Reportage du Paris Match du 3 juin 1967 sur l’incendie de l’Innovation

J’ai redécouvert ces archives chez mes parents. Magnifiquement conservé, le Paris Match de 1967 directement après l’incendie de l’Innovation. C’était du journalisme d’une autre époque mais, pour tous ceux que cela intéresse et qui ont vécu l’incendie de l’Innovation de près ou de loin, j’ai pensé qu’il pouvait y avoir un intérêt à partager ces archives.

J’ai donc entrepris de les numériser puis de les retranscrire. Elles sont vraiment d’un intérêt élevé. Merci à Paris Match pour ce travail de qualité qui cinquante ans après reste toujours intéressant. Si cela intéresse quelqu’un, je tiens les scans à disposition.

Images et textes (c) Paris Match

Bruxelles, la tragédie du grand magasin

2000 personnes prisonnières du feu. C’est l’une des plus grandes tragédies de l’histoire de Bruxelles qui commence…

Ces mannequins en feu, deux mille personnes

Il est 13h30. Les sirènes hurlent. Le feu soudain est partout. Derrière les vitres, des silhouettes flambent comme des torches. Ce ne sont encore que des mannequins. Mais il y a des centaines d’hommes et de femmes qui cherchent désespérément à échapper aux flammes. Pour plus de trois cents d’entre eux, ce sera une mort horrible.

Ils préfèrent mourir en sautant dans le vide

Il est 13h45. Déjà le magasin n’est plus qu’un immense brasier. Les prisonniers du feu brisent les vitres des fenêtres, escaladent des corniches, se glissent sur les toits. Ceux qui n’ont pas d’autre issue plongent dans le vide. D’autres pour qui le danger est moins pressant, mais qu’une peur atroce a aveuglés se jettent sur les trottoirs de la rue des Damiers. Ce sont les premières victimes. Les pompiers disent : « Nous n’avions pas assez de bâches pour tous. »

Il a sauté de quinze mètres. En trois minutes, de cette fenêtre, six autres personnes l’ont imité. A gauche, ci-dessous, on a placé sur des brancards ceux qui se sont écrasés sur le sol : on recouvre leur corps. A droite, des volontaires sont accourus et tendent une bâche pour sauver les prisonniers du feu.

13H25, alerte : les robes de communion flambent comme des torches…

– Vingt-cinq minutes au bord d’une gouttière, croyez-moi, c’est long ! Surtout quand la gouttière chauffe… Ses deux mains brûlées jusqu’à l’os disparaissent sous deux énormes pansements. Il les agite sans cesse devant son visage, comme un vieux boxeur qui raconterait le combat de sa vie.

– Dire que j’ai failli crever là-dedans, comme un rat, ça n’est pas imaginable !

S’il en veut au destin, François Couturat sait pourquoi. Ce Français de Bruxelles a derrière lui vingt ans d’aventures sur toutes les mers du monde, du Chili à Zanzibar. Il venait enfin de s’établir dans un emploi tranquille : directeur de la filiale belge d’une société française de produits pharmaceutiques.

– J’étais allé déjeuner en vitesse au self-service de « l’Innovation » avec M. Coppens, mon collaborateur flamand. A côté de nous, je me souviens, deux vieilles dames belges parlaient de l’existence de Dieu. Il était un peu plus d’une heure et nous allions sortir. Comme j’avais une lettre urgente à poster, Coppens m’a fait remarquer que le magasin possédait un bureau de poste au quatrième étage. Nous y sommes montés. Et là, nous avons pris la file au guichet, avec une dizaine de personnes. C’est alors que la sonnette s’est mise à tinter. Une sonnette de rien du tout, fixée contre un pilier tout à côté de moi. Derrière son guichet, le postier n’a même pas levé les yeux. Devant moi, une femme continuait à jouer avec son chien. A travers la sonnerie nous avons entendu quelqu’un crier. Une dame, l’air agité, qui répétait : « Au feu ! c’est l’alerte au feu ! » Le postier m’a souri avec un air de commisération du côté de la dame. C’était mon tour et je lui ai tendu ma lettre. La sonnerie tintait toujours. Soudain, le postier a pris un air ennuyé.

– Désolé, m’a-t-il dit. Moi, j’arrête.

Je m’apprêtais à redescendre, quand la sonnerie s’est interrompue. En même temps toutes les lampes se sont éteintes. Et alors je me suis retrouvé dans la nuit : de l’escalier du troisième arrivait un torrent de fumée. Une fumée âcre, bizarre, si épaisse qu’en quelques secondes, elle avait envahi tout l’étage. Autour de moi, je ne distinguais plus personne. J’entendais des cris, et aussi les aboiements du petit chien qui s’éloignaient dans l’obscurité. Je commençais à suffoquer. Dans le fond du magasin, j’aperçois une lueur : une fenêtre. Je cours. Deux silhouettes me précèdent, ouvrent la fenêtre : une femme et un homme que j’ai le temps de reconnaitre comme le postier. Ils enjambent l’appui et disparaissent. Quand j’arrive à la fenêtre, je me penche dans l’espoir de trouver une corniche. Et j’aperçois, vingt mètres plus bas, deux corps disloqués sur le trottoir : le postier et la femme au milieu d’une mare de sang…

Le service de sécurité : quatre pompiers

Ici, il faut arrêter le récit pour une constatation capitale : les sonnettes d’alarme étant les mêmes que celles du service, personne sur le moment ne s’en est inquiété. « On n’y a pas cru », tel est le leitmotiv des rescapés. Pire : souvent ce sont les employés eux-mêmes qui ont rassuré leurs clients. C’est que, comble de malchance, il était presque 13H30, heure habituelle de la sonnerie pour la cantine.

A côté du bureau de poste, au rayon des meubles, un des vendeurs s’appelle Raymond Remiers. Comme on est à l’heure creuse du déjeuner, que le lundi est un jour creux et que le mois de mai est lui-même une période creuse, un trou commercial entre les « communions » et le « balnéaire » – sans quoi, combien de morts déplorerait-on aujourd’hui ? – M. Raymond et les autres vendeurs ont tout le temps de s’offrir une petite causette. Mais la sonnerie en signal continu (alors que celle du service est intermittente) finit par l’inquiéter.

– Le feu ! crie M. Raymond. Et il court au bout du couloir où se trouve le bureau des secrétaires de l’administration. On l’accueille en riant :

– Allez ! allez ! M. Raymond, vous nous faites encore marcher, une fois.

Il est alors 13H35, au plus il est 13H40. C’est-à-dire que l’alerte a été donnée depuis un quart d’heure à peine et déjà tout brûle. Comment expliquer cela, qui semble passer l’entendement ?

Il faut revenir à l’origine du feu. 13H25, au premier étage, rayon fillette. Mme Vandenhaegen, la vendeuse rentre à l’instant du self-service. Elle remarque une odeur bizarre :

– On dirait que ça brûle quelque part.

Et elle se dirige vers sa remise. La remise est une sorte de compartiment à ciel ouvert élevé au milieu de chaque rayon d’habillement à l’aide de cloisons de contre-plaqué, qui sert à la fois de salon d’essayage et de réserve pour les vêtements. Quand elle arrive devant le local, Mme Vandenhaegen voit des flammes danser au sommet des cloisons. Elle ouvre la porte. A l’intérieur, ce n’est plus qu’un brasier.

– Je me souviens surtout des robes de communion, qui flambaient comme des torches.

La jeune femme court à travers les rayons pour chercher le pompier le plus proche qui se trouve à une cinquantaine de mètres.

C’est un petit homme de soixante ans, Marcel Fretin, un ancien pompier municipal à la retraite (pour cet immense magasin, le service de sécurité est constitué, en tout et pour tout, par une permanence de quatre pompiers). Et encore le quatrième est-il allé déjeuner.) Fretin accourt avec un extincteur. Mais le jet semble tout de suite dérisoire devant le brasier qui ronfle. Le pompier se replie vers son poste, fait donner l’alarme et s’élance dans l’escalier.

Le tiers des clients était au restaurant

– Que voulez-vous ? Je me suis demandé ce que je pouvais faire. Alors j’ai pensé à la petite fille de la téléphoniste qui était avec sa mère au bureau de poste du quatrième. Je l’ai prise sur mes épaules et je l’ai descendue dans la rue. Après je ne sais plus. Les pompiers de la ville sont arrivés. Je me suis mis avec eux.

Mme Vandenhaegen, la vendeuse, a gagné calmement la sortie par l’escalier. Quand elle est arrivée dehors, la rue était déjà noire de fumée.

– Je n’arrive pas à comprendre, dit-elle. Le matin même j’avais visité ma remise, rangé les robes. Il n’y avait absolument rien à l’intérieur qui puisse être une cause d’incendie. Pas de fer à repasser, pas de réchaud, pas la moindre prise de courant. Et pas question de fumer en cachette : ce serait le renvoi immédiat. Alors ?

Pour l’heure, l’origine du feu est encore un mystère. Mais il est un autre point que le témoignage que Mme Vandenhaegen nous a livré peut éclairer : c’est la rapidité avec laquelle s’est propagé le feu, si grande qu’on a pu croire que l’incendie s’était déclaré en plusieurs endroits à la fois. Mais lorsque le feu a été découvert, il s’agissait déjà d’un énorme brasier. Or, les cages d’escalier n’étaient qu’à quelques mètres de là. On peut donc penser que les flammèches s’y sont engouffrées et qu’elles ont ainsi essaimé en quelques instants l’incendie sur toute la hauteur du bâtiment.

Une autre raison pour laquelle le feu s’est propagé si vite est commune, celle-là, à presque tous les « grands magasins » d’Europe. Datant du début du siècle, parfois de plus loin, ils furent, à l’origine, des temples de la frivolité bâtis dans le style de leur époque : verrières, boiseries, ferraille, stuc. Et depuis, sur ces armatures fragiles, toutes les modes ont laissé leur dépôt. Au cours des ans, des faux-semblants de carton, de papiers et de contre-plaqué sont venus s’y stratifier, au gré de « rénovations » qui n’ont été, le plus souvent, que des maquillages commandés par le goût du temps. Pas de meilleur aliment pour le feu que ces vieux oripeaux. L’ « Innovation » venait de recevoir son dernier déguisement : la quinzaine américaine. Pour cette « U.S. parade », on n’avait pas lésiné sur le calicot. De haut en bas du magasin s’étiraient banderoles aux couleurs américaines, bannières étoilées, guirlandes et affiches géantes.

Heureusement, nous l’avons vu, ni l’heure, ni le jour, ni l’époque ne favorisaient la fréquentation du magasin. La clientèle, au moment de l’incendie, pouvait être évaluée à sept ou huit cents personnes, auxquelles s’ajoutaient environ mille deux cents employés. Par chance, beaucoup d’employés déjeunaient encore à la cantine du sous-sol.

Mais le tiers au moins des clients étaient au self-service du troisième étage, réputé dans tout Bruxelles pour ses plats et ses prix. Christiane Paul, dix-neuf ans, étudiante en philologie à la faculté de Saint-Louis, occupe une table avec trois amies. Elles n’ont qu’une heure, entre deux cours, pour le déjeuner. Et le self d’ « Inno », outre qu’il sert vite, prend les bons de repas de la faculté.

Les quatre amies parlent bas, car un de leurs professeurs, M. Motte, déjeune à une table voisine. Christiane avale les dernières cuillerées de son gâteau de riz quand l’odeur de la fumée lui parvient. Une serveuse arrive en courant : « Le feu ! ». Christiane et ses camarades sont à peine debout qu’elles commencent à suffoquer. Autour d’elles, des gens passent, se tenant la gorge avec les mains. Heureusement, Christiane a l’habitude des lieux. Suivie de ses trois camarades elle se dirige tout de suite vers la sortie de secours. Pour l’atteindre, il faut enjamber le tapis roulant sur lequel circulent les plats.

M. Motte, le professeur, a suivi les jeunes filles. Mais, au moment de franchir le tapis roulant, il s’est effondré, terrassé par l’asphyxie. Christiane et ses amies, avec un groupe de serveuses et de clients, parviennent jusqu’à une fenêtre au pied de laquelle se trouve une échelle de fer. Mais l’échelle longue seulement de quelques barreaux, ne domine que le vide. Quatre ou cinq mètres plus bas, c’est l’arête d’un toit à double pente. Et ce toit est une verrière. Une grosse dame, folle de panique, s’agrippe au dernier barreau, lâche prise. Et les jeunes filles, terrifiées, la voient disparaitre à travers la verrière. A présent, sous l’échelle, il n’y a plus qu’un trou béant. Christiane, qui n’a pas perdu la tête, se suspend à son tour. Et en imprimant un mouvement de balancier à son corps, elle réussit à éviter le trou et à tomber à plat sur l’autre face de la verrière. Tout le monde l’imite. Et le toit, miraculeusement, ne cède pas. Au bout du toit, il y a une corniche de tôle. Et, au bout de la corniche, d’autres toits qui mènent jusqu’à la façade d’un bâtiment où l’on finit par découvrir une fenêtre ouverte. On s’y engouffre. Et l’on pénètre dans une sorte d’entrepôt obscur, dont toutes les portes sont verrouillées. Pendant d’interminables minutes, les jeunes filles montent et descendent l’escalier à la recherche d’une issue.

13h50 : l’aluminium de la façade fond. A l’intérieur, plus de survivants.

La seule qu’elles trouvent est une fenêtre donnant sur une cour intérieure formée par la terrasse d’un toit du rez-de-chaussée. Là, des corps disloqués gisent. Christiane et ses compagnons lèvent les yeux vers la façade intérieure du magasin. Et elles voient quatre personnes sauter par les fenêtres et s’abattre, sans un mot, sur la terrasse.

Horrifiées, les jeunes filles retournent à l’exploration de leur entrepôt. Enfin, c’est une serveuse qui trouve l’issue. La minute d’après, sans comprendre comment, toute la bande se retrouve dans la rue Neuve, à l’entrée principale du magasin. Alors Christiane s’aperçoit qu’elle a la jambe couverte de sang : un morceau de la verrière qui lui était entré dans le mollet. Quant à sa camarade Jacqueline, qui s’apprêtait à signer son bon de repas au moment de l’alerte, elle tient toujours son stylo à la main droite et elle a gardé son sac dans la main gauche.

Comment a-t-elle pu descendre l’échelle, sauter sur la verrière et courir de toit en toit avec les deux mains occupées ? Ce sont des choses qu’on n’explique pas à la faculté.

La baronne Griendl, elle, était moins familière du self-service. Elle achevait de déjeuner en attendant son fils Olivier, un garçon de douze ans, qui était allé au rez-de-chaussée voir le règlement du grand concours dont le vainqueur passerait trois semaines aux U.S.A. Tout à coup, Olivier remonte et crie : – Mère, tout brûle ici !

Aussitôt l’étage est envahi par la fumée. La baronne se dirige vers l’escalier. Mais il est plein à craquer.

– D’abord, je me suis mise à crier : « Avancez donc ! » Mais en regardant bien – ce qui n’était pas facile avec la fumée – je me suis aperçue que les gens n’avançaient pas parce qu’en arrivant à l’étage inférieur les premiers de la file s’effondraient, morts de suffocation. Alors mon fils a eu un trait de génie. Il a enfourché la rampe. Il a pris sa respiration et il s’est laissé glisser d’une seule traite jusqu’au rez-de-chaussée. Le petit diable était sauvé !

La baronne, elle, prise au milieu de la cohue, pense qu’elle va mourir. Elle n’est pas la seule.

– C’est alors que, derrière moi, j’ai entendu quelqu’un murmurer : « Je donne ma vie pour le Vietnam. »

On a beaucoup épilogué, depuis lors, sur cette déclaration. Dans les jours précédents, un groupe de communistes prochinois s’était livré à plusieurs manifestations contre la parade américaine d’ « Innovation ». Un jour, lancée de la plus haute balustrade, une pluie de tracts s’était abattue sur la foule des chalands. « Ceci, pouvait-on lire, n’est qu’un avertissement… Les anti-impérialistes sont décidés à employer de nombreux autres moyens pour faire entendre leur volonté. »

Vivante au milieu des cadavres

D’où l’hypothèse – terrible à concevoir, mais impossible à exclure – qu’un exalté pourrait être à l’origine du drame. Mais la baronne Griendl ajoute :

– J’insiste, l’homme qui a dit cette phrase l’a murmurée, et non pas criée. A moi qui suis chrétienne, cela a donné une idée. J’ai dit : « Je meurs pour tous ceux qui souffrent », et je me suis évanouie.

Quand elle revient à elle, la baronne sent un souffle d’air sur son visage. A côté d’elle, une fenêtre vient de s’ouvrir. Un pompier apparait.

– Y a-t-il des vivants, ici ? demande le soldat du feu.

– C’était, dit la baronne, un homme immense qui m’a semblé haut d’au moins deux mètres. J’ai eu tout juste la force de soulever la main. Je crois bien que j’étais la seule vivante au milieu d’une douzaine de cadavres. Il m’a saisie d’une poigne terrible et m’a emportée par la fenêtre.

Pierre Deroubaix, trente-huit ans, est vendeur au rayon des accessoires auto. Il entend crier « au feu ! » et bondit à travers le self-service où les gens déjeunent dans un paisible cliquetis de fourchettes.

Les clients le regardent, hébétés, hésitant à se lever. Autour du restaurant, c’est déjà un mur de flammes. Pierre Deroubaix saisit une chaise et brise quatre ou cinq fenêtres qui donnent sur les toits des boutiques basses du magasin. Et, d’un seul coup, c’est l’affolement. Près de lui, Deroubaix entend une voix qui exhorte des gens au calme : c’est M. Delsipée, le directeur du magasin. Avec la dame du vestiaire, Josette Lutwig, tous deux vont se relayer pour aider les gens à passer par les fenêtres. Bientôt, tout devient si sombre qu’il est impossible de distinguer quelqu’un. Il faut opérer à tâtons. Au bord de la fenêtre, une femme, suffoquant, hurle :

– Mon enfant ! Je veux mon enfant !

Et elle fait mine de retourner vers le restaurant. Pierre Deroubaix lui assène une énorme gifle et l’arrache du sol pour lui faire passer l’appui de fenêtre. Puis il se retourne et la dernière silhouette qu’il aperçoit est celle de M. Delsipée, qui vient de sauver une fillette et qui repart, à tâtons, dans la fumée, bras en avant, comme un somnambule, en quête d’un nouveau sauvetage. Ce sera le dernier témoignage sur M. Delsipée, le directeur d’ « Innovation », mort comme un capitaine de la tradition.

Pierre Deroubaix n’en peut plus. Ses yeux, ses mains, son visage lui cuisent atrocement. Il passe la fenêtre à son tour. Sur les toits, au-dessous desquels gronde l’incendie, il lui faudra encore défoncer à coups de pied une barrière d’aluminium chauffée au rouge avant d’atteindre, enfin, le refuge où les pompiers viendront le chercher pour le transporter à l’hôpital, la face et le cou brûlés, à demi aveugle.

Yan Van de Gehuchte, un jeune Flamand de vingt ans, est cuisinier au self-service. Nu comme un ver sous sa blouse blanche, il a déjà préparé deux cent cinquante repas sur ses fourneaux. Quand l’alerte retentit, il court à la porte de la cuisine. Puis il revient précipitamment pour fermer ses robinets de gaz. Quand il ressort, l’air est irrespirable. Yan enlève sa toque blanche et se l’enfonce dans la bouche. Devant lui, deux autres cuistots, Noël et Pierre, ouvrent une fenêtre et se jettent dans le vide (Yan les reverra à l’hôpital Saint-Pierre, l’un littéralement écartelé, l’autre avec les bras et les pieds brisés).

Les gens se jetaient dans le vide

Au-dessus du vaisselier, il y a une fenêtre qui donne sur la Rue Aux-Choux. Yan parvient à l’ouvrir. Partout, dans la salle, des gens tombent, terrassés par l’asphyxie. Yan accroche le bras d’une cliente qui chancelle. Il lui dénoue son foulard et l’oblige à s’en faire un bâillon. La femme veut se jeter dans le vide. Yan la serre contre lui de toutes ses forces jusqu’à la venue des pompiers. Ils arrivent enfin ! Et Yan voit l’échelle s’élever lentement. L’échelle s’arrête à quelques mètres : elle était trop courte ! Il faudra attendre dix minutes pour qu’arrive une nouvelle voiture. Cette fois, l’échelle est assez longue.

– Excusez-moi, madame, dira Yan à la cliente qu’il a sauvée : cinq minutes de plus et je vous lâchais…

José Vanderberande, trente ans, vendeur au garage Jaguar, venait déjeuner chaque jour au self « Inno » avec un copain dont la femme travaillait au cinquième étage du magasin. Quand l’alarme retentit, José saute sur une table pour atteindre la fenêtre et casse un carreau avec son coude.

– Les gens me regardaient comme si j’étais fou. Ils continuaient de manger.

José se retrouve sur une corniche. Par hasard, elle est munie d’une échelle de secours. José atterrit sur une cour intérieure (celle qu’ont vue Christiane et son groupe d’étudiantes par la fenêtre de leur entrepôt).

– Là, raconte José, c’était atroce. Une mare de sang…

Des gens du troisième qui auraient pu descendre par les toits s’étaient jetés directement sur la cour. Il y en avait une dizaine. Deux s’étaient tués sur le coup. Les autres bougeaient encore. Il y en avait un qui criait : « Aidez-moi ! Sortez-moi de là ! » J’ai essayé d’en prendre dans mes bras, mais tout seul, c’était difficile. Comme je connaissais les lieux par cœur, j’ai trouvé l’escalier qui conduisait au dehors et j’ai fait signe aux sauveteurs : « Venez avec moi, il y a des gens là-haut. »

Et puis, je voulais retrouver mon copain qui ne m’avait pas suivi. Nous sommes remontés une première fois jusqu’à la cour et là, nous avons commencé à ramasser les gens qui bougeaient. J’ai pris dans mes bras une petite fille de sept ou huit ans dont la mère gisait à côté d’elle, sûrement morte. Je l’ai passée à un brancardier et je suis remonté. J’ai encore aidé à descendre trois personnes, mais quand j’ai voulu remonter pour la troisième fois, l’escalier brûlait. J’ai essayé de contourner le bâtiment par la rue. De tous côtés les gens se jetaient dans le vide. J’ai vu un Noir au bord d’une corniche. Il a hésité une seconde. Puis il a sauté et il est tombé sur le toit d’une Austin 850. Il a rebondi sur le sol et il n’a plus bougé. Mais, peut-être que ce n’était pas un Noir, seulement un type avec une tête noircie par la fumée. Et, un peu plus loin, j’ai retrouvé la bagnole de mon copain ; elle avait brûlé. Lui, je ne l’ai jamais revu, ni sa femme. Elle travaillait au cinquième. Il a sûrement voulu aller la retrouver. Ils ont dû se croiser en route. »

Rue du Damier, parmi les gens qui se sont amassés sur la corniche du quatrième étage, il y a François Couturat. Après la chute mortelle du postier, il a cherché une fenêtre qui ne donnerait pas directement sur le vide. Et maintenant, il est là, sur une frêle corniche de zinc, avec une dizaine de personnes autour de lui. Il y a « M. Raymond », de l’ameublement, celui dont les vendeuses avaient cru qu’il les « faisait marcher ». Et une jeune femme à l’air décidé qui toise le vide sans broncher et qui n’a pas lâché son sac à main. Elle se nomme Monique Lenssens et elle travaillait au cinquième étage, au service des statistiques. Quand l’alarme a retenti, Monique Lenssens avait fini de déjeuner. Elle regagnait le bureau, en tenant à la main son dessert, une gaufre. A côté d’elle son amie, Josette, une fille-mère qu’elle avait prise sous sa protection. Du cinquième étage, il faut franchir plusieurs passages acrobatiques pour atteindre la corniche. Deux hommes, talonnés par le feu, se sont jetés dans le vide devant elles, et elles ont vu les corps éclater sur le pavés. Josette, que le feu terrifie, veut sauter elle aussi. Monique lui administre une paire de claques.

– Et maintenant, pense à ton gosse !

Ainsi, Monique et Josette se sont-elles retrouvées sur la corniche avec les autres.

Il y a dix minutes qu’elles sont là, et, à présent, le zinc commence à chauffer. Monique a découvert un filet d’eau dans une gouttière et, de temps en temps, elle va s’y refroidir les pieds. En bas, d’un peu partout, des corps continuent à s’écraser sur le trottoir. Du haut de leur perchoir les réfugiés de la corniche voient un prêtre leur donner l’absolution.

C’est le père Robyns, un vieux curé de Notre-Dame-du-Finistère, l’église voisine, qui est accouru dès le début du feu. Entre deux absolutions, le père Robyns lève son visage vers les prisonniers de l’incendie et, les mains en porte-voix, leur crie : « Surtout, ne sautez-pas, restez calmes. On vient. »

On vient, en effet. Une voiture de pompiers, une échelle à coulisse sur son toit, s’engage dans la rue du Damier. Sauvés ? Non. Car au dernier moment, les pompiers ont aperçu un gros câble aérien qui courait le long de la façade. Ils ont pensé à la haute tension. Et ils n’osent pas déployer leur échelle métallique. Plus tard, on s’apercevra qu’il ne s’agissait que d’un câble téléphonique. Mais pour l’heure, les gens de la corniche, qui n’en peuvent plus d’émotion, regardent la voiture des pompiers s’éloigner en marche arrière et disparaitre au coin de la rue. Ils se retournent. Derrière eux, par les fenêtres, on voit le feu qui s’approche. Bientôt, la corniche sera intenable. Il va falloir sauter. Les réfugiés sont là depuis vingt minutes et en bas, dans la rue, toujours pas l’ombre d’une bâche de sauvetage. Mais plutôt se briser les os que de mourir sur le gril.

Un bolide passe près de moi : la dame au sac

– J’étais au bord de la corniche, les genoux pliés, raconte le docteur Couturat. J’avais repéré des fils électriques au milieu de la rue. Et j’étais en train de me dire qu’avec un peu de chance – enfin beaucoup de chance ! – ils pourraient amortir ma chute. C’est alors que le miracle s’est produit.

Le miracle est un petit homme en blouse, presque chauve, la cinquantaine, bedonnant (« Un personnage de Simenon », dira François Couturat). Il se nomme Jeff Van Belingen, et fait partie de l’équipe de décoration du magasin. Par chance, la décoration d’ « Inno » a son local à part, de l’autre côté de la rue. Jeff s’est souvenu qu’il avait un stock de cordes dans son atelier. Il en a coupé vingt-cinq mètres, la hauteur des quatre étages, plus ce qu’il faut pour faire un nœud. Il l’a roulée en courtes boucles pour former un paquet. Et il a essayé de la lancer aux naufragés. Mais, à quelques mètres de la corniche, la corde est retombée sur le trottoir. Le petit homme l’a ramassée et il a disparu sous une porte. Alors, Couturat et ses voisins, les nerfs brisés, sont passés une fois de plus de l’espoir au désespoir.

– Pour moi, dit François Couturat, c’était le dernier carat et j’allais me balancer. Quand tout à coup j’ai vu réapparaitre mon homme. Il était presque en face de moi, au troisième étage, de l’autre côté de la rue, cramponné à l’encadrement d’une fenêtre.

Coppens, mon collègue flamand, a eu l’idée de l’attacher à une cheminée d’aération. Et la descente a commencé. Ah ! cette corde. Grosse comme un crayon, blanche avec un petit filet bleu, je m’en souviendrai toujours. Impossible de la tenir. Je me suis laissé glisser et j’ai tout de suite eu la peau des mains arrachée.

J’allais sauter, un petit homme apparait et me lance une corde

J’avais tellement mal qu’au milieu de la descente, j’ai cru que j’allais tout lâcher. En bas, les sauveteurs l’ont senti. Au même moment, une bâche venait enfin d’arriver. On l’a tendue sous la corde. Mais à l’instant où j’allais sauter, voilà la bâche qui s’écarte sur ma gauche. Plus question de lâcher. Je me cramponne de mes deux mains brûlées. Et je vois passer à côté de moi une sorte de bolide : la dame au sac à main, qui rebondit dans la bâche.

Monique Lanssens la dame au sac, avait bien décidé d’emprunter la corde. Mais il y avait ce sac qu’elle ne voulait pas lâcher. Et il y avait Josette, la fille mère, sa protégée, anéantie d’effroi, qui voulait sauter dans le vide avant même l’arrivée de la bâche. Finalement, Josette se laisse convaincre. Mais au moment où va arriver le tour de Monique, la corniche surchauffée, lui brûle la plante des pieds. Impossible d’attendre que François Couturat ait fini sa descente. Elle fait signe aux sauveteurs de la bâche, calcule son élan pour ne pas heurter les fils électriques, et saute.

Deux fois l’extrême onction le même jour

Dans Bruxelles dominé maintenant par le nuage noir de l’incendie, l’alerte est générale. André Lanssens, le mari de Monique, qui travaille sur les hauteurs de la ville, a tout de suite eu le sentiment que sa femme était en danger. Il est monté sur le toit de son bureau, il s’est orienté à l’aide d’une petite boussole et il en a conclu que l’incendie était dans le quartier de l’ « Innovation ».

Il fonce avec sa voiture, en slalom à travers les embouteillages, franchit les barrages de police, défonce une porte de l’ « Innovation », est repoussé par les flammes et finit par se dire que si sa femme est sauvée, elle a téléphoné à son bureau. Il cherche un téléphone, mais toutes les lignes sont déjà occupées par la chasse aux nouvelles. Finalement, il obtient son bureau et apprend que sa femme est à la clinique Disca. Mais ce n’est pas elle qui le lui a appris.

Dévoré par l’inquiétude, il fonce à la clinique et découvre sa femme qui lui sourit entre deux oreillers.

– Alors, qu’est-ce que tu as ?

– Oh ! presque rien. Une fracture de la colonne vertébrale.

En tombant dans la bâche jambes tendues, Monique s’est fracturé une vertèbre, mais la moelle épinière n’est pas atteinte.

– Et ce fameux sac, enfin, qu’est-ce qu’il pouvait bien contenir ?

– Mon chèque d’allocations familiales : j’avais eu l’imprudence de le signer à l’avance. Alors, vous comprenez, n’importe qui aurait pu l’encaisser.

Ils sont tous sauvés, ceux de la corniche : Monique et sa fille mère, le team franco-belge Couturat-Coppens, M. Raymond et ses vendeuses, tous. Mais il était temps. Jeff Van Belingen me révélera plus tard :

– Au moment où j’ai lancé la corde, j’ai vu quelque chose que vous n’avez pas vu : le mur, derrière nous, qui venait de se lézarder sous l’effet de la chaleur…

Au même instant, sur le trottoir de la rue du Damier, le père Robyns donnait l’extrême-onction à la baronne Griendl. Elle tournait de l’œil, le visage noir de fumée, le manteau brûlé, mais cependant bien vivante, avec son fils Olivier à côté d’elle qui venait de la retrouver par miracle dans la cohue après sa descente sur la rampe de l’escalier en feu. On l’a conduite à l’hôpital Saint-Pierre. Et là, l’aumônier, en la désignant, a dit à une infirmière :

– Celle-là n’en a pas pour deux heures. Je vais l’administrer sans autorisation.

– C’est ainsi, messieurs, que j’ai reçu deux fois l’extrême-onction le même jour. Je suis bonne catholique, mais trop, c’est trop !

Ceux de la corniche ont été parmi les derniers rescapés. Rue Neuve, la chaleur atteint maintenant 35° à l’air libre.

« L’Innovation », avec ses 24 000 mètres carrés de surface de vente et ses 8 000 mètres carrés d’entrepôts, l’orgueilleux magasin aux 30 millions de chiffre d’affaires quotidien, n’est plus qu’un immense brasier, qu’un immense four crématoire où se consument trois cents pauvres morts. Victimes d’un fléau monstrueux, révoltant. Et cependant – quelles que soient les responsabilités en cause – victimes d’un certain progrès. Victimes de la société de consommation, avec ses risques que nous devons admettre au même titre que ceux de l’autoroute ou de l’avion.

Au 4° étage de la Rue-aux-Choux, une vieille dame achève de brûler contre la grille d’un balcon, sous les yeux fascinés des sauveteurs et des badauds. Rue Neuve, on emmène une femme désespérée (c’est Christiane Paul, l’étudiante rescapée, qui racontera l’histoire). Elle était avec son fils dans le magasin. A travers la fumée noire et poisseuse – la fumée des incendies modernes : nylon, plastique, produits de synthèse – elle a saisi la main d’enfant qui se tendait vers elle. Elle a traversé tout l’incendie et quand elle est arrivée dans la rue, elle s’est aperçue que l’enfant qu’elle venait de sauver n’était pas le sien…

Il est 15 h 15. Cent dix minutes après la sonnerie d’alarme, la glorieuse verrière modern’style de « l’Innovation » vient de s’écrouler au milieu du brasier, dans une gigantesque, une fabuleuse pluie d’étincelles. Tout est consommé. Les ambulances qui sillonnent Bruxelles n’auront plus de vivants à transporter. Le temps de l’horreur est fini. Celui du deuil commence.

Le drapeau américain : de la parade à l’horreur

C’était le 13 mai. Ce jour-là, la Rue Neuve, à Bruxelles, est devenue une annexe de la V° avenue de New York. Les majorettes défilaient sous les confetti. Les magasins Innovation avaient organisé cette grande parade pour annoncer la « quinzaine commerciale américaine ». De vrais Indiens étaient venus d’Amérique : les enfants voulaient les voir et les toucher. Mais le lendemain du défilé, des tracts réclamaient le boycottage de « la quinzaine américaine » et la direction d’Innovation recevait des lettres de menaces. « Il faut mettre fin aux manœuvres de propagande U.S., disaient les tracts. Les anti-impérialistes sont prêts à employer de nombreux moyens pour faire entendre leur volonté. » De nombreux moyens ? C’est cette phrase aujourd’hui qui, après le feu, la douleur et les morts, fait peur. Une incendie aussi terrible que celui d’Innovation peut-il avoir été provoqué par l’homme ?

La joyeuse parade de la rue Neuve. C’était il y a quelques jours, pour annoncer l’exposition. Les majorettes étaient pour la plupart des employés du magasin.

Ils ne devaient pas mourir ce jour là

Les pompiers ont brisé leur prison d’acier

Sur la façade où cent drames se jouent à la fois, deux visages déformés par la terreur. Ils sont là, au 2° étage, tout proche, à six mètres à peine du sol. Ils ont brisé les vitres à coups de poing. Mais les barreaux d’acier les tiennent prisonniers. Derrière eux le feu se rapproche à une vitesse folle. Ils gesticulent, ils hurlent. Mais qui les entend ? Elle a 23 ans. Il a 24 ans. Ils vont mourir. Et puis soudain une échelle jaillit. Un pompier brise leur carcan de verre et d’acier. Elle s’appelle Catherine Seydel, elle est étudiante en sciences économiques. Il s’appelle Paul Rayer, il est ingénieur des Mines. « J’essayais une veste, dit Catherine. Paul était avec moi, au 2° étage, dans la cabine d’essayage. Soudain j’ai senti une odeur de brûlé. J’ai écarté les rideaux. Devant nous tout l’étage brûlait. Autour de nous plus personne. Paul a défoncé un panneau. Nous avons aperçu une fenêtre. Mais nous ne pouvions pas l’ouvrir. Nous ne pouvions pas écarter les barreaux. Les gens dans la rue regardaient ailleurs. Quand le pompier est arrivé, ma jupe venait de prendre feu. »

Paul et Catherine à l’hôpital Saint-Pierre : ils sont blessés aux mains. Mais pas de brûlures graves.

Monique Leussens à la clinique : fracture de la colonné vertébrale. Mais la moelle épinière n’est pas atteinte. Elle est sûre de guérir.

Elle n’a jamais voulu se séparer de son sac

On l’appelle désormais « la dame au sac ». Monique Leussens a refusé une corde qu’on lui tendait. Du 4° étage elle s’est jetée dans le vide. Les pompiers l’ont reçue dans une bâche tendue. « En prenant la corde, dit-elle, j’aurais dû lâcher mon sac. Impossible ! Il y avait mon chèque d’allocations familiales. »

Le docteur Couturat a empoigné la corde. En bas, il remercie son sauveteur, Jeff Van Belingen (à g.)

Le décorateur les a sauvés en lançant une corde

25 mètres de corde blanche épaisse comme un crayon : pour eux c’est le salut. Jeff Van Belingen, est décorateur aux mgasins Innovation : « Je suis souvenu d’un stock de corde qui traînait à l’atelier, raconte-t-il. Il y avait dix personnes qui attendaient sur une corniche au 4° étage. Je leur ai lancé ma corde par la fenêtre d’une maison voisine. » « A la descente, disent les rescapés, cela brûlait les mains jusqu’aux os. »

On l’avait cru mort à sa fenêtre

A la fenêtre du 3° étage, une silhouette inerte. Tout à l’heure les pompiers sont montés ici. « Y a-t-il des vivants ? » a crié l’un d’eux. Une femme a répondu. On l’a emmenée. Mais Joseph Gequières, le plongeur du restaurant, ne pouvait plus bouger. Il étouffait lentement. On l’a laissé pour mort. Et puis, soudain, un souffle d’air. Gequières sort du coma. Il lève un bras. Et c’est le miracle : on l’aperçoit d’en bas. La grande échelle, remonte vers lui. Il est sauvé.

Joseph Gequières, 60 ans, sur son lit d’hôpital : douze heures sous une tente à oxygène. Il est brûlé au premier degré.

Sauvée ! Dans la foule, une jeune femme retrouve sa mère. Pour des centaines d’autres Bruxellois l’attente et l’angoisse vont durer pendant des jours

Mais 250 clientes n’auront pas autant de chance que ces femmes qui, miraculeusement rescapées de la catastrophe, en seront quittes pour l’hôpital.

Ci-dessous, obligée d’évacuer sa maison, elle emporte ses canaris.

Blessées mais sauvées. Ci-dessus, la corde a déchiré ses mains.

 

 

 

 

L’incendie de l’innovation en 1967 … si loin et si proche de moi

Loi de Murphy selon Wikipédia

« S’il existe au moins deux façons de faire quelque chose et qu’au moins l’une de ces façons peut entraîner une catastrophe, il se trouvera forcément quelqu’un quelque part pour emprunter cette voie. »

La loi de Murphy est le constat, élevé au rang de principe fondamental de l’univers, que « le pire est toujours certain ».

On ne considère pas la loi de Murphy comme vraie, mais on conçoit tout système comme si la loi était vraie. En particulier, un équipement doit être à l’épreuve non seulement des accidents les plus improbables, mais aussi des manœuvres les plus stupides de la part de l’utilisateur.

Note personnelle ou conclusion avant l’heure: si on avait tenu compte de cette loi, si on avait pris un peu plus au sérieux que le pire est toujours certain ou du moins probable, ce sont des milliers de personnes décédées, blessées, traumatisées, touchées par un lien familial qui auraient pu être épargnées.

Tout le monde en a déjà parlé …

Alors pourquoi ai-je ressenti ce besoin d’écrire un billet personnel ? Parce que c’est aussi une partie de mon histoire personnelle et familiale, une sorte d’héritage que je dois porter et dont je dois parler.

Je pense que cet incendie a eu sa part d’influence sur ma personnalité. Et j’ai envie d’ajouter ma pierre à l’édifice pour que personne n’oublie ce qui fut la plus grande catastrophe de l’histoire de Belgique en temps de paix. Et, surtout, que personne ne néglige plus jamais la sécurité incendie.

(c) Le Soir Illustré et biblio mania

Et si …, ces (non) choix qui nous sauvent la vie

Ma mère, Myriam Minique (si vous l’avez connue dans sa jeunesse : Contact), qui avait 23 ans le jour du drame, travaillait dans une crèche à Boondael à l’époque.

Le jour du drame, elle s’est rendue à la mutuelle dans le centre ville. Durant le temps de midi, elle voulut prendre son après-midi en congé. Elle failli téléphoner à sa collègue pour lui demander de la remplacer. Et elle se serait rendu à l’Innovation, si elle l’avait fait car c’était son magasin préféré.

Au final, elle s’est dit que de toute façon elle n’avait pas les sous, refuse de déranger sa collègue et prend son service comme prévu.

Et si …

Cette question, je me la pose souvent pour moi-même. Et si  un jour, je prends un train plus tôt ou plus tard, ou le bon train … Et qu’il y a un accident. Et si mon lacet se défait et qu’à quelques minutes près, c’est un autre qui se fait renverser à ma place.

Ma mère, ce jour là, a failli y rester ou connaitre plus directement le traumatisme.

Cela veut dire aussi qu’elle a pu développer ce qu’on appelle le syndrôme du survivant (interview d’une psychologue, page wikipédia).

Tout le monde se souvient

Il n’est pas nécessaire d’être allé à l’Innovation ce jour là pour avoir connu le traumatisme.

Le nombre de gens impactés est bien plus grand que cela. Chaque bruxellois connaissait quelqu’un directement ou indirectement touché par l’incendie. Les secouristes, badauds, pompiers, habitués de l’Innovation, familles et amis de ces personnes là, ce sont plusieurs milliers ou dizaine de milliers de personnes qui ont vécu cela dans leur chair.

Ce jour là, un opticien de la rue où ma mère travaillait a fermé ses volets à 16H. Son épouse était cheffe vendeuse à l’Innovation. On peut imaginer, et lui rendre hommage ainsi, qu’elle est restée prisonnière et qu’elle a aidé autant qu’elle pouvait les clients et les collègues à s’échapper faisant ainsi honneur à ses responsabilités. Mais, cela console-t-il vraiment de le savoir ou de l’imaginer ?

Ma mère me racontait également l’histoire d’une mère qui était dans l’innovation. Une amie la croise dans le tram et lui fait remarquer avec le sourire qu’elle a survécu. Mais, sans savoir, que son enfant et sa mère, eux y sont restés.

Du côté de mon père aussi

Ma grand-mère paternelle, je l’ai peu connue, bien qu’elle ait vécu jusqu’à un âge avancé.

Elle s’appelait Marie-Thérèse COLLETTE. Il se fait qu’elle travaillait le jour du drame au premier étage, celui où l’incendie s’est déclaré. La vendeuse qui a lancé l’alerte s’appelait aussi Marie-Thérèse mais, après renseignements, son nom de famille était Vanderhaegen. Jusqu’à récemment, j’ignorais totalement ce fait.

(c) RTBF

Mon fonctionnement interne

Je suis un peu comme un joueur d’échecs, j’essaie souvent de deviner ce qui va arriver. Je m’imagine des scènes. C’est la manière trouvée par mon cerveau pour gérer le stress et les angoisses. En même temps que se déroulent sous mes yeux mes rêves éveillés, je vois ce qui va et ne va pas, je peux ajuster mes réactions. Cela m’est souvent utile.

Mais, à contrario, surtout dans ses moments d’angoisse post-attentats, ce n’est pas toujours joyeux.

Une de mes grandes peurs, depuis tout petit, est de perdre ceux que j’aime. Ou d’être perdu pour eux (je sais, pas très original). Un de mes plus grands cauchemars: perdre la vie sur le chemin du retour et laisser ma fille m’attendre à l’école. Sans « adieux », sans que plus jamais elle ne me revoie, l’abandonnant involontairement pour toujours.

Et dans tous ces témoignages lus, entendus, ce sont ceux là qui me touchent le plus: ces familles détruites par la disparition d’un proche, d’un ami, d’un enfant, d’un mari, d’une épouse. Quand je lis ces histoires de main qui lâche, d’enfant écrasés, de parents perdus … j’en ai les larmes aux yeux; j’en pleure véritablement. Car je ne peux m’empêcher de me mettre à la place de ces gens. Je ne peux éviter de penser perdre ma compagne ou ma fille et d’en être irrémédiablement détruit.

Au boulot

Je suis délégué syndical, je fais parfois des visites de bâtiment dans le but de vérifier leur conformité. C’est une mission souvent déconsidérée dans les faits mais, pourtant, d’une importance cruciale.

Durant mes études, j’ai été sensibilisé au bien-être au travail et aux normes qui y sont accolées. Il y a deux choses que je vérifie systématiquement: l’hygiène (savon dans les toilettes ?, propreté ?) et les normes incendie. Ca me rend furieux (même si je ne le montre pas) quand je vois des graves problèmes.

A bien y réfléchir, aujourd’hui, je me demande si cette histoire familiale que j’ignorais jusqu’il y a peu, n’est pas en partie la cause de cette très grande importance que j’accorde à la sécurité incendie. Et de l’irritation que je ne peux m’empêcher de ressentir face, parfois, au je m’enfoutisme des collègues ou des autres syndicats, au relativisme trop fréquent face à des situations anormales: un couloir encombré, des charges calorifiques inutiles, une sortie de secours fermée et dont on ne sait où se trouve la clé (!!).

(c) RTBF

La bêtise humaine … et les héros

Ce jour là, il y a eu des actes extrêmement courageux et héroïques ! Des gens ont fait tout ce qui leur était possible, sans trop réfléchir, pour aider. Et il y a certainement eu des vies sauvées grâce à cela. Et ça, c’est vraiment beau.

Mais d’un autre côté, je ne peux pas non plus oublier les gens qui en ont profité pour voler un appareil photo ou dans la caisse et qui ont profité de cet immense malheur pour leur profit personnel. J’espère qu’ils en ont acquis des immenses remords par la suite.

Egalement, je pense que la sécurité incendie aurait pu être bien meilleure. Elle l’était déjà (splinklers) dans d’autres magasins donc, hormis le coût, c’était tout à fait possible ! Les nombreuses erreurs commises et dysfonctionnements ont fait beaucoup de victimes. Je comprends le « non lieu » au regard des normes (inexistantes) de l’école et, heureusement, l’arsenal législatif a été étoffé depuis mais quand même … il ne faut pas attendre d’être obligé pour agir. Alors, oui, ça me mets en colère.

C’était une époque où il y avait sans doute trop de confiance ?! Cette anecdote où un employé, avant de s’enfuir avec raison, signale au restaurant qu’il y a le feu ! Et personne ne le croit ! Mais, avec une sonnerie incendie fonctionnant mieux, le restaurant aurait été évacué plus vite.

Incompétence, injustice

Ce drame est un mélange de malchance, de mauvais choix humains et techniques et, sans doute aussi, d’incompétence et d’économies mal placées.

Enfant, j’ai été un peu traumatisé par l’histoire du Titanic qui rappelle beaucoup de ces ingrédients avec un excès d’optimisme et des mauvais choix. Et des hommes et femmes piégés au milieu d’un élément froid et mortel. C’était de l’eau, pas du feu: seule différence de ce piège mortel, qui ne le rend pas moins horrible.

(c) Paris Match

Attentats, foule

J’ai toujours été sensibilisé aux effets de foule: écrasements, panique, etc … Et les attentats injustes et horribles qui se sont déroulés ces dernières années, n’ont fait qu’accentuer cette petite phobie que je garde sous contrôle.

Le 14 juillet 2016, je n’étais pas à Nice, j’étais aux Sables d’Olonne. Plage noire de monde, digue de mer également. Nous y avons assisté d’un endroit où nous ne risquions pas l’écrasement. Et quand tout fut finit, nous avons attendu que la foule se dissipe. Car, ce sont des choses que j’ai toujours faites.

En rentrant à l’hôtel, nous avons allumé la télévision, il y avait l’attentat de Nice qui tournait en boucle. Et j’ai compris que ce genre de précautions n’était certainement pas inutiles même si je n’imaginais pas à quel point.

Je déteste me promener dans la rue Neuve quand elle est noire de monde. Et je ne cesse de penser aux catastrophes possibles. Ca ne m’empêche pas de vivre. Mais j’ai cette angoisse en moi. Et je regrette que ma fille grandisse dans un monde pareil même si je veux la préserver au maximum. C’est une bonne chose qu’elle ne sache pas encore que le monde n’est pas tout rose.

Plus jamais ça, soyons toujours vigilants

Rappelons-nous que cet incendie a touché des milliers de personnes directement et, indirectement, encore au moins dix fois plus. Tous, on a donc de bonnes raisons de se rappeler que jusque dans notre chair, on est liés à cet événement horrible.

Il y a des lois, il y a l’inspection du bien-être au travail (SPF Emploi), il y a nos délégations syndicales. Il est de notre devoir d’alerter les bonnes personnes si on constate des dysfonctionnements dans la sécurité. Chacun, nous pouvons être un héros et éviter des morts ou des blessés évitables.

Parce que, si le pire n’est jamais certain, il est au moins toujours probable ! Cela n’arrive pas qu’aux autres !

Dans ma rue, un marchand de sommeil hébergeait des ouvriers polonais dans un immeuble prévu officiellement pour l’entreposage de matériaux. Certaines fenêtres, évacuations, avaient été fermées par des cloisons. Un incendie s’est déclaré, deux personnes se sont enfuies et deux autres sont mortes, brûlées vives. Des riverains les ont entendu crier !

Des voisins savaient mais la ville n’avait pas été alertée. Et si les responsables payeront, il est trop tard pour deux êtres humains, quelles que soient leurs origines. Dénoncer ce genre de situation, ce n’est pas de la délation, c’est du civisme ! On pense toujours que quelqu’un d’autre va le faire à notre place, que les autorités n’agiront pas, ce n’est pas forcément vrai.

Personnellement, j’ai déjà dénoncé un propriétaire verreux qui louait des kots dans des conditions anormales avec aucune norme respectée. J’ai été me renseigner s’il avait un permis locatif et il n’en avait pas. Par ailleurs, en expliquant la disposition des lieux et les manquements, il m’a été assuré qu’il n’en aurait pas sans de profonds travaux. Je l’ai fais, je ne le regrette pas, et je le referai si c’était nécessaire.

La sécurité, c’est l’affaire de tous.

(c) Le Vif

Il n’est jamais trop tard pour bien faire

Quelque chose qui m’a interpellé, c’est l’absence d’aide psychologique apportée aux victimes. Même cinquante après, je ne pense pas qu’il soit unite d’entamer ce genre de thérapies. Ou d’écouter les survivants pour leur permettre de panser leurs plaies plus facilement.

Pour aller plus loin

Le Paris Match d’il y a cinquante ans

Les photos en couleur (c) du Paris Match de 1967 avec les légendes qui y étaient écrites.

Le film en couleur de la tragédie. C’était la trêve du déjeuner. Sur la façade du magasin un drapeau étoilé annonçait la « quinzaine commerciale américaine ».

C’est la fournaise. Sous l’effet de la chaleur toutes les vitres explosent tour à tour. Mais les montants d’acier des fenêtres sont devenus comme les barreaux d’une prison. Derrière, à tous les étages c’est l’enfer.

Même le fer a fondu. Tout ce qui était de bois, de plastique a brûlé. On ne sait encore, pour combien de Bruxellois, ces décombres sont un tombeau. Des sept étages d’Innovation, il ne reste qu’un cratère géant.

Le toit brûle avant les deux derniers étages. Cette photo souligne un mystère : elle permet de se demander s’il y a un ou plusieurs foyers d’incendie. Sur sa hampe intacte le drapeau américain se consume lentement.

Ma mère possède encore le Paris Match d’il y a cinquante ans et j’ai entièrement scanné et retranscris le reportage sur l’incendie pour le mettre à disposition sur cette page de mon blog.

Média

On retrouve une couverture média importante si ce n’est pour la TV où aucune émission spciale ne semble prévue pour les 50 ans, ce qui me semble particulier même si j’imagine que le JT assurera une couverture importante des commémorations.

Web

La vie d’Adèle (film) et Le bleu est une couleur chaude (BD), critique, petite analyse et commentaires

Avant propos

J’écris cet article après avoir revu le film et relu la bande dessinée. Après coup, je me rends compte que ce fut un exercice plus compliqué que je ne l’imaginais car les deux histoires sont finalement assez différentes.

J’ai tenté une petite analyse, comparaison et critique. Cela n’a pas pour but d’être exhaustif et j’attends vos remarques contradictoires en commentaires si vous n’êtes pas d’accord.

Si l’auteure passe un jour par ici, je serais intéressé par une mini interview qui contiendrait les questions suivantes:

  • pensez-vous que le film respecte l’oeuvre originale ?
  • avez-vous aimé le film ?
  • vouliez-vous faire une histoire militante ou seulement raconter une histoire d’amour ?
  • avez-vous des commentaires par rapport à ce que j’ai écris ici ?

Un grand merci si elle voulait se prêter à ce jeu.

Spoilers ?

Soyons clairs dès le départ, comme à mon habitude, cet article dévoile les intrigues des deux oeuvres car on ne peut pas analyser sans dévoiler.

Les œuvres …

  1. Le film: « La vie d’Adèle, chapitres 1 et 2 » de Abdellatif Kechiche
  2. La BD: « Le bleu est une couleur chaude » de Julie Maroh

Thème central

Pour la Bande Dessinée, le thème est l’amour homosexuel dans un sens presque clairement militant.

Cet amour devient presqu’impossible à travers tous les obstacles qu’il rencontre:

  • parents d’Adèle qui l’expulsent et qui semblent profondément homophobes
  • le doute d’Adèle sur sa propre sexualité, alors même qu’elle ne doute pas de son amour
  • le doute d’Emma sur la sexualité d’Adèle
  • le comportement des camarades de classe

Dans le film, la pression sociale est représentée à travers les moqueries de ses camarades de classe. Il y a une scène assez violente pour Adèle, quand elle se fait attaquer par ses copines. Mais, si elle nie son homosexualité, c’est uniquement pour les autres. Elle ne doute pas d’elle-même. Et semble même très bien l’ accepter. De nouveau, elle nie celle-ci à ses parents, à ses collègues, à la société, mais ce n’est pas du tout un poids pour elle car elle considère avant tout que c’est quelque chose d’intime qui ne regarde qu’elle.

Le film a, de ce fait, un propos beaucoup plus universel. Il parle d’Amour, de premier amour et d’emprise. De même que de la difficulté du deuil amoureux. Adèle découvre l’homosexualité et la désillusion après son premier baiser. Emma lui apporte une amour partagé mais éphémère. Et, au final, elle peut se demander si elle n’a pas été totalement instrumentalisée comme le sont toutes les personnes qui passent dans la vie d’Emma.

De plus, l’absence du côté militant se marque nettement avec Emma qui ne l’est pas du tout dans le film.

Un bon film, une mauvaise adaptation

J’aime beaucoup le film, mais, pour moi, vu le changement de thème et les gros changements à l’histoire, on peut parler d’un bon film et d’une mauvaise adaptation.

Cependant, ce qui en fait un bon film pour moi vient probablement aussi de la trahison de l’adaptation. Je ne pense pas que j’aurais pu aimer autant et m’identifier aux acteurs si le propos avait été uniquement homosexuel ou, pire, s’il avait été uniquement militant.

Les titres

Dans la BD, le bleu est une astuce stylistique très bien exploitée. Jusqu’aux dernières pages, cette couleur nous montre à quel point Emma obnubile Adèle. Elle en est le repère central.

Mais, “le bleu est une couleur chaude” ramène aussi à une relation surtout sexuelle et passionnée. Là dessus, d’ailleurs, je trouve que la BD nage entre deux eaux. Les passages avec Emma après la mort d’Adèle nous montrent un amour réciproque. Alors que d’autres passages nous lancent sur la piste d’un plan cul non assumé.

Dans le film, on suit Adèle tout le temps. Le chapitre 1 et 2 pourraient laisser penser à une suite possible, sans doute voulue à l’origine. Le bleu y est beaucoup moins présent et il n’y a pas eu de recherche stylistique en ce sens. Je trouve logique le changement de titre (pour la version originale française.)

Gérer son premier Amour et en faire le deuil

C’est pour moi un thème majeur des deux histoires.

Y a-t-il une vie après le premier amour ? Il y a en tout cas une mort si on ne sait pas en faire le deuil …

La relation Adèle – Emma

Dans le film

Emma est intriguée par Adèle. Elle l’amuse et est une source d’inspiration. Mais la Emma du film a une personnalité extrêmement narcissique et très égocentrique. Oui, elle est capable d’avoir des sentiments ou de la tendresse pour les autres: ce n’est pas une psychopathe. Mais, pour autant, c’est aussi quelqu’un qui utilise les gens comme elle le voudrait et pour son plaisir personnel.

Emma a un tout premier but: réussir en tant qu’artiste. Adèle est celle, grâce à son inspiration qui lui permet de commencer à être reconnue. Mais elle est aussi un léger boulet car elle refuse (ou est incapable) de s’intégrer à ce milieu.

Elle a ensuite un deuxième but, dont elle ne s’entretient même pas avec Adèle, avoir un enfant. Dès ce moment, Adèle ne compte plus du tout. Quels qu’aient pu être ses sentiments à son égard, sa réussite professionnelle et maternelle compte plus que ses sentiments envers Adèle. Et cette dernière est remplacée aisément.

Le troisième but pourrait être de devenir elle-même maman de son propre enfant. On remarque cette scène où Emma refuse de consommer de l’alcool comme si elle était enceinte (ou tentait de l’être !).

Chacun de ces buts a évidemment une incidence très forte sur la relation. Mais, la personnalité d’Emma joue également un rôle important. On voit à plusieurs reprises qu’elle tolère très difficilement la contradiction. Elle qui pourrait être très ouverte et tolérante du fait de sa sexualité est en fait totalement fermée.

On le voit notamment dans les discussions « intellectuelles » qu’elles ont. Ces scènes servent à nous montrer le fossé qui les sépare de ce point de vue (et qui n’est dérangeant que pour Emma) mais nous montrent aussi que quand Adèle affirme quelque chose avec sa candeur naïve, Emma en rit avec un définitif « je ne crois pas non » (ou quelque chose approchant).

Emma étant très narcissique, elle a été attirée par l’ascendant qu’elle avait sur Adèle mais cette dernière, en refusant d’épouser une carrière d’artiste, la renvoie à ses propres choix moins stables financièrement. La critique d’Adèle pour ce genre de métiers ne concernait qu’elle même, toutefois,  il est indéniable que le refus d’Adèle de rentrer dans ce style de carrière n’a pu que la blesser et l’éloigner toujours plus.

Dans la BD

Emma est aussi un obstacle à la relation par son manque d’assurance et par la peur de voir Adèle se découvrir finalement hétéro.  Par ailleurs, elle est beaucoup moins narcissique et beaucoup plus engagée dans des combats publics pour les autres.

Elle est donc très différente de celle du film. Sa personnalité est moins affirmée. Tout comme celle d’Adèle d’ailleurs.

Le couple dure beaucoup plus longtemps; il semble plus fort et équilibré. Il est très lent à s’officialiser, mettant même Adèle dans une position de maîtresse au début. Dans le film,  les choses vont plus vite à se faire et à se défaire.

Ce que je retiens le plus de la BD sont les blessures, la peur d’être blessé et  les relations très sensible  avec une difficulté de communication.

La fin

La fin du film laisse encore un certain espoir. Pour moi, Adèle commence ou a fait le deuil de l’amour. Elle va pouvoir avancer et continuer sa vie. Elle est à la croisée des chemins. Et on nous montre un éloignement de l’univer relationnel d’Emma, même avec les personnes avec qui elle avait le plus d’affinités dans ce cercle. Comme le garçon qui la cherche mais ne la trouve pas car elle a déjà pris un « tournant » qui la rend inaccessible.

La BD connaît une fin beaucoup plus abrupte. Adèle décède et Emma regrette de n’avoir pas plus profiter de la vie avec sa compagne. Cette fin m’a fait penser au fantasme que peuvent avoir ceux qui n’arrivent pas à faire le deuil d’une relation, envisageant jusqu’au suicide car leur vie n’a plus de sens ou qu’ils pensent que cela pourrait les rapprocher de l’être aimé ou provoquer, par dépit, de la culpabilité dans son chef.

D’un côté le deuil de la relation est fait ou semble en bonne voie. De l’autre il n’est pas fait et c’est celui de sa propre personne qu’il faut maintenant le faire. En considérant les deux histoires côte à côte, on pourrait presque y voir un message …

Suggérer VS Montrer

La BD a cette poésie terrible de ne pas tout écrire, de ne pas tout montrer. Un exemple très fort de ces « silences » est évidemment la scène où Adèle se fait virer de chez elle par ses parents.

Le film est dans une extrême totalement inverse. On est dans le gros plan permanent, les scènes de sexe sont longues (très belles) et on ne nous cache rien, seules finalement les pensées d’Adèle nous échappent (mais la BD nous les montre, justement, du fait du narrateur « journal intime »).

La désunion

Dans le film, la désunion est montrée comme un processus lent dont la responsabilité peut d’abord être imputée à Emma. Elle est de moins en moins présente et perd de l’intérêt pour Adèle car elle veut rester dans l’intime et ne pas dévoiler ses écrits au monde.

Donc, Emma profite d’une incartade d’Adèle pour mettre fin à la relation, ce qu’elle n’osait probablement pas faire elle-même. Il est probable et même certain que la tromperie lui a fait mal, je ne le nie pas. Mais je pense également que cela arrivait au bon moment et que ça l’arrangeait. Peut-être même qu’elle s’attendait à cette trahison et qu’elle l’a provoqué inconsciemment.

Dans ce que montre le film, on voit une Adèle se retrouver sexuellement face à un mur (Emma qui fait semblant d’avoir ses règles) et se retrouve à être systématiquement seule le soir avec Emma qui reste près de sa maitresse. A côté de cela, Adèle prépare toute seule la réception pour Emma et on a pas vraiment de reproches à lui faire.

Le film montre de la tendresse et de la tristesse de la part d’Emma quand elles se revoient au café. Il montre également que l’attirance sexuelle et les souvenirs sont toujours là. Mais, on comprend qu’Emma n’aime plus Adèle et, au fond, on peut même se demander si cet amour a existé un jour.

Comme un miroir, au début Adèle pleure avant de rompre alors qu’elle n’aime pas Thomas. Et à la fin, Emma pleure pendant qu’elle dit ne plus avoir de sentiments pour Adèle.

Et c’est là une grosse différence avec la BD. Dans cette dernière, Emma semble aimer Adèle dès leur premier croisement de regard et n’a jamais cessé d’avoir des sentiments pour elle.

Certes, le couple dysfonctionnait également lors de la rupture. Mais, s’il avait tenu plus de dix ans, Emma est toujours présente et la distance s’instaure plus à cause de la militance « politique » que par manque d’amour. Quand Adèle trompe Emma et provoque la rupture, elles s’aiment toujours ! Et Emma accepte même de recoller les morceaux mais c’est la maladie qui provoque la désunion irrémédiable et finale.

Par ailleurs, cette distance est aussi expliquée par la perte du père. Quand Adèle perd le contact avec ses parents, une blessure nait en elle, qui ne guérit jamais vraiment. Ainsi, dans la BD, les causes sont bien plus partagées et Adèle, au delà de la tromperie (qui dans les deux cas est plus un symptôme qu’une cause !), a une part bien réelle.

L’isolement

Dans la BD, Adèle ne se retrouve jamais isolée. Valentin reste à ses côtés jusqu’au bout et elle continue à avoir une vie sociale, de ce qu’on en voit.

Dans le film, on ressent qu’après l’école, elle se coupe socialement, ne voit plus ses amis d’enfance et ne participe pas aux activités extra professionnelle dans son école. Et, même avec les amis d’Emma, il n’y a pas de forte intégration car ils sont tout simplement trop différents à l’exception d’une seule personne.

Ce n’est qu’une fois qu’elle se retrouve de plus en plus seule chez elle qu’elle fait le pas vers les autres et qu’elle en arrive à tromper Emma, plus pour se sentir moins isolée que par désamour pour Emma.

Il est à noter que ce n’est pas Emma qui enferme Adèle, c’est Adèle qui s’enferme toute seule car son Amour est tellement grand qu’elle en vient à se sacrifier et à ne plus avoir d’envies en dehors de son dévouement total pour l’être aimé.

Différences

Par moment, j’ai eu l’impression que les différences ont été recherchées tant elles sont nombreuses.

Par exemple, dans la BD Adèle ne fume pas. Sa mère dit que c’est un vice qu’Emma ne lui  a pas transmis. Dans le film, on la voit énormément fumer.

L’attention à la couleur bleue est très prononcée dans la BD et n’a presqu’aucune importance dans le film.

Je ne vais pas faire la liste des différences mais mon impression a été que le réalisateur voulait tellement s’approprier l’oeuvre qu’il a fini par en faire quelque chose de totalement nouveau.

Conclusion

J’ai préféré le film tout en appréciant la BD. Celle-ci ressemble énormément à ce que j’aime lire: des œuvres graphiquement travaillées, des histoires intimes et des histoires bien racontées. Mais elle me parle moins, tout simplement.

Sans savoir si cela a vraiment joué, je voudrais dire que j’ai vu le film avant de lire la bande dessinée.

La discussion d’après film m’a incité à prolonger vers ma propre histoire, vers les sentiments et émotions que celui-ci a évoqué en moi. Celle sur la BD m’a porté vers l’esthétique même du récit très très bien retranscrite. Ces récits ont donc dégagé des choses assez différentes en moi.

Enfin, pour dire vrai, cet amour endeuillé et impossible m’a plus dérangé dans la BD car elle pourrait encourager des fantasmes morbides et surtout dangereux. Je pense qu’au final, la vision de l’amour du film est plus positive et tournée vers l’avenir.

L’adoption: Qinaya Tome 1, BD de Zidrou

On peut pas dire ce qu’on a jamais entendu

Alors on grandit seul, on vieillit seul, on meurt seul, tout ça sans avoir vécu

Sur de rien, Shurik’n

Zidrou dans l’adoption (Tome 1), c’est une belle histoire remplie d’émotions.

La BD m’avait été conseillée par une vendeuse quand je lui avait dit être un très grand fan de Jim (aussi édité chez Grand Angle). Pourtant, je n’avais encore jamais fait le pas, reportant sans cesse mon achat. La couverture ne me plaisait pas, le thème me paraissait lourd et potentiellement rempli de bons sentiments. Bref, j’hésitais.

Puis, vint la publication dans le journal Métro pour préparer la sortie du tome 2. Et j’ai tout de suite accroché. Le posséder est devenu très rapidement un « besoin ». Ma compagne me l’a offerte et je l’ai lue début de semaine.

Je vais en parler un petit peu même si elle ne m’inspire pas de grandes analyses. Et je mettrai peut-être l’article à jour après parution du tome 2 …

Etre père

L’absence de père, symbolique ou bien réel, est un thème récurrent et important du récit:

  • un des amis de Gabriel a perdu un enfant
  • avoir un enfant par adoption : en sauvant un enfant qui n’a pas eu de père, on peut tenter de soigner sa propre blessure narcissique de ne pas en avoir eu. On remarquera que c’est le fils de Gabriel qui est le plus persuadé d’avoir bien agi.
  • Gabriel n’a pas été un père et on peut se douter qu’il le sait. Cette agressivité qu’il a envers son propre fils ressemble fortement à cette culpabilité offensive que ressentent parfois ceux qui savent qu’ils n’en ont pas fait assez, même avec les meilleures raisons du monde.
  • avoir un enfant par adoption (2): parfois il y a des raisons psychologiques qui font qu’on arrive pas avoir un enfant par voie naturelle. Ces raisons peuvent être liées à une enfance où le père a manqué et l’angoisse de ne pas pouvoir en devenir un bon soi-même.

D’une certaine manière, c’est banal car beaucoup de nos parents ou grands parents ont été des pères peu présents et pleinement investis dans leur travail. Ce n’est que récemment qu’en tant que père, on cherche à s’investir autant auprès de nos épouses que de nos enfants. Mais c’est très difficile d’être une figure paternelle quand on a pas eu de modèle au départ. Il faut inventer sa fonction.

Gabriel découvre qu’il peut être un bon parent,  y prend goût et plaisir. C’est ce qui rend la fin si douloureuse et on se doute que le tome 2 accentuera cela. Son fils s’en rend compte et jalouse d’ailleurs cette relation. Cependant, en voyant l’intérêt de son père pour Qinaya, il vit un peu par procuration ce qu’il aurait aimé vivre à l’âge de la petite fille. Cela donne des sentiments ambivalents mélangeant fierté et jalousie / envie.

Adopter

L’adoption est une démarche très difficile. La BD aborde cette difficulté et le tome 2 le fera sans doute encore plus fortement.

Mais il y a aussi cette critique de nos bons sentiments d’occidentaux qui se croient autorisés à kidnapper ou  à adopter, dans des circonstances troubles, des enfants provenant d’ailleurs, sous prétexte qu’ils connaîtront forcément une meilleure vie ici.

Sauf qu’élever un enfant, lui permettre de bien grandir ne demande pas uniquement des conditions matérielles et, au contraire, la présence des parents est importante même s’ils sont « pauvres ». Une personne cherchera toujours à retrouver ou connaitre ses origines, qu’elles soient humaines ou géographiques.

Je suis très curieux d’en savoir plus sur les circonstances du rapt et ses conséquences sur Qinaya, sa famille biologique et d’adoption.

Une relation qui commence mal

Gabriel est très grognon et n’accueille pas du tout avec bonheur cette « lubie » un peu spéciale de son fils et de sa belle-fille. Il a, par ailleurs, une meilleure relation avec sa fille qu’avec son fils.

Mais, après avoir pris le temps de découvrir cet enfant, cette petite fille mignonne venue d’un autre continent, il se découvre un peu plus. Il s’ouvre aux autres et au bonheur.

Conclusion

La petite est craquante, le dessin est beau, le cadrage et la réalisation très bons, les couleurs jolies. Toutefois, sans savoir l’exprimer, il y a une sorte de « flou » qui me plait un peu moins. Peut-être suis-je trop habitué à un certain style ? Mais l’histoire prime et j’ai vraiment apprécié la lecture de cette oeuvre intimiste. Mon plus gros regret est que le tome 2 ne soit pas encore sorti ! Je n’aime pas m’arrêter à la moitié d’une histoire …

Pour une fois, je suis relativement muet mais je pense que c’est avant tout lié à cette impression de ne pas encore avoir lu toute l’histoire. Il me faudra mettre à jour cet article dans quelques mois …

Nota Bene de Benjamin Brillaud aux éditions Robert Laffont

Ce livre est léger et intéressant. Il se lit facilement, on apprend des choses et, effet collatéral, on se met à se dire que la violence de Game of Thrones n’est pas si exagérée en regard du passé, finalement.

La seule chose qui ne m’a pas intéressé, mais il est facile de zapper, sont les informations « et pendant ce temps là autour du monde » à la fin de chaque chapitre. Je comprends le but de vouloir donner un peu de contexte extérieur mais c’est tellement lointain et sans influence par rapport aux batailles qui sont contées que l’intérêt est finalement assez bas (de mon point de vue !).

Par contre, durant le récit, le contexte avant/après de la bataille proprement dites est bien restitué de sorte qu’on comprend toujours où on mets les pieds.

La plupart des batailles sont, si pas inconnues, au mieux connues principalement de nom (même pour un amateur du Sciences et Vie Guerres et Histoires comme moi). Du coup, on agrandit vraiment sa culture.

Je pense, sans pouvoir juger, que l’auteur a mené un travail sérieux de recoupement des sources ou qu’il a tenté de le faire. Cela se remarque par les précautions prises dans le texte à différents moments.

Des parties « fiction » sont ajoutées pour aider à nous plonger un peu plus au fond de l’action. Bien proportionnés, ces passages ne m’ont pas dérangés. Ils ne sont pas forcément indispensables mais pas dommageables non plus.

Il n’y a pas de commun dénominateur (hormis bien sur la défaite cinglante pour l’un des deux protagonistes) aux batailles si ce n’est qu’une victoire n’est jamais acquise d’avance quelle que soit la supériorité numérique ou technologique de départ et que le contexte géographique, s’il est bien utilisé, peut faire énormément pour renverser un pronostic (et à mon avis, c’est sans doute là qu’un bon leader saura mettre sa patte : en choisissant le terrain et en l’exploitant au mieux).

Je recommande ce livre aux amateurs de guerre et d’histoire qui ont envie d’un livre au style amateur mais au contenu sérieux. Quelque chose qui se lit facilement et rapidement, sans prise de tête. Je ne le recommande pas à ceux qui veulent une littérature plus scientifique, ce n’est pas le but ici.

Une belle surprise qui m’a permis de souffler après le beaucoup plus compliqué et prise de tête (mais intéressant) que fut le tome 2 de e-penser.

Le plus gros effet de bord est de m’avoir donné envie de relire les exemplaires – disparus 😦 – de l’histoire en Bandes Dessinées (le titre exact m’est inconnu) qu’il y avait chez mes parents et qui contaient avec tant d’intérêt les histoires des conquistadores et explorateurs comme Magellan, Vasco de Gama, Cortès, … Si quelqu’un les possède encore (ou connait même le titre exact), qu’il me contacte …. Je suis intéressé !

Interstellar, film de Christopher Nolan, critique et commentaires

Il est conseillé d’avoir déjà vu le film vu que je fais des spoilers. Si vous ne l’avez pas encore vu et que vous voulez garder toute la surprise, il vaut mieux postposer la lecture de ce commentaire. ;-) Pour autre information, j’ai vu le film au cinéma au moment de sa sortie et la base de l’analyse a été écrite peu de temps après. C’est seulement maintenant que je complète, finalise et publie mais je voulais le revoir avant.

Le but de cet article est de faire divers analyses, commentaires et critiques sur le film et d’ouvrir un espace de débat éventuel avec les lecteurs. Je vous conduis également vers quelques avertissements avant lecture sur la manière dont j’écris sur ce blog à propos du cinéma.

Petites précisions sur le film

Le film a été écrit (avec son frère) et réalisé par Christopher Nolan mais était prévu au départ pour Steven Spielberg si j’ai bien compris ce qu’en dit Durendal dans son VLOG.

Résumé

La Terre ne va pas bien. La NASA, en secret, a pour mission de regarder dans l’espace si la solution à notre survie ne s’y trouve pas. Sans cette solution, nous serions condamnés car plus rien ne pousse sur Terre et l’oxygène se raréfie.

Pourquoi analyser ce film ?

Quand je suis sorti de la séance, j’avais un énorme WTF ? (« c’est quoi ce truc ?? ») dans la tête.

Si, pour moi, on est loin d’être face à un chef d’oeuvre (et je suis en opposition avec les critiques là dessus), on est quand même pas non plus si éloigné d’un film qui dit quelque chose. La prétention du film a être ce qu’il n’est pas m’a ennuyé mais, au final, il n’est pas vide non plus.

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Le titre: « Interstellar »

Un bon point, le titre n’a pas été trahi par la traduction française.

Sinon, il évoque l’espace qui se situe entre les étoiles. L’aspect symbolique du titre n’est pas à négliger. Ne dit-on pas parfois que les personnes disparues se trouvent dans les étoiles ? Or, dans le film, la disparition a un rôle important.

Critiques « premier degré »

Je reprends ici des critiques sur le film comme si on le regardait sans y voir de sens caché. C’est sans doute ici que les fans trouveront le plus à redire. En effet, c’est à son premier degré de lecture que j’ai le moins accroché.

Quand ?

Le temps de l’histoire est très proche du nôtre. Et nous avons très peu de repères temporels. Mais globalement, on ne semble pas du tout être dans le futur. Très peu de technologie ou alors similaire à celle d’aujourd’hui (voiture à essence, pas de GSM mais système de radio, ordinateur similaire au nôtre, fusées similaires aux nôtres).

Toutefois, des dates sont données qui laissent à penser qu’on est au moins quelques dizaines d’années plus loin qu’aujourd’hui, ce qui n’est déjà pas mal. C’est le même monde que le nôtre mais l’humain a déconné et n’a pas réagi face aux dangers connus.

Bien sur, les robots sont beaucoup plus évolués que ce qu’on voit aujourd’hui mais, globalement, les gens normaux vivent comme à notre époque excepté que c’est … moins bien (famines, sciences, tempêtes). Par cela, ce film marque clairement son pessimisme sur notre futur, le fait qu’on soit arrivé à un « plus haut » dans l’innovation et que l’humain n’est pas capable de se remettre en question (même si c’est contradictoire avec le message donné par Mann sur la planète Congélo).

On me dira que c’était indispensable par rapport au thème du film et le besoin d’aller habiter ailleurs. Sauf que Passengers, par exemple, mais aussi la SF de manière générale montre qu’on peut aborder l’exploration spatiale sous un angle colonisateur et que c’est même plus réaliste que de parler de la possibilité de sauver ou exporter l’humanité sur des colonies spatiales.

En soit, ce n’est pas une critique mais j’ai eu l’impression de ne pas retrouver l’univers habituel de la SF hormis le temps écoulé par rapport à aujourd’hui.

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Quel est le fléau ?

C’est pour moi trop vite expédié. On parle de problèmes dans l’agriculture et de manque d’oxygène. Mais ces seuls problèmes sont curables aujourd’hui. Certes, cela demande beaucoup d’énergies de lutter contre la désertification mais un futur qui maitriserait le nucléaire au thorium ou la fusion (ce que la SF permet d’imaginer) ne devrait pas être embêtée au point de risquer de disparaitre.

Je retiens l’hypothèse d’un réchauffement climatique trop important. Mais, je trouve que dans un film qui prend tant de temps à expliquer ce qui se passe dans les dialogues et qui dure si longtemps, un peu plus d’explication aurait eu un intérêt (ne fut-ce qu’une ou deux phrases en introduction).

Oh bonjour, tu viens faire le pilote pour notre mission hyper cruciale ?

Le gars a un TRAUMATISME du fait d’un crash qu’il a eu dans le passé. Il a totalement arrêté son activité de pilote et en fait des CAUCHEMARS la nuit !! A priori, rien que pour le psychologique, il n’est plus fiable (Dieu sait que c’est important pour une mission dans le vide interstellaire).

Mais bon … aucun test physique, psychologique, médical.

Et pourtant, on décide presque du jour au lendemain (on le suppose en tout cas) de l’envoyer dans l’espace et de lui faire piloter une navette avec laquelle on est même pas sur qu’il soit familiarisé. Sans l’entrainement hyper intensif que cela suppose et pour la mission la plus importante de toute l’histoire de l’humanité ! Pour l’envoyer durant des années dans la solitude et le noir intersidéral ! Comme si les facteurs psychologiques ne comptaient pas dans ce contexte là …

Ça c’est un gros WTF !

Et si on terraformait la Terre, plutôt ?

La Terre va mal, d’accord. OK, elle se désertifie. Mais elle n’est PAS encore inhabitable. Et elle est même encore très très loin du niveau atteint par les autres planètes qu’on voit aux alentours de Gargantua. Qui elles-mêmes ne sont pas si éloignées de ce qu’on pourrait voir sur une planète comme Mars, par exemple.

Bref, ce serait un défi technique beaucoup moins dispendieux (dans une société qui ne veut plus dépenser pour l’aventure spatiale !!) et beaucoup plus réaliste de chercher à « terraformer » (rendre habitable) la Terre que d’aller emprunter un trou de ver et transformer une planète inconnue très loin de la nôtre !

D’ailleurs, le problème principal, celui qui motive l’exode, est celui de la production de nourriture. Mais si on arrive à produire de la nourriture dans une station spatiale ou sur une planète où il faut une combinaison pour marcher, est-ce vraiment impossible de le faire sur Terre ?

Surtout quand on a pas beaucoup de temps devant soi. D’ailleurs, le film évacue complètement le destin de ceux qui restent sur Terre. Doit-on les laisser mourir de faim lentement à travers d’innombrables guerres pour les ressources ? Doit-on plutôt réfléchir à une diminution de la population via la natalité ? Favoriser le suicide ?

Bon, là dessus, je ne critique pas, le film est déjà suffisamment long comme ça que pour aborder en profondeur des thématiques supplémentaires. Il n’empêche que les solutions proposées ne sauveront qu’un nombre très faible d’humains et que personne ne semble s’intéresser aux autres. Sauver l’humanité en laissant l’énorme majorité de ses membres actuels crever, c’est quand même bien étrange.

Donc, quand on fait un film sur le sauvetage de l’humanité, parler de ce qu’il faut entreprendre sur Terre n’est pas anodin non plus. Mais ça pourrait fâcher … Tandis qu’explorer l’espace, ça ne fâche personne. Et c’est là qu’on voit qu’on est bien à Hollywood et pas dans une production plus libre et indépendante qui aurait pu « déranger » et proposer quelque chose de plus profond.

Manque de temps et chances de trouver un monde habitable

On scrute l’espace depuis quelques années maintenant à la recherche d’exoplanètes. Et les planètes qu’on découvre comme pouvant abriter la vie sont encore extrêmement rares. Rien que sur le système solaire, il n’y en a qu’une seule pouvant abriter directement et facilement la vie (la nôtre). Mars étant celle qui se rapproche le plus.

Donc, fonder l’espoir de l’humanité sur un système proche où il y aurait une planète directement habitable, c’est quand même avoir de grandes chances de se planter, à priori. Si on avait eu l’a priori que ce n’était pas urgent, et qu’on avait encore des dizaines d’années devant nous, c’eut été plus réaliste d’imaginer fonder des colonies et sauver notre humanité, dommage.

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Etoile ou trou noir ?

C’est peut-être moi qui n’ait pas compris. Mais on ne voit pas d’étoile. Or toute la vie telle que nous la connaissons, en tout cas l’humanité, est ultra dépendante des rayons du soleil (une étoile). Peut-on espérer développer la vie dans ces conditions là ? Bien sur le Trou noir semble produire de la lumière, lui aussi. Mais, le fait-il aussi bien qu’une étoile comme le soleil ? J’en doute. Tout comme je doute qu’on puisse obtenir une telle luminosité sur les planètes qu’on visite et notamment la planète Océan. Or, l’être humain de par son génome et sa conception a besoin de soleil et de lumière.

Planète Océan ?

Une chance pour eux, les planètes sont telluriques. Toutefois, perso, si je devais exécuter ce genre de mission, je me mettrais d’abord en orbite, j’enverrais un robot observer et j’attendrais d’avoir ses observations avant d’atterrir, ne fut-ce que pour choisir le lieu d’atterrissage le plus adéquat. Si ça avait été fait, on aurait eu une morte en moins dans la planète Océan car son caractère inhabitable serait apparu tout de suite.

D’ailleurs comment savent-ils qu’ils ont pied ?? Et comment peuvent-ils imaginer développer l’humanité dans un océan ? Si c’était possible, on le ferait sur Terre, non (au moins, il y a déjà de la vie, du poisson qu’on peut pêcher, etc) ? Cette planète n’avait aucun intérêt dés le départ et ça se voit.

Alors, ultime problème, pourquoi cette scientifique risque-t-elle sa vie pour une balise qu’on utilisera même pas par la suite tellement elle a peu d’intérêt. Je pense que c’est juste une facilité d’écriture pour ajouter de l’émotion, de la peur, du suspense, de la perte de temps, un mort de plus de manière totalement artificielle, et ça me déçoit.

Le film étant déjà très long, supprimer ce genre de moments qui ne servent à rien aurait été, de plus, tout à fait possible (et même bénéfique ! on aurait perdu une scène d’action, mais on aurait gagné une scène ridicule en moins).

Planète Congélo ?

De nouveau, comment espérer développer la vie sur une planète aussi gelée ?? Il est pourtant évident que si la surface est gelée, se rapprocher des profondeurs a peu de chance d’offrir un autre visage. Les cultures ne poussent plus bien sur la Terre à cause de la chaleur mais il faut chercher un juste milieu. Passer d’un désert de chaleur à un désert de glace n’a aucun sens.

C’est pas le pire. Matt Damon, notre super scientifique (le meilleur du monde, comme dirait ma fille) a triché pour qu’on le récupère. MAIS, il n’a même pas les meilleurs résultats, c’est seulement celui qui a continué d’émettre le plus tard. Genre si vous trichez pour être sur qu’on vienne chez vous, vous le faites bien, au moins, non ?? A cause de ça, il a failli ne pas être secouru.

Enfin, sa tentative de meurtre est ridicule et surtout très risquée. Car, de toute façon, il aurait bien fallu qu’il avoue que la vie y était impossible ! Et il n’aurait certainement pas été abandonné sur cette planète.

Pourquoi choisir la planète congélo plutôt que l’autre ?

Le but des scientifiques était seulement de faire des relevés, les envoyer (une fois par an, on ne sait trop pourquoi) puis attendre. Dans ces conditions là, sauf si j’ai raté quelque chose, on se fiche un peu de savoir de quand date la dernière émission de données. Seul le résultat des échantillons compte. Et ce n’était pas la planète congélo la meilleure !

On peut se dire que c’est fait exprès pour, facilement, donner un peu de substance et d’action au film et d’y mélanger une intrigue amoureuse. Mais cela aurait été mieux amené si les meilleurs données avaient été envoyées par la planète congélo (d’autant plus qu’elles sont quand même trafiquées !).

Pourquoi envoyer des scientifiques seuls ?

Il est connu que l’être humain a besoin d’interactions, sinon il dépérit. Qu’il soit un grand scientifique ou pas. Et là, on les envoie seuls ! Au moins deux, avec des préservatifs ou une stérilisation préalable (pour éviter les grossesses non désirées) aurait quand même été un minimum. En réalité, même à plusieurs, il y aurait eu des soucis (mésententes, jalousies, … on sait que la durée de vie d’un « couple » n’est pas toujours très longue) mais seuls, c’est la folie assurée.

La difficulté à rester enfermés à plusieurs et à supporter les odeurs de l’un, l’humour de l’autre, l’absence de sexe, les désordres mentaux, etc … Cela constitue des défis énormes pour l’exploration spatiale de longue durée. Pour moi, ce sont même parmi les défis les plus importants. Tu peux avoir une technologie irréprochable et quand même faire foirer ta mission car tes astronautes se sont entretués ou suicidés en chemin (ou morts de maladie). Et ici, on l’évoque à peine. Dommage.

C’était peut-être le génie de Event Horizon, de faire un thème central du danger pour notre santé mentale et la survie des équipages de voyager « trop » loin.

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La technologie

De nouveau, une facilité du scénario pour créer de la tension et des choix forcés, les vaisseaux fonctionnent avec du carburant. Et, on est dans la science fiction ! Dommage de ne pas avoir osé quelque chose de plus innovant.

Le facteur humain

La réaction de Matt Damon, qui trafique les données, est tout à fait compréhensible. Et même prévisible ! Comment cela se fait-il que ces données puissent être trafiquées ? Il aurait fallu prévoir un moyen pour que ce ne soit pas possible. Et qu’un contrôle soit effectué. Sur Terre, la plupart des métiers fonctionnent avec un contrôle externe ou interne mais là, on y a pas pensé … Bien, ils sont pas dans la merde.

Les communications

Ho, comme c’est pratique. Le scénario nous explique que ça passe dans un sens mais pas dans l’autre (ou alors une fois l’an et de manière très rudimentaire). Comme ça ils sont isolés et on ne sait rien de la réussite ou non de leur mission. Ça rajoute de l’émotion et du drame. Mais c’est trop facile.

Je critique beaucoup d’éléments du film mais celui-là en particulier n’aurait pas du exister … on se fiche trop du spectateur.

Nouvelle planète avec vue sur « trou noir »

Ca vous dit de reconstruire l’humanité à proximité d’un trou noir ? Moi pas … Rien d’autre à dire tellement ça me parait évident.

« Ils »

Etrange. Nos scientifiques se sont aperçus de la création d’un trou de ver à proximité de notre planète. OK. Mais ils l’attribuent à « ils ». Cela donne un peu de mystère au film mais j’aurais préféré qu’on s’aperçoive d’un trou de ver sans chercher à l’expliquer par des sortes d’extra terrestres. Envisager que des extra terrestres auraient créé un trou de ver pour nous sans l’utiliser pour voyager n’a pas de sens. De même que savoir que nous sommes là préalablement à la création du trou de ver est en soit également impossible.

Le plan « B »

Je rêve où ils comptent peupler une planète avec juste des embryons ? Hohé ? Et le fait qu’un bébé n’est pas autonome, a besoin de personnes autour de lui pour être éduqué, grandir … apprendre ? Et la difficulté de maintenir le savoir et le progrès technique, ce qui demanderait au moins une arche de Noé entière de tous les métiers ?

Même quelques humains ne seraient pas suffisants pour élever une marmaille pareille, sans médecine, antibiotiques, hôpitaux, etc … Et si on est capable d’envoyer cent personnes, les embryons perdent du coup beaucoup de leur utilité. Ce plan B parait avoir été aussi peu étudié que le reste, en définitive.

Les agriculteurs ?

L’école ne veut pas que le fils parte étudier à la Fac car il y a besoin de cultivateurs. Toutefois, ça m’a paru étrange parce qu’on voit bien qu’on a encore une agriculture hyper mécanisée et productiviste avec des champs immense pour une seule famille d’agriculteurs. En ce sens, il n’y a pas l’air d’avoir réellement beaucoup plus besoin de main d’oeuvre qu’aujourd’hui (ou une petite part de la population est suffisante). Par contre, plus de scientifiques pour régler les problèmes de la planète, réfléchir à des OGM et à des solutions ne serait pas du luxe.

C’est illogique, sauf à vouloir démontrer que le monde ne tourne pas rond (et en soit, j’applaudis l’idée si c’est un peu plus assumé).

Il aurait été plus cohérent de montrer une agriculture non mécanisée, avec des chevaux, biologiques, qui demandait beaucoup plus de main d’oeuvre, ce qui aurait été, en plus, en adéquation à la fois avec le contexte méfiant envers la science du monde dans lequel se passe l’histoire et également avec le besoin affiché de plus de cultivateurs.

Le monde = les USA

Quand le monde est sauvé par la NASA qui plante des drapeaux américains aux confins de l’univers, oui, je trouve ça un peu con et agaçant, c’est clair. Mais c’est tellement habituel.

Serpent qui se mord la queue

Ma dernière critique est aussi la plus forte. Toute l’intrigue ne peut se résoudre que via une « boucle infinie » et un paradoxe temporel. En effet, ce que fait le personnage à la fin est censé s’être déjà produit avant qu’il ne parte (on le voit au début du film). Donc, c’est totalement impossible.

Ce à quoi le film répond avec une pirouette digne d’un enfant de cinq ans: mais oui, il faut s’affranchir du temps et tout devient possible (bien sur !). C’est presque texto dans la bouche de Murphy quand elle résout l’équation.

Des planètes pouvant abriter la vie mais …

Jadis, les explorateurs étaient des hommes prêts à endurer mille dangers. En ce compris la rencontre avec des animaux sauvages ou des tribus d’indigènes pas toujours très amicales.

Mais là, leur équipement ne tient absolument pas compte de cette possibilité de rencontres dangereuses avec une vie extraterrestre, même végétale.

En ce sens, ils recherchent la planète qui ait le plus de chances de pouvoir abriter la vie tout en faisant comme si il était certain que celle-ci ne l’abriterait pas du tout.

Suspense et station spatiale et autres problèmes style navette

Pour aller plus loin dans la critique au premier degré

L’excellent et hilarant spoiler de l’odieux connard (si vous êtes fans du film et ne supportez pas la critique, n’y allez pas).

Critiques « second degré »

Ici, on va aller un peu plus dans le « psychologique » et « symbolique ». Si vous n’aimez pas ce genre d’analyses plus « tirées par les cheveux », alors, je pense que vous pouvez vous arrêter ici. Toutefois, je pense que ce film doit essentiellement se comprendre dans son second degré. Donc, si on s’arrête ici, on perd pas mal de clés de compréhension de l’histoire.

Je pense qu’il y a vraiment un sens au film mais qu’il est difficile de l’appréhender et que, donc, je peux me planter totalement dans mes réflexions et analyses. C’est pour ça que je vous incite à commenter et critiquer abondamment. Pour un autre film (« le cartel »), ça m’a d’ailleurs aidé à mieux le comprendre.

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De quoi parle réellement le film ?

Le film parle de la difficulté du deuil, de ce qu’on ne peut pas contrôler dans la vie et qui nous fait peur, de la manière dont on éduque sa fille en l’absence de mère et de ce qu’il faut faire pour s’en sortir et vivre malgré tout.

Allons plus loin et évoquons quelques scènes ou concepts.

Le crash de la navette et la science

Le film commence par ça, ce n’est pas du tout anodin (le début d’un film ne l’est presque jamais). C’est un cauchemar, pour lui. Un jour, un évènement inattendu et inexpliqué est arrivé et lui a fait perdre le contrôle. Ce qu’il ne peut expliquer le terrorise. Il arrête alors la recherche spatiale et devient agriculteur.

Pour moi, ce crash symbolise la mort de sa femme. La science n’a pas pu la sauver. Et quand il se rend à l’école pour la réunion de parents, on voit qu’il a une certaine ambivalence vis-à-vis de la science. A la fois, sa fille a encore accès au savoir non camouflé (missions Apollo) et dans le même temps, on voit que malgré ses bons résultats, son fils ne pourra se rendre à l’université.

Par ailleurs, on peut voir que sa fille est liée à la science et son fils à l’agriculture.

Donc l’une reste liée à son ancien monde, celui de la conquête spatiale, celui de sa vie avant le décès de son épouse (on a pas de date, mais je me permets de le situer ainsi), celui d’un moment où tout était encore possible et le monde pas encore en « phase terminale ».

Et l’autre est lié au monde d’après, celui de la désespérance, de l’arrêt du programme spatiale, du besoin de revenir en arrière sur ses ambitions et de se contenter des tâches liées au bas de la pyramide de Maslow.

Un fantôme ?

Là, ça me parait assez simple, le fantôme, c’est sa femme et la mère de sa fille.

Les fantômes n’existent pas, dit-il au début du film, tout comme son épouse qui n’est plus de ce monde. On remarquera que cette histoire ne lie que le père et la fille. Le fils ne semble pas exister dans cette « intrigue ».

Hormis cela, la mère est également un fantôme par l’extrêmement faible place qu’elle occupe dans le film. On ne parle quasiment jamais d’elle. Cette faible place est, paradoxalement, un indice de sa très grande importance.

On remarquera que cette histoire de fantôme arrive pendant le cauchemar de la navette qui le « hante ». Jusqu’au décès de son épouse, il a pensé que la science lui permettrait de toujours tout contrôler et la perte de cette certitude l’a rendu fou. Il ne s’en est jamais remis  ni n’a réussi à faire le deuil. Or, ne dit-on pas qu’un fantôme est là parce que quelque chose d’irrésolu existe, comme son deuil justement.

Ma pensée est également que si la fille est touchée par le fantôme, c’est parce que son père ne l’a pas aidée à faire le deuil. Probablement que son sexe ou la ressemblance avec sa mère ne l’a pas aidé.

Pourquoi l’histoire du drône au début ?

Pour moi, la chasse au drône au début du film n’a qu’un seul but: faire entendre à la fille qu’elle doit avoir son esprit critique par rapport à ce que lui demande son père et que s’il lui demande de sauter « une falaise », elle ne doit pas le faire. Comme s’il avait lui-même conscience en partie qu’elle devait s’émanciper de lui pour vraiment grandir et vivre sainement sa vie.

Sinon, on peut également se dire qu’il stoppe un drône « de surveillance ». Est-ce également un hasard ? Comme s’il était parano ou, autre hypothèse, qu’il était lui-même acteur de la perte de contrôle scientifique sur le monde.

Le rapport au temps

Dans le trou noir, Cooper se contente d’entretenir une boucle temporelle dans laquelle il est prisonnier. Il n’arrive pas à s’échapper de la catastrophe que fut la mort de sa compagne. Cette boucle peut aussi être représentée par son fils qui continue le même métier ou son petit fils qui a son nom.

Alors que Murphy, elle, arrive, avec les données du trou noir (et donc de ce qui s’y passe) à vraiment comprendre la situation. Il en ressort qu’il faut pouvoir faire le deuil pour s’en sortir (le temps, dans l’équation). Ce qu’elle arrive parfaitement.

La scène de l’hôpital et la fin

Murphy a réussi à reprendre goût à la vie et à s’en sortir. Elle a eu des enfants et des petits enfants et a réussi, elle, à faire avancer la conquête spatiale en créant des bases spatiales dans l’univers.

Cooper, lui, est évidemment décédé dans le trou noir (sa boucle infinie sans deuil de son aimée). Il l’a été en emportant avec lui son fils, qui n’a pas réussi à avoir de descendance prolifique. Il arrive dans cette chambre d’hôpital comme un fantôme que personne ne remarque. Si ce n’est sa fille qui n’a jamais cessé de l’aimer même si elle n’a pas su le sauver de sa folie.

Au final, la voie qu’avait suivi Cooper était sans issue, tant le plan A que le plan B. Celle de Murphy, le plan C consistant à créer des bases dans l’espace a été la seule réussite. La Terre n’a jamais eu de nouvelles de l’escapade de Cooper et ses acolytes et tous les efforts qu’ils ont accompli n’ont servi strictement à rien. C’était complètement vain, en ce sens, l’analyse au premier degré devient moins catastrophique et est contrairement très cohérente avec le sens au second degré.

Impressions personnelles finales

J’avais beaucoup trop d’attentes vis à vis de ce film. Les critiques dithyrambiques ne rendent pas service à l’oeuvre. Car ce n’est pas un chef d’oeuvre et on est d’autant plus déçu qu’on pense qu’on va en voir un.

Film assez moyen, mais pas inintéressant, et qui se laisse voir. Pour ma part, on aurait très bien pu retirer la « caméra à l’épaule » sans que le film n’y perde quoi que ce soit.

Il me parait impossible que le scénariste n’ait pas eu conscience de l’aspect second degré de son film. Et je trouve que cela m’aide à apprécier le film. Un peu comme si le film gardait volontairement deux degrés de lecture dont un resterait opaque pour la majorité de ceux qui le verront. Une manière de faire un film intelligent sans perdre trop de spectateurs en chemin.

Mais, pour autant, le film ne sera pas « culte » pour moi. L’écriture comprends trop de défauts qui m’en décroche sans arrêt (cf. la critique premier degré).

Pour aller plus loin

Après séance du fossoyeur de films:

VLOG de Durendal:

Autres critiques intéressantes:

2016 en vrac … petit bilan

WordPress ne fait plus de rapports automatisés, du coup, le bilan sera un peu plus personnel cette année: vie, blog, séries, films, livres.

Dans ma vie

2016 fut l’année d’un nouvel amour que j’espère durable, de vacances reposantes et de la première année complète de garde alternée (qui fonctionne très bien). Ce fut aussi une entrée en primaire stressante pour mon petit lapin mais elle a reçu toutes les éloges des professeurs lors de la réunion de parents.

C’est aussi beaucoup d’angoisses malgré mon apparence paisible. Et ce fut la mononucléose que je ne souhaite à aucun adulte même si j’avais heureusement quelqu’un près de moi pour me soutenir dans la maladie.

Je n’attends rien de 2017 mais je pense que le pire est derrière moi, dans ma vie.

J’espère pouvoir avancer professionnellement, dans mon couple et dans ma famille, ce sont mes souhaits. Et j’aimerais pouvoir finaliser un projet d’écriture fictionnelle mais qui n’est pas encore une priorité face à tout le reste.

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Pour le blog

Le blog a récemment passé les 120 000 vues (et les 100 000 en juin).

Cette année fut la plus vue de son histoire avec un peu moins de 45 000 vues. Il y eut aussi le plus gros mois avec 5 447 et le plus gros jour avec 653 vues (pour la diffusion télévisée de « Perfect Mothers« ). La progression est constante d’une année à l’autre et ça me fait plaisir. Mais je sais aussi que toute progression connaitra un jour une fin.

210 commentaires, c’est un commentaire deux jours sur trois. Il y a aussi les contacts par e-mail ou messenger auxquels je réponds régulièrement. Tout ça est encore tout à fait gérable et c’est tant mieux.

Aujourd’hui, il y a 127 articles publiés. 18 l’ont été en 2016. J’essaierai de maintenir ce rythme mais toujours la qualité avant la quantité. Le prochain film devrait être Interstellar (depuis le temps qu’il attend !).

Crimes à Oxford, la face cachée de Margo et Transcendance ont été trois analyses de film qui attendaient depuis longtemps et qui ont pu être publiées. Si je peux faire Interstellar, Hook et The Reader cette année, je serai déjà content.

Les articles publiés étaient plutôt diversifiés. Même si cela me fait perdre des vues et des abonnements, j’aime garder cet aspect « journal » qu’avaient les blogs à l’origine et cela continuera.

RDV au cap des 150 000 pour en rediscuter. Cela devrait arriver au grand plus tard à la fin de l’année.

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Conseils culturels

Rayon séries

L’année dernière, grâce à l’offre BeTV, j’ai découvert la série The Wire dont on m’avait tant parlé déjà. J’ai adoré. Cette série représente vraiment ce que j’aime voir à la télévision: des histoires bien écrites et bien travaillées, un certain réalisme, un bon casting, des personnages intéressants et pas manichéens et également en petit plus, une petite critique du fonctionnement de nos sociétés mais sans pour autant tomber dans la facilité.

Cette série devra à terme figurer dans ma Dévédéthèque !

Je n’avais pas encore non plus eu l’occasion de voir Game of Thrones. J’avais tort mais cela m’a permis d’en faire un moment télévisulel à partager entre amoureux. Cette série est juste parfaite. Et la fin de la saison 6 est purement jouissive. WAW !

Rayon nouveauté, Billions apparu fin de l’année m’a beaucoup plus. Je ne sais pas où va nous mener la saison 2 qui arrivera très vite mais ça risque d’être très sympa.

Enfin, The Young Pope m’a vraiment captivé grâce surtout à son excellent casting. Très bonne qualité et très intéressant (et puis, c’est gai de se mettre au jeu de ce qu’on ferait si on devenait Pape). De Zestien, petite série flamande est un peu « OVNI » mais vraiment drôle et un peu acerbe.

Rayon pas vraiment déception mais quand même un peu: Westworld. Thème extrêmement intéressant et traité de manière originale. Excellent casting. Atmosphère géniale. Mais plus les épisodes passent et plus je deviens sceptique sur l’histoire et le scénario. Et le dernier épisode qui aurait pu être une apothéose a viré un peu au n’importe quoi selon moi. C’est plus un « Meh » ( (C) Fossoyeur de films) qu’un flop et je regarderai la saison 2. Mais voilà, je suis d’autant plus déçu que le sans faute aurait pu être possible.

Rayon carrément déception (toujours un peu plus): Walking Dead. Je continue à regarder par habitude mais les faiblesses sont des gouffres. On ne va pas tirer sur l’ambulance.

Côté films

Je ne vais pas faire trop long, je ne liste pas tout ce que j’ai vu, ni tout ce que j’ai aimé, j’essaye de me limiter au cinéma, par ailleurs:

  • Papa ou Maman 2 (différent du premier, ce qui est positif puisque ça reste très drôle)
  • Ma vie de courgette (émouvant, beau ! la preuve qu’un budget énorme n’est pas obligatoire). Je regrette juste de ne pas avoir pu le voir avec Flo.
  • Don’t Breathe (très bon film d’horreur, et je suis exigeant car il est très facile de faire du mauvais, c’est un jeu d’équilibres compliqué)
  • La danseuse (WAW)
  • War Dogs (je dois admettre que ma compagne a moins aimé, cela doit être un film à l’humour plus masculin)
  • A man called Ove (le meilleur film de l’année selon moi !!! Injustement méconnu même si je comprends que la VO puisse rebuter. Humour et émotions sont au programme durant tout le film)

J’ai beaucoup aimé, très bons films également :

  • Le livre de la jungle (grande réussite Disney et très belle adaptation)
  • Pride and Prejudice VS Zombie (Waw, un bel ovni très réussi)
  • Zootopia (excellent film d’animation très drôle)
  • Spotlight (quelle aventure !)
  • Joy (un beau biopic réussi)
  • Comment c’est loin (je pense l’avoir vu en 2016)

Côté livres et BD

  • La force des discrets de Susan Cain (lisez le !)
  • Guy Delisle, S’enfuir, récit d’un otage.
  • JIM, l’érection (ce n’est pas érotique, ne fuyez pas à cause du titre)
  • Elisabeth Badinter, fausse route. Très instructif.

Le mot de la fin …

Ce blog me prend du temps, mais pas tant que cela en fin de compte. Et j’en ai encore à vous consacrer. N’hésitez jamais à écrire, commenter, me contacter, m’interpeller. Et à vous abonner au flux RSS (je conseille Inoreader pour les lire) pour être tenu au courant de la sortie de chaque article !

Et puis, h’hésitez pas, vous aussi, à devenir blogueur pour être participant au débat plutôt que seulement spectateur.

Par contre, ne le devenez surtout pas pour suivre cette mode de gens qui pensent qu’ils vont pouvoir devenir célèbres ou en vivre. Oui, ça peut être un rêve. Mais bloguer ne vaut le coup que si c’est une vraie passion à la base.

Allez, je vous souhaite une bonne année 2017 !