Catalogne : gagner la com’ et perdre la paix

Ce que nous vivons

Aujourd’hui, les « dégâts » sont, quoi qu’on en dise, minimes. Il y a peu de blessés graves, pas de morts. C’est déjà de trop ! Mais quand on parle nationalisme, indépendance, on sait que l’étape suivante toujours possible aujourd’hui, c’est la guerre civile.

On espère qu’on arrivera pas là mais, par immaturité politique, le Gouvernement Catalan a pris un risque inconsidéré pour son peuple et sa prospérité. Il faut dire que les nationalistes agissent souvent bien plus avec l’émotion qu’avec l’intelligence et la raison, exception peut-être de Bart De Wever dans le Nord de mon pays qui a une intelligence redoutable et sait l’utiliser pour avancer vers son but.

A priori, tout le contraire du gouvernement catalan, donc.

Droit à l’autodétermination ?

Si les catalans avaient examiné l’histoire, ils sauraient qu’il n’y a pas vraiment de droit à l’autodétermination exportable et généralisable. Et un même pays, la Russie par exemple, peut faire une guerre très dure à la Tchétchénie, agir contre l’indépendance du Kosovo et annexer la Crimée tout en soutenant militairement la sécession du Donbass (ou en l’organisant directement, d’ailleurs, mais sans l’assumer publiquement).

Médiatiquement et politiquement, il faut plusieurs conditions (pas forcément toutes, ce n’est pas une science dure) pour pouvoir se réclamer de ce droit :

  • Être opprimé ou minorisé politiquement : n’avoir rien à dire dans son propre pays. Si vous n’avez aucun droit, on considère que c’est normal que vous vous battiez pour les avoir. C’est un peu le principe de la déclaration des droits américains.
  • Chercher à obtenir ces droits avant de chercher l’indépendance, mais sans succès ou sans succès durable (dans le cadre des nations, on compte en longues années). Les américains ont d’abord négocié avec Londres mais sans aucun résultat.
  • L’oppression militaire : du sang et des larmes, ça aide beaucoup à légitimer des velléités d’indépendance. C’est ce que Londres a fait en réponse aux demandes pacifiques du congrès.
  • Avoir un allié puissant. Les américains ont eu la France. Cela les a aidé militairement, mais aussi cela aide politiquement d’avoir quelqu’un apte à défendre votre cause, à vous ouvrir ses frontières. Cela fait pression. En réalité, cette condition se situe plutôt dans la réussite d’une insurrection mais peut aider également à ne pas en avoir de par les garanties qu’offre un allié puissant.

La Catalogne est bien organisée, elle sait jouer sur l’opinion et jouer avec les images ou les vidéos. Elle a une bonne maitrise de la communication. Il est évident que le scrutin ne s’est pas déroulé dans des conditions optimales et que les résultats d’un vote organisé par un parti nationaliste sont sujets à caution. Mais qui dans la presse le dira assez fort ? Aujourd’hui, les catalans sont les gentils, difficile de questionner durablement vu le mauvais travail, en sens inverse, de com’ opéré par le gouvernement de Rajoy.

Mais, ont-ils gagné pour autant leur droit à l’autodétermination ? Se sont-ils assurés de pouvoir l’emporter pacifiquement ? Je ne crois pas.

Voyons pourquoi :

  • La Belgique est le seul (petit) pays à avoir protesté. On sait que le parti le plus influent de son gouvernement est nationaliste … Avec au passage la direction du Ministère de l’Intérieur et de l’Armée. Les autres soutiens viennent de régions ou partis nationalistes. On fait mieux. Ils ont besoin de mieux … Une catalogne indépendante sans ticket d’entrée dans l’Europe ne survivrait pas longtemps.
  • La police espagnole est certes intervenue durement, mais il n’y a pas eu de bain de sang. Les images sont dures mais pas assez pour justifier une intervention à l’ONU ou obliger les grands à se positionner.
  • Les catalans se plaignent que depuis des années, cela n’avance pas pour eux. Mais, pour un pays qui veut être indépendant pour les siècles à venir, qu’est-ce que sept ans ? Rien du tout. Un mouvement nationaliste doit savoir se montrer patient s’il veut emporter ou gagner une autonomie. Là, c’est clairement trop peu.
    Pire, le Gouvernement précédent a montré qu’il était prêt à avancer et qu’une majorité politique pouvait exister pour l’obtention de ces droits ! En quelque sorte, ce n’est pas tant l’Espagne qui bloque que le Gouvernement Rajoy. Ca fait une différence de taille.
  • Enfin, last but not least, les catalans sont loin d’être un peuple opprimé. Ils ont les mêmes droits politique que les autres espagnols. Et l’Etat espagnol leur offre même une autonomie de gestion avec un Gouvernement régional qui a de très larges prérogatives.

Et là, je parlais des conditions « positives », qui doivent être présentes. Je n’ai pas parlé des conditions « négatives » qui rendent encore plus difficile l’exercice de ce droit. Comme celle d’une région qui semble vouloir avant tout partir pour des raisons économiques et égoïstes. Tous les pays fonctionnent avec des régions qui centralisent la richesse et « doivent » être solidaires de régions plus pauvres. Beaucoup d’européens auront du mal à se sentir solidaires des catalans, d’autant plus qu’ils se retrouvent eux-mêmes dans ces catégories qui doivent vivre de la solidarité d’une région riche.

Du point de vue du « droit » à l’autodétermination qu’ils réclament, ce référendum, et même l’image désastreuse donnée par le Gouvernement espagnol n’est donc pas vraiment une victoire. Elle n’a pas changé fondamentalement les conditions du « droit » politique. La gueule de bois arrivera prochainement.

L’indépendance serait-elle vraiment un gain ?

N’oublions pas, d’ailleurs, que les petits ruisseaux font les grandes rivières. Qu’une région riche le doit rarement à elle seule et qu’une indépendance est toujours un énorme risque d’appauvrissement, non seulement pour la région qu’on quitte mais aussi pour la région qui quitte. Et parfois, les deux sont perdants.

Les nationalistes catalans mentent à leur peuple en laissant croire qu’ils seront plus riche en étant indépendant de l’Espagne tout en restant dans l’Europe, ceci pour deux raisons :

  1. La doctrine Prodi stipule qu’une région qui fait sécession d’un état membre de l’Union Européenne doit refaire une demande d’adhésion. Pour cela, elle devra avoir l’accord de l’Espagne. Si la sécession est brutale et unilatérale, il est évident que l’Espagne le fera payer cher (au deux sens du terme) à la Catalogne. D’autres pays craignant la sécession de certaines de leur propre région feront d’ailleurs plus que probablement corps avec l’Espagne. On peut par exemple penser à la France et la Corse ou même si dans une moindre mesure à l’Allemagne et la Bavière. Deux pays très influents car fondateurs de l’UE.
  2. L’Union Européenne via différents fonds est basée sur la solidarité entre régions riches et pauvres. En tant que région riche, la Catalogne devra se montrer solidaire des autres régions plus pauvres.

Se séparer ? Trois possibilités

Il y a deux manières caricaturales de gagner son indépendance, celle à l’amiable où on négocie. Et cela peut durer des années. Et celle, sanglante où on se bat. Entre les deux, il y a le rêve Catalan, l’indépendance « de facto ». Celle où Madrid serait contrainte d’accepter toutes les conditions de la région sans négocier au-delà des détails et en se laissant faire.

Cette dernière solution est assez utopique en l’état et serait possible si le droit à l’autodétermination était reconnue par suffisamment d’états. Mais on le sait, ce n’est pas le cas, et cela ne risque pas de le devenir.

Pourquoi pas à l’amiable aujourd’hui ?

Dans le passé, il y a eu des cas de séparation à l’amiable, alors pourquoi pas ici ?

Bien, si nous prenons le cas de la Tchécoslovaquie, la partie sécessionniste était la plus pauvre. En Catalogne, c’est tout l’inverse.

Il ne faut pas être très futé pour comprendre qu’il est plus facile de laisser partir celui avec lequel on est solidaire, même si ça déchire le cœur, que de laisser partir celui qui te permet de survivre. Pour celui qui voit partir, c’est un sentiment d’abandon voir un sentiment de menace pour sa vie, ses enfants, sa famille, son futur. Dans ces conditions, tout est réuni pour que le débat devienne extrêmement passionnel voir violent.

De plus, pour l’Espagne qui est déjà un pays fédéral très fort, c’est prendre le risque de développer des aspirations dans les autres régions. Le pays risque d’une certaine manière la dissolution. Donc, pour les espagnols nationalistes, c’est là aussi un grand danger. Il ne s’agit pas uniquement de laisser partit une région mais de risquer un jeu de domino dangereux où le royaume finirait par tout perdre.

Et demain ?

Tout d’abord, les Catalans doivent se demander si l’indépendance est vraiment un but en soi. Et si ça justifie tous les risques. Pour quoi veulent-ils l’indépendance ? Et ne peuvent-ils pas l’obtenir dans le cadre espagnol, si nécessaire avec un peu de patience ?

Mais même dans le cas où le nationalisme catalan contamine tellement les cœurs et les esprits qu’il devient insupportable aux habitants de la région de rester « espagnols », alors ils doivent créer les conditions d’un accord amiable :

  • Un pouvoir central favorable ! Ils sont une partie importante de la population espagnole ! Unis, comme le sont les flamands en Belgique, ils peuvent infiltrer le pouvoir central et obtenir beaucoup de choses.
  • Une Espagne revigorée économiquement. Oui, il semble qu’ils veulent partir en partie pour ne plus être solidaire. Mais, la réalité, c’est qu’un départ amiable commande encore plus de solidarité ! Ils doivent miser sur le développement de toute l’Espagne s’ils veulent que leur départ ne soit plus une menace pour le reste de l’Espagne
  • Se faire aimer du reste de l’Espagne. Il est plus facile de refuser une demande de quelqu’un qui nous est antipathique (et donc paraitra avoir de mauvaise intentions à notre égard) que sympathique.

La question du référendum

La question de l’indépendance ou de l’autonomie peut très bien être dissociée de la question du référendum. Mais, le fait est qu’ici une question a été posée. Pour moi, les résultats sont sujets à caution dès le moment où l’organisation précipitée et la manière même de faire n’offre pas toutes les garanties d’un scrutin impartial.

Pour résumer, ce que je reproche en plusieurs points :

  • La question comportait en fait deux questions ! Il y avait une question sur l’indépendance et une question sur le régime politique (république). C’est déjà un gros vice de forme en tant que tel. Il aurait fallu séparer cela en deux questions.
  • Il est beaucoup trop tôt pour poser une quelconque question. Les gens ne peuvent pas savoir sur quoi ils vont voter, tout simplement parce que les négociations n’ont tout simplement pas encore commencé. Combien ça va coûter, rapporter, en combien de temps, quels accords de coopération, quelle intégration européenne ?? Rien n’est connu. Et je ne demande pas les textes à la virgule après, non, au moins la négociation du cadre.
  • Le débat public raisonné n’a pas pu avoir lieu, le temps n’a pas été suffisant pour cela
  • La question doit être posée à toute l’Espagne. Il ne s’agit pas seulement de demander aux Catalans ce qu’ils pensent mais aussi au reste de l’Espagne car le départ de la région impacte aussi tous les autres espagnols
  • Il n’était pas constitutionnel et ne respectait pas l’état de droit (ce n’est pas une petite chose)
  • Il aurait dû, de préférence, être organisé par une instance neutre comme, par exemple l’OSCE. Parce que là … le climat est tellement passionnel entre gouvernements central et régional que cela ne peut que dégénérer fait comme cela a été fait

Conclusion

L’europe, le continent, a connu la guerre en Yougoslavie il n’y a pas très longtemps. On pensait que l’Union Européenne nous protégeait de ces choses-là. Mais la vérité, c’est que si l’UE nous a longtemps protégé des nationalismes, c’est loin d’être une protection absolue.

En Espagne, peut-être que tout va bien se passer, j’en doute. Peut-être également qu’il va y avoir un conflit fratricide, c’est le scénario du pire. Entre les deux, le plus sûr, c’est l’appauvrissement des catalans et des espagnols. Personne ne va rien y gagner : baisse du tourisme, problèmes économiques. Il ne faut pas croire que la Catalogne va être récompensée pour son geste et ses ennemis seront nombreux pour lui faire payer ce qu’elle a fait.

Même un conflit non armé sera « sanglant » et fera très mal à ceux-là même, les citoyens, que les populistes prétendent toujours protéger et chérir en encourageant leurs bas instincts.

On peut dire ce qu’on veut sur Rajoy, son parti empêtré dans la corruption et très conservateur, il a raison sur un point, le Gouvernement Catalan est seul responsable de ce qui arrivera. Quand on allume un feu, même avec une étincelle, on ne peut se dédouaner des conséquences.

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