L’adoption: Qinaya Tome 1 et La Garua Tome 2, BD de Zidrou

On peut pas dire ce qu’on a jamais entendu

Alors on grandit seul, on vieillit seul, on meurt seul, tout ça sans avoir vécu

Sur de rien, Shurik’n

NOTE : Cet article a été écrit une première fois en avril puis réédité en août et septembre et a subit de gros changements suite à la parution du Tome 2. Je le republie en septembre comme si c’était un nouvel article.

Zidrou dans l’adoption, c’est une belle histoire remplie d’émotions.

La BD m’avait été conseillée par une vendeuse quand je lui avait dit être un très grand fan de Jim (aussi édité chez Grand Angle). Pourtant, je n’avais encore jamais fait le pas, reportant sans cesse mon achat. La couverture ne me plaisait pas, le thème me paraissait lourd et potentiellement rempli de bons sentiments. Bref, j’hésitais.

Puis, vint la publication dans le journal Métro pour préparer la sortie du tome 2. Et j’ai tout de suite accroché. Le posséder est devenu très rapidement un « besoin ». Ma compagne me l’a offerte et je l’ai lue puis j’ai attendu le Tome 2 sans trop savoir comment ça allait continuer. Et j’ai aimé la conclusion.

Ici, je vais aborder quelques thèmes que m’ont inspiré la lecture. Il y a des spoilers, donc il est conseillé d’avoir déjà lu la BD avant de lire l’analyse.

Le genre, M/F

Cela apparait encore bien plus après la lecture du Tome 2, mais c’est d’abord une histoire d’hommes et de (non) pères. Les femmes, même Qinaya, ne sont pas les premiers rôles.

Je pense que cela pourrait éventuellement gêner une lectrice. Si vous en êtes une, je suis intéressé par votre commentaire et la manière dont cela vous a touché.

Par ailleurs, il y a un message sur la difficulté d’être homme et l’injustice (au sens propre) qui peux être liée à cette situation.

Conditionné par son éducation, Alain veut être un chevalier qui protègera sa princesse Lynette. Loin de l’aider ou de sauver son couple, cela aboutira seulement au divorce et à ce qu’il prenne toute la responsabilité pénale. Lynette, elle, bénéficiera de circonstances plus qu’atténuantes et ne fera pas un jour de prison car, comme femme, on comprend que son absence de maternité est une excuse valable.

Comme le dit la BD, comme si les pères ne comptaient pas. Comme si ce n’était pas dur de ne pas avoir pu être un père et on comprend que, pour Gabriel, il y a effectivement eu une amertume de ne pas avoir pris le temps que son travail ne lui donnait pas.

La distance

Gabriel a besoin de distance pour enfin réussir à comprendre que le plus important est proche de lui:

  • le belge est en soit un étranger même s’il parle la même langue
  • le Pérou
  • Qinaya, qui joue un rôle important est elle-même étrangère
  • le temps est une distance également pour sa relation avec Qinaya quand elle retrouve sa vraie mère
  • même au Pérou, la Garua l’empêche de voir l’océan tout proche. Un océan, c’est immense pourtant !
    • il doit donc partir en Altitude, à l’intérieur des terres
    • il y a d’ailleurs la même métaphore avec le voyage en avion qu’il est obligé de prendre puisque les routes sont boueuses
    • et le besoin de s’élever pour enfin distinguer Nazca
  • il dit qu’on a beau s’éloigner, les enfants restent toujours dans nos pattes

Par ailleurs, il n’a jamais voyagé de sa vie et a du attendre la retraite pour se payer une voiture qui est pourtant loin d’être luxueuse mais dont il est si fier.

Il a également fait le même métier toute sa vie, avec les mêmes amis qui ont tenu le même commerce et avec les mêmes habitudes dans une taverne sénégalaise. Sa vie s’est résumée, géographiquement, à des endroits très circoncis. Son vocabulaire représente bien cela avec une profusion de termes et d’expressions liés à la cuisine tout au long de l’histoire.

Qinaya l’aide d’ailleurs un peu à prendre cette distance vis-à-vis de son ancien métier. Il fait une sorte de pèlerinage là bas, mais ne s’attarde pas et semble même avoir un peu perdu la main (si mon interprétation du dessin est correcte).

En arrivant enfin à prendre de la distance, en réalisant qu’il aurait pu avoir une autre vie (grâce à Qinaya) et qu’il y a d’autres personnes et que la vie peut être courte (grâce au belge), il réussit enfin à comprendre qu’il doit prendre soin de son fils autant que de sa fille et qu’il ne doit plus gaspiller son temps. Le temps est compté et il faut en profiter.

La paternité

L’absence de père, symbolique ou bien réel, est un thème récurrent et important du récit:

  • un des amis de Gabriel a perdu un enfant (par suicide !)
  • l’ami belge du Pérou a perdu sa fille alors qu’elle avait déjà pris beaucoup de distance en allant vivre à l’autre bout du monde
  • avoir un enfant par adoption : en sauvant un enfant qui n’a pas eu de père, on peut tenter de soigner sa propre blessure narcissique de ne pas en avoir eu. On remarquera que c’est Alain qui est le plus persuadé d’avoir bien agi dans son couple.
  • Gabriel n’a pas été un père pour son fils et on peut se douter qu’il le sait. Cette agressivité qu’il a envers son propre fils ressemble fortement à cette culpabilité offensive que ressentent parfois ceux qui savent qu’ils n’en ont pas fait assez, même avec les meilleures raisons du monde. Dans le tome 2, il se met à en avoir la conscience, mais en ne se demandant pas s’il a été un père (biologiquement indéniable) mais s’il en a été un « bon ». Ce qui, pour le récit, pourrait vouloir dire un « vrai ».
  • avoir un enfant par adoption (2) : parfois il y a des raisons psychologiques qui font qu’on arrive pas avoir un enfant par voie naturelle. Ces raisons peuvent être liées à une enfance où le père a manqué et l’angoisse de ne pas pouvoir en devenir un bon soi-même.

D’une certaine manière, c’est banal car beaucoup de nos parents ou grands parents ont été des pères peu présents et pleinement investis dans leur travail. Ce n’est que récemment qu’en tant que père, on cherche à s’investir autant auprès de nos épouses que de nos enfants. Mais c’est très difficile d’être une figure paternelle quand on a pas eu de modèle au départ. Il faut inventer sa fonction.

Gabriel découvre qu’il peut être un bon parent et  y prend goût et plaisir. Son fils s’en rend compte et jalouse d’ailleurs cette relation. Cependant, en voyant l’intérêt de son père pour Qinaya, il vit un peu par procuration ce qu’il aurait aimé vivre à l’âge de la petite fille. Cela donne des sentiments ambivalents mélangeant fierté et jalousie / envie.

Dans le tome 2, il sera déçu de la distance qui s’est créée avec Qinaya. Mais elle est un outil de raprochement entre le père et son fils. Il est difficile de rattraper le temps perdu. Cela crée de la distance. Mais ça ne détruit pas l’Amour et les moments vécus.

Qinaya se souvient des moments à la boucherie et lui offre un dessin. Et Gabriel sait que ces moments là ont fait de lui, même brièvement, un père « inoubliable » pour elle. Ces moments, il les a vécu également avec Alain. Le parallèle lui fait réaliser que ce qui a été valable pour sa petite fille adoptive l’aura certainement été également pour son propre fiston. Les sandwiches offerts à la boucherie n’ont pas pu être oublié. Et c’est l’amorce pour se rattraper.

Paradoxalement, c’est la certitude d’avoir été au moins un peu un vrai père qui lui permet de vouloir en être un meilleur et de renouer les liens distendus. C’est alors qu’il a l’idée de lui pardonner et de lui faire revivre en prison ce moment privilégié du sandwich au pâté.

On voit alors le fantôme de Qinaya s’en aller. Elle a réussi son oeuvre. Elle les a rapproché, elle peut maintenant partir. Ce fantôme ne poursuivait que Alain (Gabriel se raccrochait à elle par quelque chose de plus concret, le dessin animé … dans lequel le père est un personnage pas très malin). Puisqu’il a retrouvé son « papounet », elle peut enfin disparaitre.

On remarquera que G. fait ainsi un anniversaire surprise à Alain pour un âge tout aussi symbolique (50 ans). Il lui rend en quelques sorte la pareille.

Autre petit détail, Gabriel a survécu à son père puisque ce dernier est mort à 74 ans. C’est toujours un évènement bizarre de vivre plus vieux que ceux qui nous ont précédé, comme si cela nous libérait et, de fait, si on ne connait pas la relation de G. avec son paternel, elle n’était probablement pas meilleure que celle qu’il a développé avec Alain.

Enfin, je me demande si la paternité avait été bien choisie. Elle était donc plus dure à assumer, dès le départ !

L’histoire finit-elle bien ?

Bizarrement, la BD prend très clairement position. L’histoire n’est pas censée finir bien. C’est dit clairement.

Les premières pages, qui prennent souvent des indications subtiles sur la fin présentent d’ailleurs toutes un assez grand pessimisme.

Toutefois, moi, je vois au contraire un père qui se rabiboche avec son enfant. Est-ce vraiment une mauvaise fin ? Oui, il se passe plein de choses tristes … Mais Gabriel semble heureux et serein. Et son fils, si on ne le voit pas, semble également ému. J’ai du mal à comprendre en quoi, finalement, ce serait une fin qui finit mal.

Cela dit, le message est aussi un appel à profiter du temps qui passe autant qu’on le peut. Et, justement, puisque Gabriel y arrive, n’est-ce pas une histoire qui finit bien, à nouveau ? Ou qui est cohérente …

Adopter

La démarche

L’adoption est une démarche très difficile. La BD aborde cette difficulté.

Mais il y a aussi cette critique de nos bons sentiments d’occidentaux qui se croient autorisés à kidnapper ou  à adopter, dans des circonstances troubles, des enfants provenant d’ailleurs, sous prétexte qu’ils connaîtront forcément une meilleure vie ici.

Sauf qu’élever un enfant, lui permettre de bien grandir ne demande pas uniquement des conditions matérielles et, au contraire, la présence des parents est importante même s’ils sont « pauvres ». Une personne cherchera toujours à retrouver ou connaitre ses origines, qu’elles soient humaines ou géographiques.

La paternité

Dernièrement, je me suis demandé (et j’édite donc ici le texte) si le nom adoption ne venait pas également d’une différence que l’auteur ferait entre une maternité « naturelle », « instinctive » et une paternité qui doit se créer. Comme si la mère se construisait automatiquement par la grossesse et le père devait prendre le temps d’adopter l’enfant.

L’oubli

C’est drôle parce que Gabriel critique vertement son fils qui oublie toujours quelque chose. Mais c’est aussi ce prétexte d’oubli qui est choisit par Alain pour l’anniversaire surprise. C’est comme si les deux, à ce moment là, acceptaient pleinement la caricature qui est faites.

Le tome 2 démarre pleinement avec ce même thème. Le détective a oublié Gabriel à l’aéroport et celui-ci ne peut pas profiter de la rencontre avec Qinaya.

Vocabulaire

J’ai parlé plus haut du thème de la cuisine omniprésent dans la … bouche de notre vieux héros.

Mais il y a aussi le message délivré par la BD comme quoi deux mots (deux tomes ?) suffisent pour raconter une histoire. Mais on en aura trois: Qinaya, Garua et Achachi.

Rien n’est d’ailleurs traduit en espagnol, ce qui est un peu perturbant, par moment, il faut bien l’avouer. Je n’irai pas plus loin en interprétations sur ce thème.

Conclusion

J’ai pris beaucoup de notes, j’aurais pu continuer sur de multiples détails dans une analyse fine de chaque action (enfin presque) mais je vais m’arrêter là car je pense avoir dit suffisamment.

La petite est craquante, le dessin est beau, le cadrage et la réalisation très bons, les couleurs jolies. Toutefois, sans savoir l’exprimer, il y a une sorte de « flou » qui me plait un peu moins. Peut-être suis-je trop habitué à un certain style ? Mais l’histoire prime et j’ai vraiment apprécié la lecture de cette oeuvre intimiste. Mon plus gros regret a été d’attendre la sortie du tome 2 ! Je n’aime pas m’arrêter à la moitié d’une histoire …

Nous sommes nombreux a avoir connu un père absent et à devoir construire notre paternité sur des bases chancelantes. En cela, cette histoire parlera à beaucoup. Elle est touchante mais d’une certaine manière assez banale. Ce qui ne l’empêche pas d’être intéressante. On est pas du tout dans le même registre que Jim qui s’intéresse surtout aux relations de couple, mais c’est complémentaire dans ma bibliothèque.

4 réflexions sur “L’adoption: Qinaya Tome 1 et La Garua Tome 2, BD de Zidrou

  1. Pour répondre à ta question adressée aux lectrices féminines : pourquoi cela nous gênerait-il ? Voir une histoire questionner le rapport à la paternité est enrichissant, intéressant, ce n’est pas parce qu’il y a peu de personnages féminins que l’on va se détourner d’une telle bd 😉 J’ai adoré cet ouvrage, découvert chez des amis. Le thème m’avait aussi paru « dangereux », pouvant dériver sur de grands bons sentiments, mais j’ai été dès les premières pages conquise par la douceur du dessin et l’humour léger des auteurs.

    Aimé par 1 personne

    • je parlais de cette BD hier avec une vendeuse au festival BD

      elle me disait qu’elle avait moins aimé le tome 2 que le tome 1 mais la discussion n’a pas été très longue. Je pensais que c’était justement à cause de ce « zoom » très masculin qui accentué dans le tome 2 mais elle n’avait pas l’air très convaincue

      il est vrai qu’en y repensant dans le train du retour, je me suis dit que le tome 1 avait effectivement des éléments plaisant plus à une femme (l’éducation d’un enfant, la critique du mari non présent). Mais, d’un autre côté, c’est justement le message de la BD que de dire qu’au fond, rien ne justifie que ces thèmes soient plus féminins que masculins.

      en bref, si les femmes se sentent aussi concernées que les hommes, c’est tant mieux 🙂 mais je trouve l’interrogation quand même pertinente :-p

      comme disait un de mes profs, celui qui pose une question paraitra parfois stupide cinq minutes mais celui qui n’en pose pas restera parfois stupide toute sa vie

      en tous les cas, merci pour ton commentaire, j’ai aussi été touché par l’humour (et l’humanité) des personnages, j’aime moins le dessin, mais sans que ça soit rédhibitoire 🙂

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  2. J’aime bien lire les B.D. Ton enthousiasme par rapport à celle-ci me donne l’envie de la lire. L’intrigue de l’histoire et le sujet traité me semblent très intéressants. Lorsque j’aurai un moment, je vais essayer de voir si je peux me la procurer.

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