Sa Majesté des Mouches, livre de William Golding

Sa Majesté des Mouches est un livre qui a connu de multiples illustrations de couvertures mais voici celle que j’ai toujours connue et que j’apprécie le plus :

Introduction

Comme d’habitude avec moi, sinon ce n’est pas intéressant, on va faire des « spoilers » et dévoiler ce qui se dit et se passe dans le roman. Pas d’analyse, même légère, autrement.

Si on regarde la page Wikipedia, cette œuvre a eu une influence considérable sur beaucoup d’auteurs vu le nombre phénoménal d’adaptations plus ou moins fidèles.

Je l’ai découvert en librairie d’occasion durant un de mes séjours à la mer quand j’étais enfant. A la réflexion, je pense que la couverture a fait beaucoup pour m’attirer car, sinon, il était vraiment en mauvais état (la première édition date de 1956 et il aurait pu avoir vingt ans facilement).

Dernièrement, je l’ai relu pour ma fille (huit ans). Je dois avouer que je n’avais qu’un très vague souvenir de l’oeuvre avant de la recommencer sinon j’aurais un peu plus hésité même si au final, elle a aimé (mais elle est bon public).

Une particularité de ce livre, c’est que j’ai toujours eu du mal à en retenir le vrai titre. Généralement, je l’appelle « le seigneur des mouches » sans que je ne me l’explique vraiment. Peut-être est-ce du au titre original qui est « Lord of the flies », soit littéralement justement « le seigneur des mouches » comme si ce titre s’imposait naturellement au récit.

Style et contexte

L’oeuvre utilise un style à la fois très précis et riche en vocabulaire mais sans que ça n’empêche jamais, même pour un jeune enfant, de comprendre tout ce qui se passe.

Sorti en 1956, on  le sent héritier du traumatisme très proche de la seconde guerre mondiale qui vient de se terminer.

Histoire

Résumé

Un avion s’écrase sur une ile déserte (d’humains) avec à son bord uniquement des enfants. Nous sommes à une époque pré technologie où l’absence de boite noire, de satellite, etc … va poser la question de leur survie et de leur récupération de manière bien différente à aujourd’hui.

Pour eux, très rapidement, le seul moyen de s’échapper est d’éveiller l’attention d’un éventuel navire s’approchant des côtes de l’ile avec un feu qu’ils doivent maintenir nuit et jour et alimenter de feuilles pour avoir une fumée bien épaisse.

Ils devront donc commencer par redécouvrir le feu grâce aux lunettes de « Porcinet ». Un gamin intelligent mais que personne n’écoute par manque total de charisme.

Une autre de leur préoccupation va être de créer un semblant de civilisation par une structuration et un chef avec une assemblée où la parole se partage via une conque qu’on se donne d’une personne à l’autre. Toutefois, quand il faut choisir les priorités, entre feu et maintien de l’illusion d’un sauvetage ou chasse court termiste aux animaux de l’ile, le peu d’institution qu’ils ont créé vacille et la force et le plaisir immédiat et sauvage l’emporte.

La viande l’emporte. Celui qui, par la force, arrive à faire couler le sang, animal comme humain, détient désormais le pouvoir et oblige chacun à se soumettre ou à mourir.

Entre les deux, une histoire de monstre aide à créer la panique et à perdre tout sens humain et rationnel. Ce monstre existe d’abord dans l’imagination des plus petits qui doivent faire face à leurs peurs et à l’absence de leurs parents. Il est dans chaque page car, à la première lecture, on ne sait pas vraiment à quoi on a à faire : simple fiction ou roman fantastique.

Le monstre finira par prendre corps via un parachutiste mort et tombé avec son parachute qui se gonfle et qui dans l’ombre de la nuit nourrit tous les fantasmes. Même les plus rationnels finissent par y croire. Et quand un des enfants réalise la vérité, il est tué avant d’avoir pu s’expliquer vraiment ; pris dans la folie sauvage de ses congénères s’exprimant par une danse et une transe tribale.

Pour l’enfant que j’étais, c’était d’autant plus troublant que j’ai pu prendre au premier degré les descriptions de sa majesté des mouches (têtes de cochon qui parlent à un des enfants déjà devenu un peu « barjo »). Pourtant, à ce moment là, on sait déjà, nous le lecteur, que le monstre n’existe pas. Mais les descriptions sont tellement bien faites et prenantes qu’on peut vraiment se prendre au jeu, surtout si on est jeune.

Au final, alors que les enfants ont sombré dans la sauvagerie et n’osent s’opposer à leur nouveau chef (le livre n’est pas si explicite mais on suppose qu’ils ont vu ou été victime de tortures horribles voir de maltraitances sexuelles), le chef du début se retrouve à fuir durant une battue qui a pour objectif certain de le soumettre et pour objectif probable de le tuer voir de le manger. Un incendie ravage même les lieux tant plus personne ne semble garder un sens des proportions.

Dans les tous derniers instants, voilà un adulte qui arrive et qui sonne la fin de la récréation. Nos loups semblent redevenus agneaux et soumis à la posture imposante, et charismatique, qui leur fait face. Il a lui même du mal à reconnaitre les enfants qui sont en face de lui mais qui, on en doute pas, ont déjà recouvré une partie de l’humanité en peu de temps.

Le livre s’arrête alors là et on ne saura jamais vraiment ce qu’ils deviennent ensuite. Ce n’est de toute façon pas le sujet du livre.

Conclusion

Il ne se passe pas tant de choses car on peut résumer en peu de lignes mais les descriptions sont longues. Surtout, cela permet d’insister sur chaque étape qui mène vers l’horreur en les vivant pleinement. Au début, l’histoire semble un rêve. Ils peuvent faire ce qu’ils veulent, bronzer, jouer, se baigner dans une belle eau. Mais cela dérape pour ne plus jamais aller mieux jusqu’à l’arrivée des adultes. Peut-être est-ce la manière dont le livre nous marque si fort. Nous le vivons d’abord comme un immense rêve (plus d’adultes, faire ce que l’on veut, endroit paradisiaque) avant de découvrir le cauchemar. Et les deux extrêmes sont ressentis de manière forte.

Se déshumaniser

Le choix des enfants

Cette fiction nous montre comment des enfants peuvent se déshumaniser totalement en peu de temps et reculer de plusieurs siècles d’évolution.

C’est pour moi une des plus grandes leçons. L’humain évolue certes depuis des milliers d’années mais, dans la vision pessimiste et réaliste de l’auteur, on se rend compte que rien n’est acquis. Notre état sauvage peut revenir en extrêmement peu de temps si l’on y prend garde. Ce n’est évidemment pas un hasard si ce thème est traité si près de la fin de la seconde guerre mondiale et dans un contexte de guerre froide où on estime le « encore pire » toujours possible.

Je ne vais pas trop discuter du choix de prendre des enfants comme protagonistes. Je pense que les enfants sont à la fois plus proche de l’état de nature et plus malléables. Dans un sens positif aussi bien que négatif. Les adultes ne sont jamais que des enfants qui ont grandi et ne sont pas si différents d’eux. Mais, surtout, les enfants ont ce vernis d’innocence qui nous les fait paraitre comme naturellement bons alors que, je pense, c’est bien tout le contraire. L’éducation a son importance. Mais l’usage de non adultes pour le récit permet surtout de choquer plus et de permettre l’identification des jeunes lecteurs, de manière forte, au récit. Peut-être dans une visée éducative.

Les ingrédients

Le récit permet de ressortir plusieurs causes possibles, et cumulables, au changement entre début et fin de l’histoire.

En premier lieu, il y a la perte de l’espoir.

Seuls quelques enfants semblent vraiment accorder une priorité au feu.

Pour la majorité de ceux qui s’en fiche, c’est probablement parce qu’ils perdent vite l’espoir de revoir un jour leurs parents ou famille. Pour la minorité restante qui ne s’en préoccupe pas plus, peut-être parce que cette nouvelle réalité leur semble préférable à ce qu’ils connaissaient avant. Dans cette minorité, je pense surtout au chef chasseur qui se donne une importance qu’il n’aura peut-être plus jamais ensuite et qui le sait très bien.

En deuxième lieu, il y a le charisme.

Le premier chef l’acquière par son caractère de grand et par l’acquisition d’un beau coquillage qui fait un bruit puissant.

Le deuxième l’acquière d’abord par le plaisir de la viande, court termiste (il n’y a pas d’élevage) mais que le rôle de chef des chasseurs lui donne. Il attire tout le monde puis les maintient sous sa coupe par la peur et la violence dans un territoire clos qu’il peut facilement contrôler. En y repensant, je me demande si l’anthropophagie n’est pas partie intégrante du récit mais ma lecture est trop lointaine maintenant pour en être sur.

Le dernier, celui qui les sauve, par sa prestance d’adulte et par l’espoir qu’il redonne de recouvrer la civilisation.

En troisième lieu, il y a le plaisir.

La viande représente ce plaisir tant apprécié et qui fait saliver. A côté de ça, le premier chef n’a rien à apporter car il rappelle les contraintes et les règles. Même dans les premiers instants, les plus joyeux, il est donc un rabat-joie.

En quatrième lieu, il y a, et c’est paradoxal, la nostalgie de la civilisation et l’attrait de son absence.

Le chef des chasseurs leur rappelle cette douce civilisation en leur donnant cette viande qu’il pouvait manger en abondance avant. Mais il leur offre également la possibilité de vivre sans la contrainte du chef « rabat-joie » (adieu le feu à entretenir, les cabanes à construire, les discours pessimistes). Dans un premier temps, son monde parait idéal et un parfait compromis. La violence vient alors tout casser mais il est déjà trop tard car tous sont sous son emprise.

Alors qu’ils sont d’abord attiré par un monde dans lequel ils n’ont plus de contraintes, ils se retrouvent finalement à devoir obéir au doigt et à l’œil à un chef qui leur demande des choses pires encore. L’absence d’obligations n’était qu’une illusion en trompe-l’œil, tôt ou tard il faut payer l’addition.

En cinquième et dernier lieu, il y a le monstre.

Véritable épouvantail et croque mitaine, même les plus grands et les plus rationnels finissent par y croire sans pourtant jamais l’avoir vu clairement. Au final, c’est révélateur, c’est un fou qui finit par découvrir la supercherie mais qui meurt poussé dans le vide par la folie ambiante, littéralement.

La mort

La mort n’est pas absente de l’oeuvre, dés le début, un enfant meurt brûlé par négligence alors qu’ils ont incendié, sans le vouloir, une partie de l’ile.

Ensuite, plusieurs morts, souvent proches de nous, des personnes qu’on suivait, et parmi les « gentils », continuent tout au long du récit. Jusqu’au héros présumé qui est traqué et qui n’échappe que de justesse à son destin promis.

Paradoxalement, si l’espoir de retrouver la civilisation habite notre héros, il n’y a qu’à la fin qu’il s’inquiète véritablement pour sa survie. C’est celui qui est le véritable repère du groupe, le tuteur pour ne pas tomber. C’est celui qui fait le plus pour maintenir un semblant de civilisation. Il ne recherche pas à devenir chef mais cherche à le rester car il sait que c’est le seul moyen de maintenir un espoir de sortie et de vie « humaine ».

C’est peut-être là que je vois la plus grande différence entre les enfants et les adultes.

Si les enfants sont d’abord préoccupés de trouver un sauvetage extérieur, ce qui les rend encore plus à la recherche d’un grand chef providentiel, des adultes auraient probablement d’abord chercher à établir des règles pour simplement survivre. Ce qui ne semble pas la préoccupation principale des rescapés de l’accident d’avion.

Ce qui me touche dans le récit

Je ne me souvenais plus de grand chose avant de réentamer la lecture. Mais je savais que c’était un livre qui m’avait fortement marqué étant enfant et que je voulais relire. Puisque je cherchais un nouveau livre à lire à ma fille, je me suis saisi de l’occasion pour faire d’une pierre deux coups.

Le style est le plus particulier et ce qui, je pense, rebutera le plus les lecteurs d’aujourd’hui. On est plus du tout habitué à un style pareil. Toutefois, je pense que cela fait partie de ce qui m’a accroché. Les nombreuses descriptions nous permettent de nous immerger dans cette ile et d’y vivre comme si on était fantôme caméraman de leurs aventures.

Ensuite, pour moi qui ait toujours eu à la fois une grande sensibilité à la justice et à l’ordre civilisationnel, au fait de pouvoir vivre ensemble sans se faire du mal, ce livre est évidemment une grande claque. Il représente précisément le danger de la société dans laquelle je ne veux pas, aujourd’hui, vivre.

Pour faire un parallèle d’actualité, je pense un peu à la raison pour laquelle je ne suis pas du tout attiré par le mouvement des « Gilets Jaunes ». Derrière leur totale anarchie, même les meilleurs sentiments seront, en cas de révolution, récupérés par les instincts les plus bas et les plus dangereux. Et des gens comme moi, comme Ralph, seront les premières cibles de ce genre de mouvements qui peuvent facilement dériver vers le fascisme et la dictature même si l’esprit n’est absolument pas à cela dans l’esprit de ces gens.

Et c’est d’ailleurs ce qui est fascinant avec ces garçons piégés. Ils sont entrainés malgré eux dans la barbarie. Lentement, mais surement. Littéralement piégés par le nouveau chef qui en échange de viande (comme la promesse de Scar faites aux hyènes dans le Roi Lion) en fait ses affidés puis ne leur permet plus de changer de chef.

Je pense que c’est, au final, la plus grande leçon du roman. Toujours, plus que jamais, d’actualité. Certes, nous avons évolué durant des milliers d’années. Mais le retour à la barbarie la plus complète peut se produire demain et il ne faut pas beaucoup de temps avant qu’on ne s’asocialise et deviennent des bêtes furieuses aux ordres. Ne l’oublions jamais. C’est ce que j’aime, comme message, et qui me terrifie en même temps. Même les acquis qui ont mis le plus de temps à se créer peuvent se perdre en un rien de temps.

Célébrons nos « Ralph », souvenons-nous du passé et ne choisissons pas de mauvais chefs ! Pour être plus terre à terre, les droits de l’homme sont ce qui nous permet de rester dans la civilisation, choisir de les oublier ne nous amènera jamais rien de bon.

Pour aller plus loin

J’ai trouvé quatre articles de blog qui en parlent.

Ceux parlant du livre de manière positive :

Celui parlant du livre de manière négative :

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