La vérité sur l’affaire Jacqueline Sauvage, livre de Hélène Mathieu et Daniel Grandclément

Le 10 septembre 2012, Jacqueline Sauvage abattait de trois balles de fusil, dans le dos, de sang froid, son époux Norbert Marot. En première instance, puis en appel, elle fut condamnée à dix ans de prison. L’affaire fut fortement commentée et des livres furent publiés dont celui-ci.

Pourquoi avoir lu ce livre ?

Cette affaire a été énormément médiatisée. Mais la médiatisation aide rarement à voir plus clair surtout quand on y ajoute la politisation et le militantisme. Chacun communique avec ses intérêts et la vérité devient plus difficile à approcher.

Concernant ce procès, j’avais été interpellé par les articles du blog « vu du droit » car ils donnaient un éclairage différent :

J’ai donc voulu en savoir plus et suis tombé sur un livre qui semblait vouloir pratiquer une enquête relativement neutre en interrogeant tout le monde et sans a priori. Il a trainé quelque temps dans ma bibliothèque puis, n’y tenant plus, je l’ai lu quasiment d’une traite.

Ce livre me paraissait sérieux et offrir suffisamment de recul pour y voir plus clair. C’est un livre très facile et rapide à lire et somme tout assez intéressant. Je n’ai pas été déçu. Quelle que soit votre opinion, s’il y a un livre à consulter, il me semble que ce doit surement être celui-là.

Dans cet article, je vais vous livrer quelques réflexions que le livre m’a inspiré.

Avertissements

Dans ce dossier, comme souvent en justice, chacun calque sa propre situation. Défendre Jacqueline Sauvage, cela peut être défendre son cas personnel, son propre vécu par procuration. On se dit qu’elle a vécu la même chose que nous et cela nous permet de nous faire du bien en la défendant. A contrario, c’est frustrant de la voir condamnée.

Mais le défaut de cette situation, c’est qu’elle nous amène à biaiser notre jugement, à oublier tout ce qui est différent et même à confondre les deux histoires en les mélangeant. Si on a envie qu’elle nous ressemble, alors on fera même tout pour que notre perception de la réalité évacue tout ce qui peut nous déranger.

C’est précisément ce que la justice doit éviter de faire, du moins quand il s’agit de décider de la culpabilité de quelqu’un. On regarde les faits, rien que les faits, et on les compare au droit. L’empathie ne viendra qu’ensuite, quand il faudra discuter de la peine.

Je n’accepterai pas les commentaires qui m’accuseront de manque d’empathie ou de ne pas savoir de quoi je parle. Bien que cela soit un blog personnel, je ne me sens nullement obligé de raconter toute ma vie. Vous ne la connaissez pas et je ne vous autorise donc pas à en juger ni à en présumer.

Cela d’autant plus que la cause des conjoints maltraités est précisément une cause qui me touche. Je ne l’ai jamais minimisée, je ne le ferai jamais.

Meurtre ou assassinat, les raisons ?

Préparer les cartouches à l’avance …

Dans l’enquête, très tôt, la préméditation a été retenue comme une hypothèse forte.

Certains pourraient penser que c’est dû à la longue période entre les coups reçus et la mort par balles de Marot. En effet, cela laissait un long moment pour réfléchir. Mais pour autant probablement pas suffisant pour retenir l’assassinat.

Un autre élément est, en fait, apparu dès les premières déclarations de Jacqueline S. Un élément qu’elle n’aurait probablement pas révélé si elle avait été assistée d’un avocat (mais à ce moment là, elle ne niait pas sa culpabilité et semblait même rechercher cette reconnaissance par la justice). Elle avait préparé des cartouches quelques jours avant. Les cartouches qui vont, précisément, servir à le tuer.

Pour les avocats, ce fut facile d’évacuer la chose. Pourquoi préparer des balles pour tuer alors qu’il y avait des cartouches plein la maison ? Ce à quoi je réponds que nous n’agissons pas toujours avec la plus grande rationalité. Et que préparer un assassinat peut se faire avec un certain cérémonial et des gestes symboliques comme préparer son arme, les cartouches. Et s’assurer qu’on oublie pas, qu’on ne revienne pas en arrière.

Parce que, justement, l’objection des avocats n’explique pas non plus pourquoi préparer des balles si justement il y en a partout.

Cela dit, le tribunal n’a pas reconnu la préméditation, c’est donc que les éléments n’étaient pas assez solides ou qu’ils ne voulaient pas trop charger la barque vu la situation.

Nébuleux

Beaucoup d’hypothèses ont été émises sur les raisons du crime et aucune n’a jamais été vraiment très convaincante :

  • Il a été dit que le suicide de son fils, pendu chez lui, avait été le déclencheur. Mais, cet acte désespéré n’était pas connu d’elle au moment où elle tue son mari.
  • les coups reçus le jour même étaient légers au regard de ce qui a été constaté

Si bien que pour beaucoup de personnes qui se sont intéressé au dossier, il y a un mystère et un doute restera toujours présent comme s’il manquait des pièces au puzzle. Mon impression est d’ailleurs qu’elle n’a pas tout dit et qu’elle ne dira jamais tout car elle est maintenant enfermé dans une posture qui ne lui permets plus de se libérer publiquement de son poids.

Un couple uni et amoureux face au reste du monde

Les témoignages, avec la faiblesse que tout ne transparaissait pas à l’extérieur, décrivent très majoritairement un couple uni, même dans ses mauvais coups, et qui s’aimait passionnément. Mais également deux personnes n’ayant que peu voir pas / plus d’amis. Et pire encore, ils n’étaient pas aimés voir détestés par les voisins ou connaissances. Mais cela ne semblait, dans leur monde séparé du reste, pas les affecter.

La parole d’une voisine, à ce sujet, m’a d’ailleurs interpellé. D’abord favorable à l’accusée en accord avec le récit médiatique, elle change d’avis après la libération et le retour de JS dans sa maison :

Nous revoyons la femme que nous avions interrogée à sa fenêtre. Elle a changé d’avis. Elle n’a plus envie de revoir Jacqueline. « Elle était violente elle aussi. Et puis elle a bien profité de moi sans jamais rendre. » Jacqueline Sauvage est sortie de prison, la bienveillance est terminée, les rancœurs ressortent.

Comme si la sortie de prison et l’absence d’enjeu autorisait à nouveau à penser sans que les personnes qui s’expriment se sentent jugés du côté gentil ou méchant.

Au regard du passé

Le livre nous montre que dans le passé, Jacqueline Sauvage avait déjà pu se montrer très menaçante et très virulente envers son mari. C’était à l’occasion d’une infidélité prolongée de celui-ci. La maitresse avait alors pu mesurer la violence de JS et son attachement envers son mari.

C’est d’ailleurs un point qui ressort nettement du dossier. Non contente de ne pas ressembler à une pauvre femme dominée, elle était au contraire le pilier de la famille et celle qui a bataillé toute sa vie pour son couple, non pas sous la pression mais bien de son propre fait.

Le matin même, une phrase ressort même si on aura jamais le détail de tout ce qui s’est dit entre eux (et qui aiderait peut-être à comprendre) : « Va rejoindre tes p*tains de filles et ton connard de fils ».

Cette phrase signifiait-elle qu’ils allaient rompre ? Cela-a-t-il été un sujet de la dispute matinale ? La fin prochaine et prévisible de l’entreprise qui avait permis à Jacqueline de se sentir indispensable dans la vie de son mari a-t-elle créé et accentué des angoisses dans la tête de la future meurtrière ?

On ne saura jamais ce qui s’est passé exactement dans sa tête. Elle a passé toute sa vie à vouloir prouver à sa famille qu’elle avait bien eu raison de vivre avec Marot. Ce simple fait peut l’encourager à ne pas en parler. Et peut expliquer sa réaction violente quand il a voulu partir. Et la réaction froide et calculée de ce jour qui restera gravé dans sa mémoire à jamais.

Mon impression après lecture du livre et réflexion est là : ce jour-là, elle a compris que son couple était fini et qu’elle ne pourrait probablement rien y faire. Ne le supportant pas, elle décide de le tuer. Elle le fait froidement en sachant ce que cela implique mais elle n’imagine sans doute pas de vie en dehors de l’entreprise (qui lui avait donné un statut social) et de son mari.

Ce qui est terrible avec cette hypothèse, c’est qu’elle place son conjoint au dessus de ses propres enfants. Mais ce n’est qu’une hypothèse et les assises n’avaient pas besoin d’un mobile connu pour décider. Le mystère restera probablement entier pour toujours, vu le fonctionnement du couple, car la seule autre personne capable d’apporter un éclairage est six pieds sous terre.

Réfléchir, se défendre, légitimer

Banalisation du meurtre

Je ne suis pas religieux, la vie n’est pas « sacrée » pour moi. J’accepte l’avortement, l’euthanasie, quand c’est encadré. Mais la justice ne peut pas permettre que des humains se considère comme ayant le droit de décider, hors situation de légitime défense, ou de guerre, de qui a le droit de vivre. Ce droit me serait déjà insupportable dans le cadre de la justice normale, je suis contre la peine de mort, même sur les personnes les plus irrécupérables, mais ça l’est encore moins pour une justice privée qu’on légitimerait.

Inutile de dire donc qu’un changement de loi qui obligerait la justice de prouver l’absence de légitime défense, autrement dit, l’absence de culpabilité me choquerait complètement. Ce serait un permis de tuer voir un encouragement au meurtre comme solution pire encore que la peine de mort car même pas encadrée par des procédures strictes.

Le fait qu’on ait pu y penser est interpellant.

Examen de son acte

Donc, là où je veux en venir, c’est qu’en ayant toute cette légitimation de l’acte, les associations de défense ont fait une erreur qui n’a pas aidé Jacqueline S. En effet, elles n’ont pas permis à l’auteure d’un acte terrible de faire un vrai travail sur soi. Si elle avait pu le faire, alors, non seulement elle aurait pu obtenir beaucoup plus facilement grâce et remise de peine, vu le contexte, mais en plus le jury aurait sans doute été moins lourd.

Autre chose qui n’a pas aidé, c’est l’univers extrêmement malsain et surtout clôt dans lequel elle a vécu pendant des dizaines d’années. Le foyer familial fut un lieu de terribles exactions mais rien ne devait jamais en sortir. Les apparences comptaient plus que tout. Tout comme la réussite qui devait paraitre éclatante aux yeux des voisins. On suppose qu’il y a là aussi un peu de besoin de revanche sur une famille qui l’abandonne et ne comprend pas son choix. Un besoin de se montrer indispensable à son mari. Peut-être même encore celui, par amour, de lui donner le meilleur et de le protéger un maximum.

Mais, au final, ce monde clôt est celui dans lequel la justice de l’état n’a ni valeur ni crédibilité. Et cela aussi n’incite pas à réfléchir sur ses actes. Or, il aurait été intéressant de rappeler qu’ils ne pouvaient vivre en dehors des lois et qu’ils ne sont pas sur une ile déserte mais qu’ils vivent dans une société avec des règles.

Cet univers fermé avait été aussi conçu d’ailleurs pour subvenir aux besoins de tout le monde, l’entreprise était familiale et employait les enfants en plus des parents. Tout était fait pour que rien ne puisse sortir. C’était malsain.

Enfin, l’emballement médiatique fut tel que tout changement d’attitude devenait de plus en plus impossible avec le temps. Ils sont un piège à double tranchant et ont eux aussi été à double tranchant car rien ne sert d’avoir raison dans les médias si cela encourage ensuite une attitude contre-productive dans les tribunaux.

Défense

C’est d’autant plus dommage qu’avec son premier avocat, elle semblait plutôt sur la bonne voie et que lors des premières auditions, elle semblait assumer et reconnaitre son acte. Elle était prête pour cette introspection. La stratégie de défense qui fut mise en oeuvre lui fut extrêmement préjudiciable. L’impression qui est donné à la lecture du livre est que cette stratégie a été simplement copiée – collée sans réellement tenir compte du contexte et de la situation très différente.

Médias et justice

Le livre met en avant une grande question : pourquoi la justice ne s’est-elle jamais défendue sérieusement dans les médias ?

Les temps changent, l’information va de plus en plus vite et la justice ne semble décidément plus à la page.

Il est plus nécessaire que jamais que le fonctionnement de la justice puisse être expliqué avec efficacité et pédagogie avec les moyens d’aujourd’hui. De même, quand un dossier est étalé sur la place publique, alors il semblerait normal que le ministère public puisse exposer également les éléments qui rétablissent la balance.

Cette affaire n’est qu’une parmi d’autres de ce point de vue là. Mais elle peut servir à aider notre justice à remettre en question sa communication même si je n’y crois pas trop.

Pétitions

Il est très facile de signer une pétition, surtout quand son exposé (quelques lignes pas plus, ce serait long, ce ne serait pas lu) est bien écrit. Mais chaque manifestation qui fut organisé fut un échec. Est-ce à dire que la cause n’était pas populaire ? Je ne pense pas. Elle l’était vraiment. Mais, pour autant, pas assez pour que les personnes soient prêtes à se déplacer. Pour moi, c’est emblématique d’une société où très peu sont prêts à se mobiliser quand cela ne les concerne pas directement (et encore).

Maltraitance entre conjoints

Ce sujet est important et quasiment pas évoqué ici. Je le redis, pas parce que ça ne me concerne, touche, intéresse pas. Mais parce que je n’ai pas eu l’impression que c’était vraiment la meilleure affaire à prendre comme point de départ pour un débat.

Autres sujets

J’ai déjà assez dit, mais le livre m’a aussi inspiré des réflexions sur la mère qu’a pu être JS, sur celle peut-être différente qu’elle aurait pu être en l’absence du père, sur les choix qui ont été faits et assumés à différents moments de sa vie, sur la volonté toujours constante de continuer dans la même voie, sur l’impossibilité de vouloir rendre heureux (selon nos critères) les gens malgré eux.  Les sujets sont vastes et variés mais il n’est pas nécessaire de parler de tout.

Conclusion

Ce qui s’est passé durant tant d’années là-bas, ce fut un drame humain qu’il aurait fallu pouvoir éviter. Personne ne peut dire ce qui aurait pu être fait et avec quelle efficacité. Mais, dès le départ, l’isolement de Jacqueline quand elle se marie, n’a certainement pas aidé.

Même si cela peut sembler dérisoire ou un défaut de curiosité, j’avais vraiment envie de mieux comprendre ce qui s’était passé dans cette famille et cette maison. Assurément, ce livre m’a permis de le faire, raison pour laquelle je le recommande. Je ne dis pas que c’est le seul livre à lire mais je pense que s’il faut en choisir un, cela peut être celui-là.

Il donne l’impression d’être quasiment exhaustif sur les « faits » et, personnellement, quand il s’agit d’une affaire judiciaire, ce sont eux qui m’intéresse le plus.

Enfin, je dois avouer que cet article a mis plusieurs mois à s’écrire. Pas qu’il ait pris beaucoup de temps mais, une fois la structure déterminée, je n’ai pas trouvé le temps et la force pour le terminer. Le sujet est beaucoup trop sensible et donc risqué et je déteste qu’on me fasse dire ce que je n’ai pas dit. Surtout, tout débat, pour être intéressant, doit se faire entre personnes ouvertes d’esprit et de bonne foi. Je vous demande donc de rester correct dans vos réactions, et je changerai d’ailleurs peut-être le contenu de l’article si vous me convainquez d’en changer.

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