Ni Juge, Ni Soumise, film de Jean Libon et de Yves Hinant

Quel est cet objet ?

Ni film, ni documentaire, mais « simplement » un épisode long de l’ancienne émission télévisée portée au cinéma. « Simplement » ? Ce n’est pas péjoratif car j’adore le format en question. Et il est parfaitement calibré pour suivre une juge d’instruction. La juge en question avait d’ailleurs déjà eu droit à son moment de gloire télévisuelle il y a quelques années dans l’émission.

On a bien un montage et un fil conducteur, mais il n’y a pas de scénario écrit ou de vraie mise en scène. Pas non plus de volonté de nous mener quelque part, ni même celle de prétendre être éducatif. Seulement celle de nous faire partager une longue tranche de vie condensée en 90 minutes.

Je ne dis pas cela pour critiquer car, dans le fond, cela ne m’empêche absolument pas d’apprécier. C’est de la téléréalité dans un sens documentaire et c’est très bien comme ça ! Il y a un montage mais il ne semble pas nous manipuler et il suffit d’en parler avec ceux qui baignent dans le milieu judiciaire pour en avoir confirmation.

A la fin, peut-on prétendre tout connaitre du sujet ? Non. Mais on a entrevu suffisamment pour comprendre le point de vue et la charge / responsabilité d’un juge d’instruction lambda. Et c’est déjà pas mal.

Le film montre l’humain tel qu’il est

Le film m’a vraiment scotché à l’écran et fort ému, j’ai même eu des larmes aux yeux au lancement du générique de fin.

C’est vrai, la salle a rit, surtout au début. Mais je n’y vois pas moquerie, c’est plus la réaction de malaise et de surprise.

Et fait preuve d’une rare transparence

Je n’ai pas rit, parce que rien de tout ce qui s’y passe ne m’a vraiment surpris (j’ai des connaissances qui travaillent là dedans). Mais, pour autant, c’était prenant et passionnant d’entrer vraiment dans le quotidien d’un juge d’instruction et de quelques enquêteurs.

Même si l’on a déjà vu ou entendu des choses, on est plongé dans cette réalité qui dépasse la fiction et qui est un peu « inimaginable ».

Justice et police font partie d’un milieu très clos. Il y a énormément de productions de fictions, remplies de clichés pour la plupart et quasiment toujours éloignées du terrain belge. On en sait sans doute plus sur le fonctionnement de la justice américaine que sur celle qui nous concerne le plus. Du coup, avoir autant de transparence d’un coup, c’est vraiment faire preuve d’utilité publique.

Commentaires

Comme dit au début, je ne considère pas totalement cette oeuvre comme un film et ne l’analyserai donc pas comme j’en ai l’habitude mais ça ne m’empêche pas de faire quelques commentaires qui me viennent à l’esprit sur divers thèmes.

La femme infanticide

Je ne l’ai pas trouvée dans un état second, ni même réellement délirante. Elle est calme, elle raconte. C’est justement ça qui est terrible, c’est qu’elle est parfaitement consciente de ce qu’elle a fait. Elle est juste persuadée d’avoir tué le diable.

Je ne sais pas si elle a été déclarée responsable de ses actes ou si on lui a détecté une maladie mentale (est-ce seulement déjà jugé ?). J’y vois en tout cas une personne humaine, seule, qui a vécu dans un milieu malsain et qui finit par commettre l’irréparable. C’est horrible. Je ne peux m’empêcher de la regarder dans les yeux pour tenter de comprendre et je n’y arrive pas. Comment est-ce possible ?

On dit que le regard est la fenêtre de l’âme mais le sien est si calme et elle semble si raisonnée… C’est perturbant. En apparence, elle est tout à fait normale. Si on ne fait pas attention aux mots qu’elle utilise mais à son langage corporel et au non verbal, jamais on ne pourrait se douter de la raison pourquoi elle se trouve là.

C’est aussi pour ça que c’était intéressant. Nous, si nous étions juge d’instruction, nous serions face à des évènements pareils, incompréhensibles… Comment réagirions-nous ? Difficilement. Quelle réponse apporter ? On veut toujours apporter des réponses, régler des problèmes mais il y a des cas où j’ai l’impression qu’il faut presque s’avouer vaincus et chercher seulement à protéger la société. La prison ne sera pas une solution réparatrice mais elle a au moins le mérite d’assurer une surveillance pour un temps donné.

C’est là qu’on se dit que faire la justice est un métier difficile et qu’il était intéressant d’approcher durant une heure et demie son quotidien, quel que soit le rôle. Si ce film n’existait pas, il faudrait l’inventer. La justice est un monde tellement poussiéreux qu’il ne fait pas de mal d’y voir un peu plus clair.

Le manque de moyens

Notre justice fait son travail, laborieusement, avec de l’énergie et de la bonne volonté. Mais avec des moyens qui sont soit trop faibles soit mal répartis.

Le reportage a été tourné sur une période de trois ans. Ce sont trois années qui ne semblent pas remplies d’innombrables devoirs d’enquête. Pourtant, on est saisi par l’impression d’une grande lenteur pour avancer d’une analyse à l’autre. Et au final, l’enquête n’est pas finie.

Quand on se balade dans ces caves contenant les pièces à conviction, on ne peut s’empêcher de se dire : quelle misère ! Manque de sécurité, exigüité, conditions de stockage non optimales. Mais pour ceux qui sont dedans, je suis sur que tout ça est bien « normal ». C’est en effet la seule réaction à avoir pour ne pas devenir fou quand on vit là-dedans pendant des années.

Des entrepôts sécurisés et modernes, cela ne devrait pas coûter si cher que cela à mettre en place. De ce qu’on peut voir, on y est pas encore et c’est vraiment désolant.

Les privilèges ?

A côté de cela, les quelques privilèges dévolus à la fonction paraissent finalement peu de choses. Une petite aide pour tenir le coup. On peut les accepter tant que, évidemment, ils ne lèsent personne.

Parce que, à bien y regarder, elle le dit bien et le fait bien comprendre : la pression qui est sur ses épaules est énorme. Aucun dossier n’est anodin ! Elle se souvient de tous. Preuve qu’elle ne fait pas son boulot à la légère. Quand elle veut prendre le pari de la libération d’un gardé à vue, elle espère lui faire avoir un déclic qui lui permettra d’éviter toute nouvelle récidive. Elle essaie de faire une justice pédagogique. Son but n’est pas seulement de punir mais de prévenir. Moi, je l’ai ressenti tel quel.

Et elle le fait alors que, difficulté suprême, des « clients » qui reviennent ou qu’elle apprend à connaitre par cœur, il y en a et ils semblent incorrigibles malgré leurs promesses. Arriver à garder la foi malgré cela, je dis chapeau. Sa mission, elle ne semble jamais l’oublier. Elle n’est pas parfaite, ce n’est pas ce que j’essaie de dire, elle a son caractère, elle abuse peut-être même parfois, mais je pense toujours en gardant à l’esprit un esprit de justice et de rédemption / prévention.

« Si je vous libère et que vous faites une connerie, on dira, quelle connasse celle-là » et « si je vous envoie en prison, vous avez vu ce que vous allez coûter à la société » sont des phrases qu’elle dit en face d’un « client » (comme elle dit). La prison n’est certainement pas une solution de facilité, pas plus que la libération. Elle sait que quoi qu’elle fasse, elle sera mal vue et malgré ça continue son travail sans devenir folle.

Respect

Ce sera mon mot de la fin après avoir vu ce film : « Respect ». Pour elle et tous les maillons de la chaine judiciaire. En espérant que la société leur donne un peu plus de considération et plus de moyens pour que tout cela fonctionne plus vite et mieux. Notre société en a besoin.

Une réflexion sur “Ni Juge, Ni Soumise, film de Jean Libon et de Yves Hinant

  1. Je n’ai pas vraiment l’habitude de regarder ce type de film. Je regarde les documentaires, mais dans ton article, tu dis que ce n’en est pas un. Le fait que ce soit un simple épisode m’intéresse cependant. J’espère que je pourrais le télécharger en payant avec [lien supprimé automatiquement par le module de modération]. La seule série télévisée que je connaisse avec une juge, c’est Judge Judy. Je suis sûre qu’entre les deux, qu’il y a un monde de différence.

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