responsabilité d’un juge d’instruction lambda. Et c’est déjà pas mal.

Le film montre l’humain tel qu’il est

Le film m’a vraiment scotché à l’écran et fort ému, j’ai même eu des larmes aux yeux au lancement du générique de fin.

C’est vrai, la salle a rit, surtout au début. Mais je n’y vois pas moquerie, c’est plus la réaction de malaise et de surprise.

Et fait preuve d’une rare transparence

Je n’ai pas rit, parce que rien de tout ce qui s’y passe ne m’a vraiment surpris (j’ai des connaissances qui travaillent là dedans). Mais, pour autant, c’était prenant et passionnant d’entrer vraiment dans le quotidien d’un juge d’instruction et de quelques enquêteurs.

Même si l’on a déjà vu ou entendu des choses, on est plongé dans cette réalité qui dépasse la fiction et qui est un peu « inimaginable ».

Justice et police font partie d’un milieu très clos. Il y a énormément de productions de fictions, remplies de clichés pour la plupart et quasiment toujours éloignées du terrain belge. On en sait sans doute plus sur le fonctionnement de la justice américaine que sur celle qui nous concerne le plus. Du coup, avoir autant de transparence d’un coup, c’est vraiment faire preuve d’utilité publique.

Commentaires

Comme dit au début, je ne considère pas totalement cette oeuvre comme un film et ne l’analyserai donc pas comme j’en ai l’habitude mais ça ne m’empêche pas de faire quelques commentaires qui me viennent à l’esprit sur divers thèmes.

La femme infanticide

Je ne l’ai pas trouvée dans un état second, ni même réellement délirante. Elle est calme, elle raconte. C’est justement ça qui est terrible, c’est qu’elle est parfaitement consciente de ce qu’elle a fait. Elle est juste persuadée d’avoir tué le diable.

Je ne sais pas si elle a été déclarée responsable de ses actes ou si on lui a détecté une maladie mentale (est-ce seulement déjà jugé ?). J’y vois en tout cas une personne humaine, seule, qui a vécu dans un milieu malsain et qui finit par commettre l’irréparable. C’est horrible. Je ne peux m’empêcher de la regarder dans les yeux pour tenter de comprendre et je n’y arrive pas. Comment est-ce possible ?

On dit que le regard est la fenêtre de l’âme mais le sien est si calme et elle semble si raisonnée… C’est perturbant. En apparence, elle est tout à fait normale. Si on ne fait pas attention aux mots qu’elle utilise mais à son langage corporel et au non verbal, jamais on ne pourrait se douter de la raison pourquoi elle se trouve là.

C’est aussi pour ça que c’était intéressant. Nous, si nous étions juge d’instruction, nous serions face à des évènements pareils, incompréhensibles… Comment réagirions-nous ? Difficilement. Quelle réponse apporter ? On veut toujours apporter des réponses, régler des problèmes mais il y a des cas où j’ai l’impression qu’il faut presque s’avouer vaincus et chercher seulement à protéger la société. La prison ne sera pas une solution réparatrice mais elle a au moins le mérite d’assurer une surveillance pour un temps donné.

C’est là qu’on se dit que faire la justice est un métier difficile et qu’il était intéressant d’approcher durant une heure et demie son quotidien, quel que soit le rôle. Si ce film n’existait pas, il faudrait l’inventer. La justice est un monde tellement poussiéreux qu’il ne fait pas de mal d’y voir un peu plus clair.

Le manque de moyens

Notre justice fait son travail, laborieusement, avec de l’énergie et de la bonne volonté. Mais avec des moyens qui sont soit trop faibles soit mal répartis.

Le reportage a été tourné sur une période de trois ans. Ce sont trois années qui ne semblent pas remplies d’innombrables devoirs d’enquête. Pourtant, on est saisi par l’impression d’une grande lenteur pour avancer d’une analyse à l’autre. Et au final, l’enquête n’est pas finie.

Quand on se balade dans ces caves contenant les pièces à conviction, on ne peut s’empêcher de se dire : quelle misère ! Manque de sécurité, exigüité, conditions de stockage non optimales. Mais pour ceux qui sont dedans, je suis sur que tout ça est bien « normal ». C’est en effet la seule réaction à avoir pour ne pas devenir fou quand on vit là-dedans pendant des années.

Des entrepôts sécurisés et modernes, cela ne devrait pas coûter si cher que cela à mettre en place. De ce qu’on peut voir, on y est pas encore et c’est vraiment désolant.

Les privilèges ?

A côté de cela, les quelques privilèges dévolus à la fonction paraissent finalement peu de choses. Une petite aide pour tenir le coup. On peut les accepter tant que, évidemment, ils ne lèsent personne.

Parce que, à bien y regarder, elle le dit bien et le fait bien comprendre : la pression qui est sur ses épaules est énorme. Aucun dossier n’est anodin ! Elle se souvient de tous. Preuve qu’elle ne fait pas son boulot à la légère. Quand elle veut prendre le pari de la libération d’un gardé à vue, elle espère lui faire avoir un déclic qui lui permettra d’éviter toute nouvelle récidive. Elle essaie de faire une justice pédagogique. Son but n’est pas seulement de punir mais de prévenir. Moi, je l’ai ressenti tel quel.

Et elle le fait alors que, difficulté suprême, des « clients » qui reviennent ou qu’elle apprend à connaitre par cœur, il y en a et ils semblent incorrigibles malgré leurs promesses. Arriver à garder la foi malgré cela, je dis chapeau. Sa mission, elle ne semble jamais l’oublier. Elle n’est pas parfaite, ce n’est pas ce que j’essaie de dire, elle a son caractère, elle abuse peut-être même parfois, mais je pense toujours en gardant à l’esprit un esprit de justice et de rédemption / prévention.

« Si je vous libère et que vous faites une connerie, on dira, quelle connasse celle-là » et « si je vous envoie en prison, vous avez vu ce que vous allez coûter à la société » sont des phrases qu’elle dit en face d’un « client » (comme elle dit). La prison n’est certainement pas une solution de facilité, pas plus que la libération. Elle sait que quoi qu’elle fasse, elle sera mal vue et malgré ça continue son travail sans devenir folle.

Respect

Ce sera mon mot de la fin après avoir vu ce film : « Respect ». Pour elle et tous les maillons de la chaine judiciaire. En espérant que la société leur donne un peu plus de considération et plus de moyens pour que tout cela fonctionne plus vite et mieux. Notre société en a besoin.

Mon pays a-t-il la grosse tête ? (léger coup de gueule)

Je ne sais pas si ma perception est juste ou pas mais j’ai l’impression que, d’un point de vue sportif, mes compatriotes se sont mis, parfois, à avoir de beaucoup trop grosses attentes. Et que du coup, quand on n’est pas premier, on est déçus !

Je pense qu’il y a des raisons à cela : nous avons des joueurs de grand talent et c’est une chance qui risque de ne pas se représenter dans le futur. Depuis Justine Hénin et Kim Clijsters, nous n’avons plus vibré autant en tennis depuis longtemps. En football, on annonce des joueurs meilleurs que tous ceux qu’on aurait connu depuis lors (j’exagère à peine).

Alors, du coup, on est cohérent, on estime qu’il faut gagner tout. On oublie que l’important c’est de participer. Et on surestime grandement nos joueurs. Oui, on a une bonne équipe de foot et on a de bons joueurs de tennis. Mais on reste la petite Belgique et, finalement, la meilleure preuve qu’on en fait trop, ce sont bien les résultats.

Pourtant, on arrive pas à redescendre sur terre, il faut alors trouver des boucs émissaires (l’entraineur) ou être frustrés. Et il n’y a même pas de fête !! Ou sont les gros titres marquant l’exploit ? Ou sont les foules criant leur joie ? Il n’y en a plus.

Et c’est ce qui me désole le plus. J’ai l’impression que si on refaisait le Mexique (1986) aujourd’hui, on arriverait encore à être déçu de finir quatrième.

On a été numéro un mondial au classement des pays en foot ? La belle affaire, tout le monde sait que ce classement ne représente rien.

Mais le Mexique, les USA, le Japon, c’était des belles coupes du monde, et on était éliminé avec le panache. Et on était heureux.

Alors, finir deuxième au Masters ou deuxième à la Coupe Davis quand on est un petit pays de dix millions et sans se ridiculiser, pourquoi on arrive plus à le fêter ? Pourquoi la dernière coupe du monde a-t-elle finit en psychodrame malgré un parcours très bon ? Oui, on a fêté chaque victoire, mais on aurait du aussi fêter la défaite « finale » !

Pitié, redescendons sur Terre et redevenons la Belgique qui arrive à être heureuse, qu’elle gagne ou qu’elle perde et qui sache reconnaitre les exploits où ils sont au lieu d’imaginer des coupes qu’on aurait soit disant pu gagner.

Peut-être est-ce à cause de la crise politique et économique, on a besoin de se raccrocher à des symboles. Je n’en sais rien, je ne vais pas extrapoler, mais ça me rend triste. J’espère qu’on saura se remettre en question pour le futur.

Reportage du Paris Match du 3 juin 1967 sur l’incendie de l’Innovation

J’ai redécouvert ces archives chez mes parents. Magnifiquement conservé, le Paris Match de 1967 directement après l’incendie de l’Innovation. C’était du journalisme d’une autre époque mais, pour tous ceux que cela intéresse et qui ont vécu l’incendie de l’Innovation de près ou de loin, j’ai pensé qu’il pouvait y avoir un intérêt à partager ces archives.

J’ai donc entrepris de les numériser puis de les retranscrire. Elles sont vraiment d’un intérêt élevé. Merci à Paris Match pour ce travail de qualité qui cinquante ans après reste toujours intéressant. Si cela intéresse quelqu’un, je tiens les scans à disposition.

Images et textes (c) Paris Match

Bruxelles, la tragédie du grand magasin

2000 personnes prisonnières du feu. C’est l’une des plus grandes tragédies de l’histoire de Bruxelles qui commence…

Ces mannequins en feu, deux mille personnes

Il est 13h30. Les sirènes hurlent. Le feu soudain est partout. Derrière les vitres, des silhouettes flambent comme des torches. Ce ne sont encore que des mannequins. Mais il y a des centaines d’hommes et de femmes qui cherchent désespérément à échapper aux flammes. Pour plus de trois cents d’entre eux, ce sera une mort horrible.

Ils préfèrent mourir en sautant dans le vide

Il est 13h45. Déjà le magasin n’est plus qu’un immense brasier. Les prisonniers du feu brisent les vitres des fenêtres, escaladent des corniches, se glissent sur les toits. Ceux qui n’ont pas d’autre issue plongent dans le vide. D’autres pour qui le danger est moins pressant, mais qu’une peur atroce a aveuglés se jettent sur les trottoirs de la rue des Damiers. Ce sont les premières victimes. Les pompiers disent : « Nous n’avions pas assez de bâches pour tous. »

Il a sauté de quinze mètres. En trois minutes, de cette fenêtre, six autres personnes l’ont imité. A gauche, ci-dessous, on a placé sur des brancards ceux qui se sont écrasés sur le sol : on recouvre leur corps. A droite, des volontaires sont accourus et tendent une bâche pour sauver les prisonniers du feu.

13H25, alerte : les robes de communion flambent comme des torches…

– Vingt-cinq minutes au bord d’une gouttière, croyez-moi, c’est long ! Surtout quand la gouttière chauffe… Ses deux mains brûlées jusqu’à l’os disparaissent sous deux énormes pansements. Il les agite sans cesse devant son visage, comme un vieux boxeur qui raconterait le combat de sa vie.

– Dire que j’ai failli crever là-dedans, comme un rat, ça n’est pas imaginable !

S’il en veut au destin, François Couturat sait pourquoi. Ce Français de Bruxelles a derrière lui vingt ans d’aventures sur toutes les mers du monde, du Chili à Zanzibar. Il venait enfin de s’établir dans un emploi tranquille : directeur de la filiale belge d’une société française de produits pharmaceutiques.

– J’étais allé déjeuner en vitesse au self-service de « l’Innovation » avec M. Coppens, mon collaborateur flamand. A côté de nous, je me souviens, deux vieilles dames belges parlaient de l’existence de Dieu. Il était un peu plus d’une heure et nous allions sortir. Comme j’avais une lettre urgente à poster, Coppens m’a fait remarquer que le magasin possédait un bureau de poste au quatrième étage. Nous y sommes montés. Et là, nous avons pris la file au guichet, avec une dizaine de personnes. C’est alors que la sonnette s’est mise à tinter. Une sonnette de rien du tout, fixée contre un pilier tout à côté de moi. Derrière son guichet, le postier n’a même pas levé les yeux. Devant moi, une femme continuait à jouer avec son chien. A travers la sonnerie nous avons entendu quelqu’un crier. Une dame, l’air agité, qui répétait : « Au feu ! c’est l’alerte au feu ! » Le postier m’a souri avec un air de commisération du côté de la dame. C’était mon tour et je lui ai tendu ma lettre. La sonnerie tintait toujours. Soudain, le postier a pris un air ennuyé.

– Désolé, m’a-t-il dit. Moi, j’arrête.

Je m’apprêtais à redescendre, quand la sonnerie s’est interrompue. En même temps toutes les lampes se sont éteintes. Et alors je me suis retrouvé dans la nuit : de l’escalier du troisième arrivait un torrent de fumée. Une fumée âcre, bizarre, si épaisse qu’en quelques secondes, elle avait envahi tout l’étage. Autour de moi, je ne distinguais plus personne. J’entendais des cris, et aussi les aboiements du petit chien qui s’éloignaient dans l’obscurité. Je commençais à suffoquer. Dans le fond du magasin, j’aperçois une lueur : une fenêtre. Je cours. Deux silhouettes me précèdent, ouvrent la fenêtre : une femme et un homme que j’ai le temps de reconnaitre comme le postier. Ils enjambent l’appui et disparaissent. Quand j’arrive à la fenêtre, je me penche dans l’espoir de trouver une corniche. Et j’aperçois, vingt mètres plus bas, deux corps disloqués sur le trottoir : le postier et la femme au milieu d’une mare de sang…

Le service de sécurité : quatre pompiers

Ici, il faut arrêter le récit pour une constatation capitale : les sonnettes d’alarme étant les mêmes que celles du service, personne sur le moment ne s’en est inquiété. « On n’y a pas cru », tel est le leitmotiv des rescapés. Pire : souvent ce sont les employés eux-mêmes qui ont rassuré leurs clients. C’est que, comble de malchance, il était presque 13H30, heure habituelle de la sonnerie pour la cantine.

A côté du bureau de poste, au rayon des meubles, un des vendeurs s’appelle Raymond Remiers. Comme on est à l’heure creuse du déjeuner, que le lundi est un jour creux et que le mois de mai est lui-même une période creuse, un trou commercial entre les « communions » et le « balnéaire » – sans quoi, combien de morts déplorerait-on aujourd’hui ? – M. Raymond et les autres vendeurs ont tout le temps de s’offrir une petite causette. Mais la sonnerie en signal continu (alors que celle du service est intermittente) finit par l’inquiéter.

– Le feu ! crie M. Raymond. Et il court au bout du couloir où se trouve le bureau des secrétaires de l’administration. On l’accueille en riant :

– Allez ! allez ! M. Raymond, vous nous faites encore marcher, une fois.

Il est alors 13H35, au plus il est 13H40. C’est-à-dire que l’alerte a été donnée depuis un quart d’heure à peine et déjà tout brûle. Comment expliquer cela, qui semble passer l’entendement ?

Il faut revenir à l’origine du feu. 13H25, au premier étage, rayon fillette. Mme Vandenhaegen, la vendeuse rentre à l’instant du self-service. Elle remarque une odeur bizarre :

– On dirait que ça brûle quelque part.

Et elle se dirige vers sa remise. La remise est une sorte de compartiment à ciel ouvert élevé au milieu de chaque rayon d’habillement à l’aide de cloisons de contre-plaqué, qui sert à la fois de salon d’essayage et de réserve pour les vêtements. Quand elle arrive devant le local, Mme Vandenhaegen voit des flammes danser au sommet des cloisons. Elle ouvre la porte. A l’intérieur, ce n’est plus qu’un brasier.

– Je me souviens surtout des robes de communion, qui flambaient comme des torches.

La jeune femme court à travers les rayons pour chercher le pompier le plus proche qui se trouve à une cinquantaine de mètres.

C’est un petit homme de soixante ans, Marcel Fretin, un ancien pompier municipal à la retraite (pour cet immense magasin, le service de sécurité est constitué, en tout et pour tout, par une permanence de quatre pompiers). Et encore le quatrième est-il allé déjeuner.) Fretin accourt avec un extincteur. Mais le jet semble tout de suite dérisoire devant le brasier qui ronfle. Le pompier se replie vers son poste, fait donner l’alarme et s’élance dans l’escalier.

Le tiers des clients était au restaurant

– Que voulez-vous ? Je me suis demandé ce que je pouvais faire. Alors j’ai pensé à la petite fille de la téléphoniste qui était avec sa mère au bureau de poste du quatrième. Je l’ai prise sur mes épaules et je l’ai descendue dans la rue. Après je ne sais plus. Les pompiers de la ville sont arrivés. Je me suis mis avec eux.

Mme Vandenhaegen, la vendeuse, a gagné calmement la sortie par l’escalier. Quand elle est arrivée dehors, la rue était déjà noire de fumée.

– Je n’arrive pas à comprendre, dit-elle. Le matin même j’avais visité ma remise, rangé les robes. Il n’y avait absolument rien à l’intérieur qui puisse être une cause d’incendie. Pas de fer à repasser, pas de réchaud, pas la moindre prise de courant. Et pas question de fumer en cachette : ce serait le renvoi immédiat. Alors ?

Pour l’heure, l’origine du feu est encore un mystère. Mais il est un autre point que le témoignage que Mme Vandenhaegen nous a livré peut éclairer : c’est la rapidité avec laquelle s’est propagé le feu, si grande qu’on a pu croire que l’incendie s’était déclaré en plusieurs endroits à la fois. Mais lorsque le feu a été découvert, il s’agissait déjà d’un énorme brasier. Or, les cages d’escalier n’étaient qu’à quelques mètres de là. On peut donc penser que les flammèches s’y sont engouffrées et qu’elles ont ainsi essaimé en quelques instants l’incendie sur toute la hauteur du bâtiment.

Une autre raison pour laquelle le feu s’est propagé si vite est commune, celle-là, à presque tous les « grands magasins » d’Europe. Datant du début du siècle, parfois de plus loin, ils furent, à l’origine, des temples de la frivolité bâtis dans le style de leur époque : verrières, boiseries, ferraille, stuc. Et depuis, sur ces armatures fragiles, toutes les modes ont laissé leur dépôt. Au cours des ans, des faux-semblants de carton, de papiers et de contre-plaqué sont venus s’y stratifier, au gré de « rénovations » qui n’ont été, le plus souvent, que des maquillages commandés par le goût du temps. Pas de meilleur aliment pour le feu que ces vieux oripeaux. L’ « Innovation » venait de recevoir son dernier déguisement : la quinzaine américaine. Pour cette « U.S. parade », on n’avait pas lésiné sur le calicot. De haut en bas du magasin s’étiraient banderoles aux couleurs américaines, bannières étoilées, guirlandes et affiches géantes.

Heureusement, nous l’avons vu, ni l’heure, ni le jour, ni l’époque ne favorisaient la fréquentation du magasin. La clientèle, au moment de l’incendie, pouvait être évaluée à sept ou huit cents personnes, auxquelles s’ajoutaient environ mille deux cents employés. Par chance, beaucoup d’employés déjeunaient encore à la cantine du sous-sol.

Mais le tiers au moins des clients étaient au self-service du troisième étage, réputé dans tout Bruxelles pour ses plats et ses prix. Christiane Paul, dix-neuf ans, étudiante en philologie à la faculté de Saint-Louis, occupe une table avec trois amies. Elles n’ont qu’une heure, entre deux cours, pour le déjeuner. Et le self d’ « Inno », outre qu’il sert vite, prend les bons de repas de la faculté.

Les quatre amies parlent bas, car un de leurs professeurs, M. Motte, déjeune à une table voisine. Christiane avale les dernières cuillerées de son gâteau de riz quand l’odeur de la fumée lui parvient. Une serveuse arrive en courant : « Le feu ! ». Christiane et ses camarades sont à peine debout qu’elles commencent à suffoquer. Autour d’elles, des gens passent, se tenant la gorge avec les mains. Heureusement, Christiane a l’habitude des lieux. Suivie de ses trois camarades elle se dirige tout de suite vers la sortie de secours. Pour l’atteindre, il faut enjamber le tapis roulant sur lequel circulent les plats.

M. Motte, le professeur, a suivi les jeunes filles. Mais, au moment de franchir le tapis roulant, il s’est effondré, terrassé par l’asphyxie. Christiane et ses amies, avec un groupe de serveuses et de clients, parviennent jusqu’à une fenêtre au pied de laquelle se trouve une échelle de fer. Mais l’échelle longue seulement de quelques barreaux, ne domine que le vide. Quatre ou cinq mètres plus bas, c’est l’arête d’un toit à double pente. Et ce toit est une verrière. Une grosse dame, folle de panique, s’agrippe au dernier barreau, lâche prise. Et les jeunes filles, terrifiées, la voient disparaitre à travers la verrière. A présent, sous l’échelle, il n’y a plus qu’un trou béant. Christiane, qui n’a pas perdu la tête, se suspend à son tour. Et en imprimant un mouvement de balancier à son corps, elle réussit à éviter le trou et à tomber à plat sur l’autre face de la verrière. Tout le monde l’imite. Et le toit, miraculeusement, ne cède pas. Au bout du toit, il y a une corniche de tôle. Et, au bout de la corniche, d’autres toits qui mènent jusqu’à la façade d’un bâtiment où l’on finit par découvrir une fenêtre ouverte. On s’y engouffre. Et l’on pénètre dans une sorte d’entrepôt obscur, dont toutes les portes sont verrouillées. Pendant d’interminables minutes, les jeunes filles montent et descendent l’escalier à la recherche d’une issue.

13h50 : l’aluminium de la façade fond. A l’intérieur, plus de survivants.

La seule qu’elles trouvent est une fenêtre donnant sur une cour intérieure formée par la terrasse d’un toit du rez-de-chaussée. Là, des corps disloqués gisent. Christiane et ses compagnons lèvent les yeux vers la façade intérieure du magasin. Et elles voient quatre personnes sauter par les fenêtres et s’abattre, sans un mot, sur la terrasse.

Horrifiées, les jeunes filles retournent à l’exploration de leur entrepôt. Enfin, c’est une serveuse qui trouve l’issue. La minute d’après, sans comprendre comment, toute la bande se retrouve dans la rue Neuve, à l’entrée principale du magasin. Alors Christiane s’aperçoit qu’elle a la jambe couverte de sang : un morceau de la verrière qui lui était entré dans le mollet. Quant à sa camarade Jacqueline, qui s’apprêtait à signer son bon de repas au moment de l’alerte, elle tient toujours son stylo à la main droite et elle a gardé son sac dans la main gauche.

Comment a-t-elle pu descendre l’échelle, sauter sur la verrière et courir de toit en toit avec les deux mains occupées ? Ce sont des choses qu’on n’explique pas à la faculté.

La baronne Griendl, elle, était moins familière du self-service. Elle achevait de déjeuner en attendant son fils Olivier, un garçon de douze ans, qui était allé au rez-de-chaussée voir le règlement du grand concours dont le vainqueur passerait trois semaines aux U.S.A. Tout à coup, Olivier remonte et crie : – Mère, tout brûle ici !

Aussitôt l’étage est envahi par la fumée. La baronne se dirige vers l’escalier. Mais il est plein à craquer.

– D’abord, je me suis mise à crier : « Avancez donc ! » Mais en regardant bien – ce qui n’était pas facile avec la fumée – je me suis aperçue que les gens n’avançaient pas parce qu’en arrivant à l’étage inférieur les premiers de la file s’effondraient, morts de suffocation. Alors mon fils a eu un trait de génie. Il a enfourché la rampe. Il a pris sa respiration et il s’est laissé glisser d’une seule traite jusqu’au rez-de-chaussée. Le petit diable était sauvé !

La baronne, elle, prise au milieu de la cohue, pense qu’elle va mourir. Elle n’est pas la seule.

– C’est alors que, derrière moi, j’ai entendu quelqu’un murmurer : « Je donne ma vie pour le Vietnam. »

On a beaucoup épilogué, depuis lors, sur cette déclaration. Dans les jours précédents, un groupe de communistes prochinois s’était livré à plusieurs manifestations contre la parade américaine d’ « Innovation ». Un jour, lancée de la plus haute balustrade, une pluie de tracts s’était abattue sur la foule des chalands. « Ceci, pouvait-on lire, n’est qu’un avertissement… Les anti-impérialistes sont décidés à employer de nombreux autres moyens pour faire entendre leur volonté. »

Vivante au milieu des cadavres

D’où l’hypothèse – terrible à concevoir, mais impossible à exclure – qu’un exalté pourrait être à l’origine du drame. Mais la baronne Griendl ajoute :

– J’insiste, l’homme qui a dit cette phrase l’a murmurée, et non pas criée. A moi qui suis chrétienne, cela a donné une idée. J’ai dit : « Je meurs pour tous ceux qui souffrent », et je me suis évanouie.

Quand elle revient à elle, la baronne sent un souffle d’air sur son visage. A côté d’elle, une fenêtre vient de s’ouvrir. Un pompier apparait.

– Y a-t-il des vivants, ici ? demande le soldat du feu.

– C’était, dit la baronne, un homme immense qui m’a semblé haut d’au moins deux mètres. J’ai eu tout juste la force de soulever la main. Je crois bien que j’étais la seule vivante au milieu d’une douzaine de cadavres. Il m’a saisie d’une poigne terrible et m’a emportée par la fenêtre.

Pierre Deroubaix, trente-huit ans, est vendeur au rayon des accessoires auto. Il entend crier « au feu ! » et bondit à travers le self-service où les gens déjeunent dans un paisible cliquetis de fourchettes.

Les clients le regardent, hébétés, hésitant à se lever. Autour du restaurant, c’est déjà un mur de flammes. Pierre Deroubaix saisit une chaise et brise quatre ou cinq fenêtres qui donnent sur les toits des boutiques basses du magasin. Et, d’un seul coup, c’est l’affolement. Près de lui, Deroubaix entend une voix qui exhorte des gens au calme : c’est M. Delsipée, le directeur du magasin. Avec la dame du vestiaire, Josette Lutwig, tous deux vont se relayer pour aider les gens à passer par les fenêtres. Bientôt, tout devient si sombre qu’il est impossible de distinguer quelqu’un. Il faut opérer à tâtons. Au bord de la fenêtre, une femme, suffoquant, hurle :

– Mon enfant ! Je veux mon enfant !

Et elle fait mine de retourner vers le restaurant. Pierre Deroubaix lui assène une énorme gifle et l’arrache du sol pour lui faire passer l’appui de fenêtre. Puis il se retourne et la dernière silhouette qu’il aperçoit est celle de M. Delsipée, qui vient de sauver une fillette et qui repart, à tâtons, dans la fumée, bras en avant, comme un somnambule, en quête d’un nouveau sauvetage. Ce sera le dernier témoignage sur M. Delsipée, le directeur d’ « Innovation », mort comme un capitaine de la tradition.

Pierre Deroubaix n’en peut plus. Ses yeux, ses mains, son visage lui cuisent atrocement. Il passe la fenêtre à son tour. Sur les toits, au-dessous desquels gronde l’incendie, il lui faudra encore défoncer à coups de pied une barrière d’aluminium chauffée au rouge avant d’atteindre, enfin, le refuge où les pompiers viendront le chercher pour le transporter à l’hôpital, la face et le cou brûlés, à demi aveugle.

Yan Van de Gehuchte, un jeune Flamand de vingt ans, est cuisinier au self-service. Nu comme un ver sous sa blouse blanche, il a déjà préparé deux cent cinquante repas sur ses fourneaux. Quand l’alerte retentit, il court à la porte de la cuisine. Puis il revient précipitamment pour fermer ses robinets de gaz. Quand il ressort, l’air est irrespirable. Yan enlève sa toque blanche et se l’enfonce dans la bouche. Devant lui, deux autres cuistots, Noël et Pierre, ouvrent une fenêtre et se jettent dans le vide (Yan les reverra à l’hôpital Saint-Pierre, l’un littéralement écartelé, l’autre avec les bras et les pieds brisés).

Les gens se jetaient dans le vide

Au-dessus du vaisselier, il y a une fenêtre qui donne sur la Rue Aux-Choux. Yan parvient à l’ouvrir. Partout, dans la salle, des gens tombent, terrassés par l’asphyxie. Yan accroche le bras d’une cliente qui chancelle. Il lui dénoue son foulard et l’oblige à s’en faire un bâillon. La femme veut se jeter dans le vide. Yan la serre contre lui de toutes ses forces jusqu’à la venue des pompiers. Ils arrivent enfin ! Et Yan voit l’échelle s’élever lentement. L’échelle s’arrête à quelques mètres : elle était trop courte ! Il faudra attendre dix minutes pour qu’arrive une nouvelle voiture. Cette fois, l’échelle est assez longue.

– Excusez-moi, madame, dira Yan à la cliente qu’il a sauvée : cinq minutes de plus et je vous lâchais…

José Vanderberande, trente ans, vendeur au garage Jaguar, venait déjeuner chaque jour au self « Inno » avec un copain dont la femme travaillait au cinquième étage du magasin. Quand l’alarme retentit, José saute sur une table pour atteindre la fenêtre et casse un carreau avec son coude.

– Les gens me regardaient comme si j’étais fou. Ils continuaient de manger.

José se retrouve sur une corniche. Par hasard, elle est munie d’une échelle de secours. José atterrit sur une cour intérieure (celle qu’ont vue Christiane et son groupe d’étudiantes par la fenêtre de leur entrepôt).

– Là, raconte José, c’était atroce. Une mare de sang…

Des gens du troisième qui auraient pu descendre par les toits s’étaient jetés directement sur la cour. Il y en avait une dizaine. Deux s’étaient tués sur le coup. Les autres bougeaient encore. Il y en avait un qui criait : « Aidez-moi ! Sortez-moi de là ! » J’ai essayé d’en prendre dans mes bras, mais tout seul, c’était difficile. Comme je connaissais les lieux par cœur, j’ai trouvé l’escalier qui conduisait au dehors et j’ai fait signe aux sauveteurs : « Venez avec moi, il y a des gens là-haut. »

Et puis, je voulais retrouver mon copain qui ne m’avait pas suivi. Nous sommes remontés une première fois jusqu’à la cour et là, nous avons commencé à ramasser les gens qui bougeaient. J’ai pris dans mes bras une petite fille de sept ou huit ans dont la mère gisait à côté d’elle, sûrement morte. Je l’ai passée à un brancardier et je suis remonté. J’ai encore aidé à descendre trois personnes, mais quand j’ai voulu remonter pour la troisième fois, l’escalier brûlait. J’ai essayé de contourner le bâtiment par la rue. De tous côtés les gens se jetaient dans le vide. J’ai vu un Noir au bord d’une corniche. Il a hésité une seconde. Puis il a sauté et il est tombé sur le toit d’une Austin 850. Il a rebondi sur le sol et il n’a plus bougé. Mais, peut-être que ce n’était pas un Noir, seulement un type avec une tête noircie par la fumée. Et, un peu plus loin, j’ai retrouvé la bagnole de mon copain ; elle avait brûlé. Lui, je ne l’ai jamais revu, ni sa femme. Elle travaillait au cinquième. Il a sûrement voulu aller la retrouver. Ils ont dû se croiser en route. »

Rue du Damier, parmi les gens qui se sont amassés sur la corniche du quatrième étage, il y a François Couturat. Après la chute mortelle du postier, il a cherché une fenêtre qui ne donnerait pas directement sur le vide. Et maintenant, il est là, sur une frêle corniche de zinc, avec une dizaine de personnes autour de lui. Il y a « M. Raymond », de l’ameublement, celui dont les vendeuses avaient cru qu’il les « faisait marcher ». Et une jeune femme à l’air décidé qui toise le vide sans broncher et qui n’a pas lâché son sac à main. Elle se nomme Monique Lenssens et elle travaillait au cinquième étage, au service des statistiques. Quand l’alarme a retenti, Monique Lenssens avait fini de déjeuner. Elle regagnait le bureau, en tenant à la main son dessert, une gaufre. A côté d’elle son amie, Josette, une fille-mère qu’elle avait prise sous sa protection. Du cinquième étage, il faut franchir plusieurs passages acrobatiques pour atteindre la corniche. Deux hommes, talonnés par le feu, se sont jetés dans le vide devant elles, et elles ont vu les corps éclater sur le pavés. Josette, que le feu terrifie, veut sauter elle aussi. Monique lui administre une paire de claques.

– Et maintenant, pense à ton gosse !

Ainsi, Monique et Josette se sont-elles retrouvées sur la corniche avec les autres.

Il y a dix minutes qu’elles sont là, et, à présent, le zinc commence à chauffer. Monique a découvert un filet d’eau dans une gouttière et, de temps en temps, elle va s’y refroidir les pieds. En bas, d’un peu partout, des corps continuent à s’écraser sur le trottoir. Du haut de leur perchoir les réfugiés de la corniche voient un prêtre leur donner l’absolution.

C’est le père Robyns, un vieux curé de Notre-Dame-du-Finistère, l’église voisine, qui est accouru dès le début du feu. Entre deux absolutions, le père Robyns lève son visage vers les prisonniers de l’incendie et, les mains en porte-voix, leur crie : « Surtout, ne sautez-pas, restez calmes. On vient. »

On vient, en effet. Une voiture de pompiers, une échelle à coulisse sur son toit, s’engage dans la rue du Damier. Sauvés ? Non. Car au dernier moment, les pompiers ont aperçu un gros câble aérien qui courait le long de la façade. Ils ont pensé à la haute tension. Et ils n’osent pas déployer leur échelle métallique. Plus tard, on s’apercevra qu’il ne s’agissait que d’un câble téléphonique. Mais pour l’heure, les gens de la corniche, qui n’en peuvent plus d’émotion, regardent la voiture des pompiers s’éloigner en marche arrière et disparaitre au coin de la rue. Ils se retournent. Derrière eux, par les fenêtres, on voit le feu qui s’approche. Bientôt, la corniche sera intenable. Il va falloir sauter. Les réfugiés sont là depuis vingt minutes et en bas, dans la rue, toujours pas l’ombre d’une bâche de sauvetage. Mais plutôt se briser les os que de mourir sur le gril.

Un bolide passe près de moi : la dame au sac

– J’étais au bord de la corniche, les genoux pliés, raconte le docteur Couturat. J’avais repéré des fils électriques au milieu de la rue. Et j’étais en train de me dire qu’avec un peu de chance – enfin beaucoup de chance ! – ils pourraient amortir ma chute. C’est alors que le miracle s’est produit.

Le miracle est un petit homme en blouse, presque chauve, la cinquantaine, bedonnant (« Un personnage de Simenon », dira François Couturat). Il se nomme Jeff Van Belingen, et fait partie de l’équipe de décoration du magasin. Par chance, la décoration d’ « Inno » a son local à part, de l’autre côté de la rue. Jeff s’est souvenu qu’il avait un stock de cordes dans son atelier. Il en a coupé vingt-cinq mètres, la hauteur des quatre étages, plus ce qu’il faut pour faire un nœud. Il l’a roulée en courtes boucles pour former un paquet. Et il a essayé de la lancer aux naufragés. Mais, à quelques mètres de la corniche, la corde est retombée sur le trottoir. Le petit homme l’a ramassée et il a disparu sous une porte. Alors, Couturat et ses voisins, les nerfs brisés, sont passés une fois de plus de l’espoir au désespoir.

– Pour moi, dit François Couturat, c’était le dernier carat et j’allais me balancer. Quand tout à coup j’ai vu réapparaitre mon homme. Il était presque en face de moi, au troisième étage, de l’autre côté de la rue, cramponné à l’encadrement d’une fenêtre.

Coppens, mon collègue flamand, a eu l’idée de l’attacher à une cheminée d’aération. Et la descente a commencé. Ah ! cette corde. Grosse comme un crayon, blanche avec un petit filet bleu, je m’en souviendrai toujours. Impossible de la tenir. Je me suis laissé glisser et j’ai tout de suite eu la peau des mains arrachée.

J’allais sauter, un petit homme apparait et me lance une corde

J’avais tellement mal qu’au milieu de la descente, j’ai cru que j’allais tout lâcher. En bas, les sauveteurs l’ont senti. Au même moment, une bâche venait enfin d’arriver. On l’a tendue sous la corde. Mais à l’instant où j’allais sauter, voilà la bâche qui s’écarte sur ma gauche. Plus question de lâcher. Je me cramponne de mes deux mains brûlées. Et je vois passer à côté de moi une sorte de bolide : la dame au sac à main, qui rebondit dans la bâche.

Monique Lanssens la dame au sac, avait bien décidé d’emprunter la corde. Mais il y avait ce sac qu’elle ne voulait pas lâcher. Et il y avait Josette, la fille mère, sa protégée, anéantie d’effroi, qui voulait sauter dans le vide avant même l’arrivée de la bâche. Finalement, Josette se laisse convaincre. Mais au moment où va arriver le tour de Monique, la corniche surchauffée, lui brûle la plante des pieds. Impossible d’attendre que François Couturat ait fini sa descente. Elle fait signe aux sauveteurs de la bâche, calcule son élan pour ne pas heurter les fils électriques, et saute.

Deux fois l’extrême onction le même jour

Dans Bruxelles dominé maintenant par le nuage noir de l’incendie, l’alerte est générale. André Lanssens, le mari de Monique, qui travaille sur les hauteurs de la ville, a tout de suite eu le sentiment que sa femme était en danger. Il est monté sur le toit de son bureau, il s’est orienté à l’aide d’une petite boussole et il en a conclu que l’incendie était dans le quartier de l’ « Innovation ».

Il fonce avec sa voiture, en slalom à travers les embouteillages, franchit les barrages de police, défonce une porte de l’ « Innovation », est repoussé par les flammes et finit par se dire que si sa femme est sauvée, elle a téléphoné à son bureau. Il cherche un téléphone, mais toutes les lignes sont déjà occupées par la chasse aux nouvelles. Finalement, il obtient son bureau et apprend que sa femme est à la clinique Disca. Mais ce n’est pas elle qui le lui a appris.

Dévoré par l’inquiétude, il fonce à la clinique et découvre sa femme qui lui sourit entre deux oreillers.

– Alors, qu’est-ce que tu as ?

– Oh ! presque rien. Une fracture de la colonne vertébrale.

En tombant dans la bâche jambes tendues, Monique s’est fracturé une vertèbre, mais la moelle épinière n’est pas atteinte.

– Et ce fameux sac, enfin, qu’est-ce qu’il pouvait bien contenir ?

– Mon chèque d’allocations familiales : j’avais eu l’imprudence de le signer à l’avance. Alors, vous comprenez, n’importe qui aurait pu l’encaisser.

Ils sont tous sauvés, ceux de la corniche : Monique et sa fille mère, le team franco-belge Couturat-Coppens, M. Raymond et ses vendeuses, tous. Mais il était temps. Jeff Van Belingen me révélera plus tard :

– Au moment où j’ai lancé la corde, j’ai vu quelque chose que vous n’avez pas vu : le mur, derrière nous, qui venait de se lézarder sous l’effet de la chaleur…

Au même instant, sur le trottoir de la rue du Damier, le père Robyns donnait l’extrême-onction à la baronne Griendl. Elle tournait de l’œil, le visage noir de fumée, le manteau brûlé, mais cependant bien vivante, avec son fils Olivier à côté d’elle qui venait de la retrouver par miracle dans la cohue après sa descente sur la rampe de l’escalier en feu. On l’a conduite à l’hôpital Saint-Pierre. Et là, l’aumônier, en la désignant, a dit à une infirmière :

– Celle-là n’en a pas pour deux heures. Je vais l’administrer sans autorisation.

– C’est ainsi, messieurs, que j’ai reçu deux fois l’extrême-onction le même jour. Je suis bonne catholique, mais trop, c’est trop !

Ceux de la corniche ont été parmi les derniers rescapés. Rue Neuve, la chaleur atteint maintenant 35° à l’air libre.

« L’Innovation », avec ses 24 000 mètres carrés de surface de vente et ses 8 000 mètres carrés d’entrepôts, l’orgueilleux magasin aux 30 millions de chiffre d’affaires quotidien, n’est plus qu’un immense brasier, qu’un immense four crématoire où se consument trois cents pauvres morts. Victimes d’un fléau monstrueux, révoltant. Et cependant – quelles que soient les responsabilités en cause – victimes d’un certain progrès. Victimes de la société de consommation, avec ses risques que nous devons admettre au même titre que ceux de l’autoroute ou de l’avion.

Au 4° étage de la Rue-aux-Choux, une vieille dame achève de brûler contre la grille d’un balcon, sous les yeux fascinés des sauveteurs et des badauds. Rue Neuve, on emmène une femme désespérée (c’est Christiane Paul, l’étudiante rescapée, qui racontera l’histoire). Elle était avec son fils dans le magasin. A travers la fumée noire et poisseuse – la fumée des incendies modernes : nylon, plastique, produits de synthèse – elle a saisi la main d’enfant qui se tendait vers elle. Elle a traversé tout l’incendie et quand elle est arrivée dans la rue, elle s’est aperçue que l’enfant qu’elle venait de sauver n’était pas le sien…

Il est 15 h 15. Cent dix minutes après la sonnerie d’alarme, la glorieuse verrière modern’style de « l’Innovation » vient de s’écrouler au milieu du brasier, dans une gigantesque, une fabuleuse pluie d’étincelles. Tout est consommé. Les ambulances qui sillonnent Bruxelles n’auront plus de vivants à transporter. Le temps de l’horreur est fini. Celui du deuil commence.

Le drapeau américain : de la parade à l’horreur

C’était le 13 mai. Ce jour-là, la Rue Neuve, à Bruxelles, est devenue une annexe de la V° avenue de New York. Les majorettes défilaient sous les confetti. Les magasins Innovation avaient organisé cette grande parade pour annoncer la « quinzaine commerciale américaine ». De vrais Indiens étaient venus d’Amérique : les enfants voulaient les voir et les toucher. Mais le lendemain du défilé, des tracts réclamaient le boycottage de « la quinzaine américaine » et la direction d’Innovation recevait des lettres de menaces. « Il faut mettre fin aux manœuvres de propagande U.S., disaient les tracts. Les anti-impérialistes sont prêts à employer de nombreux moyens pour faire entendre leur volonté. » De nombreux moyens ? C’est cette phrase aujourd’hui qui, après le feu, la douleur et les morts, fait peur. Une incendie aussi terrible que celui d’Innovation peut-il avoir été provoqué par l’homme ?

La joyeuse parade de la rue Neuve. C’était il y a quelques jours, pour annoncer l’exposition. Les majorettes étaient pour la plupart des employés du magasin.

Ils ne devaient pas mourir ce jour là

Les pompiers ont brisé leur prison d’acier

Sur la façade où cent drames se jouent à la fois, deux visages déformés par la terreur. Ils sont là, au 2° étage, tout proche, à six mètres à peine du sol. Ils ont brisé les vitres à coups de poing. Mais les barreaux d’acier les tiennent prisonniers. Derrière eux le feu se rapproche à une vitesse folle. Ils gesticulent, ils hurlent. Mais qui les entend ? Elle a 23 ans. Il a 24 ans. Ils vont mourir. Et puis soudain une échelle jaillit. Un pompier brise leur carcan de verre et d’acier. Elle s’appelle Catherine Seydel, elle est étudiante en sciences économiques. Il s’appelle Paul Rayer, il est ingénieur des Mines. « J’essayais une veste, dit Catherine. Paul était avec moi, au 2° étage, dans la cabine d’essayage. Soudain j’ai senti une odeur de brûlé. J’ai écarté les rideaux. Devant nous tout l’étage brûlait. Autour de nous plus personne. Paul a défoncé un panneau. Nous avons aperçu une fenêtre. Mais nous ne pouvions pas l’ouvrir. Nous ne pouvions pas écarter les barreaux. Les gens dans la rue regardaient ailleurs. Quand le pompier est arrivé, ma jupe venait de prendre feu. »

Paul et Catherine à l’hôpital Saint-Pierre : ils sont blessés aux mains. Mais pas de brûlures graves.

Monique Leussens à la clinique : fracture de la colonné vertébrale. Mais la moelle épinière n’est pas atteinte. Elle est sûre de guérir.

Elle n’a jamais voulu se séparer de son sac

On l’appelle désormais « la dame au sac ». Monique Leussens a refusé une corde qu’on lui tendait. Du 4° étage elle s’est jetée dans le vide. Les pompiers l’ont reçue dans une bâche tendue. « En prenant la corde, dit-elle, j’aurais dû lâcher mon sac. Impossible ! Il y avait mon chèque d’allocations familiales. »

Le docteur Couturat a empoigné la corde. En bas, il remercie son sauveteur, Jeff Van Belingen (à g.)

Le décorateur les a sauvés en lançant une corde

25 mètres de corde blanche épaisse comme un crayon : pour eux c’est le salut. Jeff Van Belingen, est décorateur aux mgasins Innovation : « Je suis souvenu d’un stock de corde qui traînait à l’atelier, raconte-t-il. Il y avait dix personnes qui attendaient sur une corniche au 4° étage. Je leur ai lancé ma corde par la fenêtre d’une maison voisine. » « A la descente, disent les rescapés, cela brûlait les mains jusqu’aux os. »

On l’avait cru mort à sa fenêtre

A la fenêtre du 3° étage, une silhouette inerte. Tout à l’heure les pompiers sont montés ici. « Y a-t-il des vivants ? » a crié l’un d’eux. Une femme a répondu. On l’a emmenée. Mais Joseph Gequières, le plongeur du restaurant, ne pouvait plus bouger. Il étouffait lentement. On l’a laissé pour mort. Et puis, soudain, un souffle d’air. Gequières sort du coma. Il lève un bras. Et c’est le miracle : on l’aperçoit d’en bas. La grande échelle, remonte vers lui. Il est sauvé.

Joseph Gequières, 60 ans, sur son lit d’hôpital : douze heures sous une tente à oxygène. Il est brûlé au premier degré.

Sauvée ! Dans la foule, une jeune femme retrouve sa mère. Pour des centaines d’autres Bruxellois l’attente et l’angoisse vont durer pendant des jours

Mais 250 clientes n’auront pas autant de chance que ces femmes qui, miraculeusement rescapées de la catastrophe, en seront quittes pour l’hôpital.

Ci-dessous, obligée d’évacuer sa maison, elle emporte ses canaris.

Blessées mais sauvées. Ci-dessus, la corde a déchiré ses mains.

 

 

 

 

Quelques commentaires suite au procès Bernard Wesphael

(cet article a été écrit durant la première semaine du procès)

Paraitre innocent ou coupable

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Dans son petit traité de bizarrologie, Richard Wiseman, en pages 139 à 141 (Marabout Editions) nous parle d’une expérience réalisée pour évaluer l’influence de l’apparence physique du meurtrier dans la décision d’un jury populaire.

Au cours d’une émission de télévision, il a diffusé un procès fictif à l’Angleterre. Mais, subtilité, chaque moitié de ce pays a vu un procès différent. Cependant, il y a eu une seule différence : l’apparence de l’accusé. L’affaire était volontairement floue, si bien que la culpabilité de l’accusé n’était pas si évidente.

Cette apparence était modulée de manière à avoir un accusé qui avait les traits du coupable et un autre qui avait ceux d’un innocent (si on se base sur les préjugés sociaux).

Hormis cela, tout était entièrement pareil.

A la fin de l’émission, les spectateurs furent invités à téléphoner pour donner leur verdict. Ils furent un nombre significativement plus élevé à disculper la version habillée comme un innocent de l’expérience.

Ainsi, la personne qui avait l’apparence d’un meurtrier était déclarée coupable par 40% de la population pour 30% dans l’autre cas.

Et même si ce n’est qu’une expérience, le psychologue John Stewart a étudié l’apparence des accusés dans les tribunaux et remarqué que les hommes séduisants étaient condamnés à des peines significativement plus légères que les autres.

Par ailleurs, le psychologue Robert Ciadini appuie les observations précédentes après avoir étudié les conclusions d’une expérience sur les résultats de la chirurgie esthétiques en prison dans les années 60 aux Etats-unis. Lors de cette expérience, des détenus s’étaient vus offert la possibilité de corriger certains défauts physiques et il avait été remarqué qu’ils étaient moins nombreux à revenir en prison par la suite.

Soit, parce qu’ils récidivaient moins, soit, en s’appuyant sur les travaux de John Stewart, parce qu’ils étaient moins souvent condamnés à nouveau.

Pour terminer les enseignements de ce livre, il est montré dedans juste après les pages dont nous venons de parler que ce que nous voyons au cinéma ou à la télévision influence fortement nos préjugés. Vu les conséquences que cela peut avoir, cela devrait nous faire réfléchir mais c’est un autre débat.

En pratique

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Les avocats savent très bien tout cela. Ils soignent leurs clients en les faisant se raser, en leur donnant des beaux vêtements et ils leurs conseillent ce qu’ils doivent dire et avec quel accent.

C’est le premier procès d’assise auquel je m’intéresse en ayant ceci en tête et c’est vrai que c’est très intéressant à observer.

Mais, quand on dit que la justice est « aveugle » et a les yeux bandés (Thémis), je pense que cela fait justement référence à cela : « l’habit ne fait pas le moine ». C’est comme si depuis longtemps (cette allégorie n’est pas neuve), les gens qui avaient mis en place le système de justice avaient conscience de la difficulté de juger les faits et rien que les faits sans être manipulé ou influencé.

Toutefois, les jurés en ont-ils assez conscience ? Et, si pour des raisons « humaines », on préfère se regarder dans le blanc des yeux quand on rend la justice, ne faudrait-il pas justement éviter que ceux qui sont amenés à juger ne voient ni n’entendent les inculpés ? Et, même, ne connaissent pas leur nom ?

Tcheu, lui, il veut faire un équivalent de The Voice pour la justice. Justement, les raisons pour lesquelles les jurés sont retournés dans The Voice sont tout à fait valables, cela évite qu’ils jugent une chanteuse sur son physique et pas sur sa voix. En soit, et c’est rare à la télévision, c’est un concept intéressant.

Bien plus que la prise de connaissance avec avance de certains éléments du dossier qui rend les avocats furieux, l’égalité de la justice pour tous les citoyens serait bien plus concrète avec un peu plus de cécité.

Aux Etats-Unis, les minorités sont bien plus souvent condamnées à mort que les autres parties de la population. Ce chiffre diminuerait à coup sur si les jurys qui doivent se prononcer ignoraient tout de la condition sociale des accusés et pouvaient rendre la justice sans préjugés. C’est pareil chez nous également. C’est un peu utopique mais on pourrait s’en rapprocher.

Dans ce que je vois de ce procès particulier, les apparences prennent une place particulièrement importante. La défense s’appuie sur la moralité de son client qui « ne ferait pas de mal à une mouche » et charge la victime qui était « violente, alcoolique, infidèle, aux pratiques sexuelles dont on ne peut parler » (n’en jetez plus, la coupe est pleine !). On se convainc que l’une aurait pu faire et l’autre pas sur les apparences qu’ils donnaient à leur entourage.

En cela, cette défense est très bien menée (d’un point de vue pragmatique), mais me laisse quand même sur ma faim si on ne veut s’attacher qu’aux éléments précis et concrets du dossier.

Par ailleurs, pour parler vulgairement, ce qu’a fait de son « cul » la victime avant ce jour là a certes pu énerver l’accusé et l’inciter à commettre le meurtre dont il est encore présumé innocent, mais ça n’en fait certainement pas une raison valable pour le faire. J’ai parfois l’impression qu’entre les lignes, on justifierait presqu’un meurtre à cause de l’immoralité de la victime. On est pourtant pas dans l’Afghanistan des talibans ! Pour rappel, les femmes adultérines y étaient condamnées à mort.

A mon sens, la moralité des victimes et accusés n’a rien à faire quand on essaie de faire la justice si ce n’est, dans un deuxième temps, quand il faut définir la peine et trouver des circonstances atténuantes ou aggravantes. Il faudrait donc presque un procès pour la culpabilité et un procès pour la peine.

Ce que j’ajoute encore

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Par rapport à tout ce qui est dit précédemment, il y a encore quelque chose à ajouter.

On l’a vu, partiellement, nous ne raisonnons pas tout à fait avec logique quand il s’agit de juger, notre psyché nous influence fortement.

Mais il n’y a pas que les préjugés sur l’apparence physique qui jouent. Il y a aussi la ressemblance avec le présumé coupable.

Personne ne veut avoir à se dire que cela aurait pu être « lui » ou « son ami » ou « quelqu’un de son entourage ». Plus l’inculpé nous ressemble ou plus on le connait et plus cela nous dérange. Personne n’a envie de se sentir en insécurité dans son cercle amical et familial. Alors on va systématiquement charger plus ceux qui ne sont pas « comme nous » et faire l’exercice inverse avec ceux qui nous obligeraient trop à remettre en cause notre propre bienveillance.

Même si c’est humain, c’est pourtant complètement tronqué. OUI, le « diable » est potentiellement en chacun de nous. Et même quelqu’un qui n’a jamais blessé, tué, ou même commis le moindre délit pourrait se révéler un meurtrier en puissance et pêter un cable en fonction du contexte. Peut-être encore plus d’ailleurs car quand on contrôle totalement ses émotions, on laisse grandir en soit des énergies qui ne demandent qu’à se libérer encore plus violemment le moment venu.

Chaque être humain est capable du pire comme du meilleur, mais cela nous préférons toujours l’oublier car cette vérité nous dérange de trop.

Plus la personne qui commet un crime nous ressemble et plus nous pouvons nous sentir proches de lui, voir capable de faire comme lui. Ce n’est pas du tout une sensation agréable. Nous préférons nettement nous dire que la criminalité est le fait des groupes de populations qui nous ressemble le moins. Que tout ça est loin de nous et ne nous concernera jamais. Alors, nous raisonnons pour disculper celui-ci. Et à l’inverse, si on a aucune raison de s’identifier ou si on se sent loin, on chargera toujours un peu plus également.

Je généralise car même si je pense que certains d’entre nous sont plus capables de faire abstraction de cela, notre caractère humain fait que personne à part un robot peut totalement outrepasser ces biais cognitifs.

L’affaire Wesphael, un cocktail perturbant

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Or, donc, dans cette affaire, qu’avons-nous ?

Un huis-clos, un couple qui pourrait nous ressembler mais qui est également très séduisant (ce ne sont pas le « quart monde » comme on dit péjorativement), des expertises contradictoires sur l’hypothèse du suicide ou de l’accident, des addictions de part et d’autre, un parlementaire avec une notoriété, de l’infidélité, de la violence conjugale, une histoire qui se passe en Flandre avec des francophones.

Il y a tellement d’éléments pour cliver les gens ! Et surtout tellement d’éléments pour nous éloigner de l’analyse des faits ! On l’a dit, les préjugés sociaux ou l’identification influencent notre jugement et pour certains avec plus ou moins de force.

En observateur qui aime bien lire les commentaires sur les réseaux sociaux, je vois ces gens débattre si fortement avec si peu de doutes sur l’innocence ou la culpabilité (pour certains).

Et je me demande qu’est-ce qui peut influencer leur jugement :

  • L’appartenance au monde politique ou à la gauche n’influence-t-elle pas certains à défendre coûte que coûte celui qui appartient au même monde ?
  • Les féministes ne sont-elles pas inhibées par cette même appartenance au monde de gauche ? Elles font preuve d’une prudence si peu habituelle en présence d’un procès médiatisé de violences conjugales graves présumées. Car même en cas de suicide, il n’est pas arrivé sans raisons.
  • Wesphael, lui-même, ne fait-il pas, dans l’autre sens, l’objet du désamour de la population pour le monde politique « corrompu » ?

Evidemment, ce qui rend possible tout cela encore plus, ce sont les cafouillages de l’enquête. Car, oui, il y a de la place au doute dans ce procès, et cette place au doute, même infime, permet évidemment à toutes les passions de se déchainer. Après plusieurs jours, on constate que la défense défend moins la thèse du suicide (qui pourrait incriminer son client également) que l’attaque de l’enquête et la quête du doute.

C’est une des leçons que je retiens de cette affaire : la justice a besoin de moyens suffisants et bien gérés ! Sans justice professionnelle, il n’y a pas de justice du tout. Une partie du doute, des cafouillages auraient pu être éliminés avec une enquête mieux menée.

Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas place pour décider de la culpabilité ou non, juste que certaines erreurs auraient du être évitées pour avoir un procès plus serein.

Après plusieurs jours d’auditions

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Ce procès m’intéresse et comme un feuilleton, je le suis tous les jours en lisant les directs commentés en rentrant chez moi.

La défense est très bien menée, mais sa principale faiblesse est l’accusé qui ne s’est pas révélé très convaincant au moment d’évoquer les faits très précis.

Je ne suis pas étonné des stratégies qui sont mises en place mais qui nous divertissent de l’étude des faits. Ainsi, ces histoires de témoins de moralité de l’un, comme de l’autre, pour moi, peuvent avoir une influence néfaste sur le verdict de culpabilité.

Une personne qui s’est toujours mal comportée ou toujours bien comportée peut encore agir différemment dans le futur. Mais en connaissant son passé, on crée des préjugés qui vont influencer fortement le verdict. Je comprends pourquoi on le fait mais je me pose sincèrement la question de savoir si cela a vraiment sa place dans un tribunal qui doit se prononcer sur la culpabilité d’une personne.

Quand l’entourage ou la défense de BW nous parle de l’addiction à l’alcool, d’immoralité de la défunte ou des tentatives de suicide passées de celle-ci, il y a deux buts à cela. Premièrement, nous faire sentir qu’elle n’est pas comme « nous ». En effet, même si c’est un comportement relativement répandu, les alcooliques ou les infidèles, ce sont toujours les « autres ». Et deuxièmement, nous faire plus facilement accepter l’hypothèse du suicide.

Peut-être assisterons-nous à un coup de théâtre (des aveux, des excuses ; je n’y crois pas). Peut-être nous rendrons-nous compte que le doute est suffisant pour disculper l’accusé. Ce procès ne manque en tout cas pas d’intérêt et je suis content de ne pas être juré : leur travail est difficile et ingrat car il sera critiqué dans tous les cas tellement les clivages sont forts.

Je ne vous donne pas mon opinion aujourd’hui, peut-être après le verdict car j’ai décidé de donner sa chance à l’accusé et d’attendre la fin du procès avant de me décider. Comme on l’a vu, beaucoup de choses rentrent en compte et il faut faire très attention de rester concentré sur les faits et rien que les faits et, si la justice doit être rendue aveuglément, c’est plutôt une bonne chose en fin de compte.