« Still Life » ou « une belle fin », film de Uberto Pasolini

Il est conseillé d’avoir déjà vu le film vu que je fais des spoilers. Si vous ne l’avez pas encore vu et que vous voulez garder toute la surprise, il vaut mieux postposer la lecture de ce commentaire. ;-)

Le but de cet article est de faire divers analyses, commentaires et critiques sur le film et d’ouvrir un espace de débat éventuel avec les lecteurs. Je vous conduis également vers quelques avertissements avant lecture sur la manière dont j’écris sur ce blog à propos du cinéma.

Petites précisions sur le film

Le film a été réalisé par le producteur de « The Full Monthy ».

Résumé

De Wikipédia:

John May est un fonctionnaire communal qui vit seul. Son travail consiste à retrouver les parents les plus proches de personnes mortes dans une solitude totale. Il effectue son travail avec le soin le plus méticuleux et mène une vie tranquille et ordinaire, faite de rites quotidiens qui en deviennent obsessionnels. Un jour, on lui confie le cas de Billy Stoke, un alcoolique mort dans la solitude à quelques pas de sa propre maison. Il commence alors à recueillir des indices sur sa vie et à chercher les personnes auxquelles il a été lié. Mais, à cause de la crise économique, on lui fait savoir que son service est en passe d’être réduit, qu’il est en surnombre et va être licencié. Il ne se laisse pas abattre et convainc son chef de lui donner encore un peu de temps pour terminer sa dernière enquête. Pendant ses recherches, il fait la connaissance de Kelly, la fille que Billy Stoke a abandonnée dans son enfance et, au cours de ses voyages à la recherche des personnes qui ont connu Stoke, John a l’occasion de savourer à nouveau la vie. Cela ne durera pas longtemps et il mourra lui-même dans une solitude totale, comme tous ceux qu’il avait suivis pendant son travail, lesquels, dans un final onirique et fascinant, lui rendront un hommage reconnaissant.

Le titre

En anglais « Still Life », signifie « nature morte » ou littéralement « encore vie ». Le héros est chargé de retrouver des survivants, job qu’il fait avec coeur. Il va même plus loin et jusqu’à écrire la vie des décédés pour leur enterrement. Ce qui pourrait évoquer à la fois la nature morte (peindre leur vie) et en même temps le fait de leur donner encore « vie » une dernière fois.

En français, « une belle fin » pourrait faire référence à la fin. Mais, si je l’ai trouvée magnifique, et si elle se révèle belle par certains aspects, elle a aussi ses aspects très noirs dont on parlera plus bas.

La fin est belle ?

Toutes ces personnes qui ne voulaient plus revoir leur père, ami, amant, … Toutes se sont finalement donné rendez-vous à son enterrement. On imagine que c’est la plus belle réussite de sa carrière. Rien que par l’écoute active et humaniste, et sans insister, il a réussi à ce que la vie de cet homme qui n’était pourtant pas un saint, loin de là, ne se finisse pas totalement dans la solitude.

Ou la fin est moche ?

Mais, John n’est pas là pour le voir. Il ne sait pas que ce fut un tel succès car aucun des survivants n’avait manifesté clairement l’envie de s’y rendre.

John n’étant plus employé par la commune, sa remplaçante n’ayant pas sa conscience professionnelle, personne n’est là pour penser à lui. Tristement, il n’y a que les « fantômes » pour veiller sur lui. Et ce sont les fantômes qui sont restés seuls, ceux pour qui il a « failli » dans son travail. Petit détail, lui qui avait prévu un emplacement parfait dans le cimetière, il se retrouve enterré avec un « arbre coupé ». Alors que l’arbre était censé donner de l’ombre à ceux qui viendraient se recueillir sur sa tombe.

Mais, de toute façon, qui viendra ?

Enterrés en même temps, ce qui prouve que l’enquête a été bâclée, on a envie d’espérer que Kelly découvre qu’il était mort, le recherche et découvre sa sépulture. Mais cela n’arrive pas. Et c’est triste. Il ne lui reste plus que sa famille adoptive de « sans famille ».

Bureaucratie

Il y a une interrogation sur le travail et sur la manière dont il nous façonne. Après tout, John a peut-être choisi son métier en fonction de sa personnalité. Mais cette fonction a pu également le transformer. Tout comme les deux phénomènes ont pu s’auto-entretenir.

En quelque sorte, même s’il faisait son travail avec passion, celui-ci a finit par provoquer ce pour quoi il devait précisément lutter. En effet, il luttait, vainement, pour que les gens seuls redécouvrent des amis et de la famille pour leurs premiers moments dans l’au delà. Et finalement, non content de ne pas y arriver, il finissait par ressembler à ses « clients » toujours un peu plus.

Alors qu’on ne voit que des échecs dans le travail du héros, sans savoir si cela a toujours été le cas, finalement, c’est quand il est licencié et « bénévole » qu’il y arrive. Je me suis demandé, d’ailleurs, si les meilleurs résultats qu’il obtient ne sont pas liés aux démarches plus humaines et proches qu’il entame, loin de son bureau et de son téléphone, directement sur le terrain.

Quand son « méchant » patron le vire et lui déclare que cela lui permettra de changer de vie, n’a-t-il pas au fond raison ? Pour l’employé ce travail est mortifère. Et, d’ailleurs, c’est justement ce qui arrive. Ce licenciement est peut-être l’occasion qui a vraiment permis à MAY de changer de vie et de reprendre pied. Tout autant, au minimum, et sans doute plus, selon moi, que le fait que Stoke était son voisin.

John MAY était un anti bureaucrate dans l’esprit, quelqu’un qui faisait passer la passion pour son métier, et pour les gens, avant son intérêt personnel (sans même le savoir, probablement).

Sa remplaçante est une bureaucrate qui bâcle ses dossiers, fait économiser de l’argent à la mairie en incinérant plutôt qu’en enterrant les gens, sans se soucier de leurs dernières volontés.

Mais, elle et son supérieur ont-ils vraiment tort ? Oui, si on regarde l’humanisme, le respect de la société pour ses marginaux et ses morts.

Non, si on regarde leur santé personnelle et l’investissement d’une tâche qui peut être ressentie comme n’ayant pas de sens. Car, dans le fond, même en faisant son boulot de la manière la plus méticuleuse possible, on ne retrouve jamais personne. Et, comme le dit son chef, les « morts sont morts » et ne pas le savoir évite des souffrances.

C’est certes atroce de raisonner comme cela, mais ce n’est pas totalement inhumain si on regarde du point de vue de la personne qui doit effectuer la tâche. Rien n’est pire que de faire une fonction dont on ne perçoit plus le sens, l’intérêt ou l’utilité. On ne peut pas remplir des tonneaux des danaïdes toute sa vie. C’est ce qui avait failli tuer John MAY.

Rien n’est manichéen dans ce film.

Selon le point de vue, on trouvera des bonnes justifications à un comportement ou l’autre. Suivant que l’on pense au travailleur, à l’employeur, à la société, on aura un avis autre. Et celui-ci ne sera pas forcément mauvais, juste différent.

Cela dit, c’est peut-être aussi ce qui est beau dans la fin du film. Que la dernière mission, justement, n’ait pas été inutile. Peut-être cela nous permet d’accepter plus facilement la vie terne du héros malgré sa fin trop solitaire encore. Qu’une seule mission réussie puisse donner un sens a tous les autres échecs. Peut-être est-ce une partie du message quand les fantômes viennent se recueillir sur sa tombe.

Mais, et c’est aussi cela qui est intéressant, le réalisateur a choisit de faire se dérouler cette « résolution » durant un moment où notre homme n’est plus sous contrat de travail. Je me demande si ce n’est pas un message sur le caractère vainc d’essayer d’être humain quand on a un patron. Mais je ne m’aventurerai pas plus là dessus dans cet article-ci.

Avoir une vie

Le film nous donne deux grands exemples de personnes seules.

Le premier est celui du héros. Il est seul de par son métier. Ou du fait de sa peur des autres, de son besoin presqu’obsessionnel de contrôle et de régularité dans sa vie. Mais pas par méchanceté, bien au contraire, c’est quelqu’un d’incroyablement humain.

A la fin du film, on peut le voir mourir seul. Mais on peut aussi voir qu’il entamait une relation amoureuse et que toutes les personnes qu’il a aidées sont restées près de lui pour l’en remercier.

Le deuxième exemple est celui de Billy Stoke. Il finit seul à cause de sa folie qui finit par lui mettre tout le monde à dos (son alcoolisme n’étant à mon avis qu’un effet secondaire ou un aboutissement du cercle vicieux). Par son incapacité, aussi, à se lier même avec sa fille. A laquelle il continue pourtant à penser. Il est incapable de garder une relation sur le long terme. On dit que l’alcool aura été le clou de son cercueil mais il était déjà sans abri quand c’est arrivé.

Au final, il arrive à avoir du monde à son enterrement. Parce que chacun arrive, après un travail de mémoire, à oublier ce qu’il y avait de mauvais pour ne retenir que le bon du personnage (on suppose).

Au fond, on dit toujours que les morts sont des « saints » mais ce film prouve bien le contraire. Il n’est pas si évident de pardonner ou d’oublier, même face à une personne décédée. Et John May arrive à faire faire ce travail aux relations de Bill Stoke.

John a finit par se rendre compte, en faisant le travail par pure volonté personnelle, du tour que prenait sa vie et de son insignifiance. Il décide alors de prendre des risques : prendre le train loin, du chocolat chaud au lieu du thé, de commencer une relation, boire au goulot après un SDF, … Il n’a pour ce faire, presqu’aucun gros effort à faire, il lui suffit de saisir les opportunités qui se présentent. Il a moins peur des autres. Il se rend compte qu’on a rien sans rien, qu’on ne peut pas tout contrôler.

Malheureusement, cela va trop vite et l’ivresse (au sens non alcoolique) lui fait prendre un trop gros risque et il décède.

Cela doit toutefois rester une leçon, je pense, la morale principale sans doute, sur nos vies, leur sens et le plaisir qu’elle doit nous donner. De même que sur la nécessité d’avoir des relations humaines dans la vie. Qu’elle est triste la vie de cette célibataire qui fait écrire des lettres à son chat. Et que c’est triste de mourir seul sans même notre enfant pour venir nous veiller.

Je refuse d’ailleurs d’y voir une leçon sur les marginaux auxquels on ne fait pas attention. Billy a bien cherché sa solitude. Il ne l’a peut-être pas méritée, humainement, mais il a tout fait pour. Et c’est John qui le démontre en rectifiant sa vie. Il n’y a pas de culpabilisation à avoir avec nous, pas uniquement, il y a surtout une leçon pour ceux dont la vie est triste et morne, il y a aussi une remise en question à avoir sur la manière dont ils mènent leur vie.

Alors, soignons nos relations, faisons attention à nous et prenons les perches qu’on nous tend.

Conclusion

Rien que d’y repenser, je suis encore ému par ce film. Et pourtant, comment un film finalement si noir avec si peu de touches d’espoir pour le héros peut-il arriver à me faire sentir si bien ? Peut-être parce que, et c’est la clé de cette réussite, il est dans la bonne mesure tout le temps. Et à partir d’un film sombre et qui nous fait pleurer à la fin, on ressent toute cette plénitude parce qu’on est quand même heureux pour John MAY et la réussite de sa dernière mission et la quasi réussite du rattrapage de sa vie.

Il était bon, humainement et professionnellement, et il est quand même mort seul. Mais ce film reste une belle leçon de vie et nous incite à nous poser des questions sur notre société, sans le faire lourdement. Je le recommande vivement pour peu qu’on ne soit pas rebuté par un film qui prend son temps pour commencer et qui peut être parfois un peu lent.

Moi, j’ai adoré, en tout cas, c’est une de mes belles surprises des films que j’ai vu en 2017.

L’adoption: Qinaya Tome 1 et La Garua Tome 2, BD de Zidrou

On peut pas dire ce qu’on a jamais entendu

Alors on grandit seul, on vieillit seul, on meurt seul, tout ça sans avoir vécu

Sur de rien, Shurik’n

NOTE : Cet article a été écrit une première fois en avril puis réédité en août et septembre et a subit de gros changements suite à la parution du Tome 2. Je le republie en septembre comme si c’était un nouvel article.

Zidrou dans l’adoption, c’est une belle histoire remplie d’émotions.

La BD m’avait été conseillée par une vendeuse quand je lui avait dit être un très grand fan de Jim (aussi édité chez Grand Angle). Pourtant, je n’avais encore jamais fait le pas, reportant sans cesse mon achat. La couverture ne me plaisait pas, le thème me paraissait lourd et potentiellement rempli de bons sentiments. Bref, j’hésitais.

Puis, vint la publication dans le journal Métro pour préparer la sortie du tome 2. Et j’ai tout de suite accroché. Le posséder est devenu très rapidement un « besoin ». Ma compagne me l’a offerte et je l’ai lue puis j’ai attendu le Tome 2 sans trop savoir comment ça allait continuer. Et j’ai aimé la conclusion.

Ici, je vais aborder quelques thèmes que m’ont inspiré la lecture. Il y a des spoilers, donc il est conseillé d’avoir déjà lu la BD avant de lire l’analyse.

Le genre, M/F

Cela apparait encore bien plus après la lecture du Tome 2, mais c’est d’abord une histoire d’hommes et de (non) pères. Les femmes, même Qinaya, ne sont pas les premiers rôles.

Je pense que cela pourrait éventuellement gêner une lectrice. Si vous en êtes une, je suis intéressé par votre commentaire et la manière dont cela vous a touché.

Par ailleurs, il y a un message sur la difficulté d’être homme et l’injustice (au sens propre) qui peux être liée à cette situation.

Conditionné par son éducation, Alain veut être un chevalier qui protègera sa princesse Lynette. Loin de l’aider ou de sauver son couple, cela aboutira seulement au divorce et à ce qu’il prenne toute la responsabilité pénale. Lynette, elle, bénéficiera de circonstances plus qu’atténuantes et ne fera pas un jour de prison car, comme femme, on comprend que son absence de maternité est une excuse valable.

Comme le dit la BD, comme si les pères ne comptaient pas. Comme si ce n’était pas dur de ne pas avoir pu être un père et on comprend que, pour Gabriel, il y a effectivement eu une amertume de ne pas avoir pris le temps que son travail ne lui donnait pas.

La distance

Gabriel a besoin de distance pour enfin réussir à comprendre que le plus important est proche de lui:

  • le belge est en soit un étranger même s’il parle la même langue
  • le Pérou
  • Qinaya, qui joue un rôle important est elle-même étrangère
  • le temps est une distance également pour sa relation avec Qinaya quand elle retrouve sa vraie mère
  • même au Pérou, la Garua l’empêche de voir l’océan tout proche. Un océan, c’est immense pourtant !
    • il doit donc partir en Altitude, à l’intérieur des terres
    • il y a d’ailleurs la même métaphore avec le voyage en avion qu’il est obligé de prendre puisque les routes sont boueuses
    • et le besoin de s’élever pour enfin distinguer Nazca
  • il dit qu’on a beau s’éloigner, les enfants restent toujours dans nos pattes

Par ailleurs, il n’a jamais voyagé de sa vie et a du attendre la retraite pour se payer une voiture qui est pourtant loin d’être luxueuse mais dont il est si fier.

Il a également fait le même métier toute sa vie, avec les mêmes amis qui ont tenu le même commerce et avec les mêmes habitudes dans une taverne sénégalaise. Sa vie s’est résumée, géographiquement, à des endroits très circoncis. Son vocabulaire représente bien cela avec une profusion de termes et d’expressions liés à la cuisine tout au long de l’histoire.

Qinaya l’aide d’ailleurs un peu à prendre cette distance vis-à-vis de son ancien métier. Il fait une sorte de pèlerinage là bas, mais ne s’attarde pas et semble même avoir un peu perdu la main (si mon interprétation du dessin est correcte).

En arrivant enfin à prendre de la distance, en réalisant qu’il aurait pu avoir une autre vie (grâce à Qinaya) et qu’il y a d’autres personnes et que la vie peut être courte (grâce au belge), il réussit enfin à comprendre qu’il doit prendre soin de son fils autant que de sa fille et qu’il ne doit plus gaspiller son temps. Le temps est compté et il faut en profiter.

La paternité

L’absence de père, symbolique ou bien réel, est un thème récurrent et important du récit:

  • un des amis de Gabriel a perdu un enfant (par suicide !)
  • l’ami belge du Pérou a perdu sa fille alors qu’elle avait déjà pris beaucoup de distance en allant vivre à l’autre bout du monde
  • avoir un enfant par adoption : en sauvant un enfant qui n’a pas eu de père, on peut tenter de soigner sa propre blessure narcissique de ne pas en avoir eu. On remarquera que c’est Alain qui est le plus persuadé d’avoir bien agi dans son couple.
  • Gabriel n’a pas été un père pour son fils et on peut se douter qu’il le sait. Cette agressivité qu’il a envers son propre fils ressemble fortement à cette culpabilité offensive que ressentent parfois ceux qui savent qu’ils n’en ont pas fait assez, même avec les meilleures raisons du monde. Dans le tome 2, il se met à en avoir la conscience, mais en ne se demandant pas s’il a été un père (biologiquement indéniable) mais s’il en a été un « bon ». Ce qui, pour le récit, pourrait vouloir dire un « vrai ».
  • avoir un enfant par adoption (2) : parfois il y a des raisons psychologiques qui font qu’on arrive pas avoir un enfant par voie naturelle. Ces raisons peuvent être liées à une enfance où le père a manqué et l’angoisse de ne pas pouvoir en devenir un bon soi-même.

D’une certaine manière, c’est banal car beaucoup de nos parents ou grands parents ont été des pères peu présents et pleinement investis dans leur travail. Ce n’est que récemment qu’en tant que père, on cherche à s’investir autant auprès de nos épouses que de nos enfants. Mais c’est très difficile d’être une figure paternelle quand on a pas eu de modèle au départ. Il faut inventer sa fonction.

Gabriel découvre qu’il peut être un bon parent et  y prend goût et plaisir. Son fils s’en rend compte et jalouse d’ailleurs cette relation. Cependant, en voyant l’intérêt de son père pour Qinaya, il vit un peu par procuration ce qu’il aurait aimé vivre à l’âge de la petite fille. Cela donne des sentiments ambivalents mélangeant fierté et jalousie / envie.

Dans le tome 2, il sera déçu de la distance qui s’est créée avec Qinaya. Mais elle est un outil de raprochement entre le père et son fils. Il est difficile de rattraper le temps perdu. Cela crée de la distance. Mais ça ne détruit pas l’Amour et les moments vécus.

Qinaya se souvient des moments à la boucherie et lui offre un dessin. Et Gabriel sait que ces moments là ont fait de lui, même brièvement, un père « inoubliable » pour elle. Ces moments, il les a vécu également avec Alain. Le parallèle lui fait réaliser que ce qui a été valable pour sa petite fille adoptive l’aura certainement été également pour son propre fiston. Les sandwiches offerts à la boucherie n’ont pas pu être oublié. Et c’est l’amorce pour se rattraper.

Paradoxalement, c’est la certitude d’avoir été au moins un peu un vrai père qui lui permet de vouloir en être un meilleur et de renouer les liens distendus. C’est alors qu’il a l’idée de lui pardonner et de lui faire revivre en prison ce moment privilégié du sandwich au pâté.

On voit alors le fantôme de Qinaya s’en aller. Elle a réussi son oeuvre. Elle les a rapproché, elle peut maintenant partir. Ce fantôme ne poursuivait que Alain (Gabriel se raccrochait à elle par quelque chose de plus concret, le dessin animé … dans lequel le père est un personnage pas très malin). Puisqu’il a retrouvé son « papounet », elle peut enfin disparaitre.

On remarquera que G. fait ainsi un anniversaire surprise à Alain pour un âge tout aussi symbolique (50 ans). Il lui rend en quelques sorte la pareille.

Autre petit détail, Gabriel a survécu à son père puisque ce dernier est mort à 74 ans. C’est toujours un évènement bizarre de vivre plus vieux que ceux qui nous ont précédé, comme si cela nous libérait et, de fait, si on ne connait pas la relation de G. avec son paternel, elle n’était probablement pas meilleure que celle qu’il a développé avec Alain.

Enfin, je me demande si la paternité avait été bien choisie. Elle était donc plus dure à assumer, dès le départ !

L’histoire finit-elle bien ?

Bizarrement, la BD prend très clairement position. L’histoire n’est pas censée finir bien. C’est dit clairement.

Les premières pages, qui prennent souvent des indications subtiles sur la fin présentent d’ailleurs toutes un assez grand pessimisme.

Toutefois, moi, je vois au contraire un père qui se rabiboche avec son enfant. Est-ce vraiment une mauvaise fin ? Oui, il se passe plein de choses tristes … Mais Gabriel semble heureux et serein. Et son fils, si on ne le voit pas, semble également ému. J’ai du mal à comprendre en quoi, finalement, ce serait une fin qui finit mal.

Cela dit, le message est aussi un appel à profiter du temps qui passe autant qu’on le peut. Et, justement, puisque Gabriel y arrive, n’est-ce pas une histoire qui finit bien, à nouveau ? Ou qui est cohérente …

Adopter

La démarche

L’adoption est une démarche très difficile. La BD aborde cette difficulté.

Mais il y a aussi cette critique de nos bons sentiments d’occidentaux qui se croient autorisés à kidnapper ou  à adopter, dans des circonstances troubles, des enfants provenant d’ailleurs, sous prétexte qu’ils connaîtront forcément une meilleure vie ici.

Sauf qu’élever un enfant, lui permettre de bien grandir ne demande pas uniquement des conditions matérielles et, au contraire, la présence des parents est importante même s’ils sont « pauvres ». Une personne cherchera toujours à retrouver ou connaitre ses origines, qu’elles soient humaines ou géographiques.

La paternité

Dernièrement, je me suis demandé (et j’édite donc ici le texte) si le nom adoption ne venait pas également d’une différence que l’auteur ferait entre une maternité « naturelle », « instinctive » et une paternité qui doit se créer. Comme si la mère se construisait automatiquement par la grossesse et le père devait prendre le temps d’adopter l’enfant.

L’oubli

C’est drôle parce que Gabriel critique vertement son fils qui oublie toujours quelque chose. Mais c’est aussi ce prétexte d’oubli qui est choisit par Alain pour l’anniversaire surprise. C’est comme si les deux, à ce moment là, acceptaient pleinement la caricature qui est faites.

Le tome 2 démarre pleinement avec ce même thème. Le détective a oublié Gabriel à l’aéroport et celui-ci ne peut pas profiter de la rencontre avec Qinaya.

Vocabulaire

J’ai parlé plus haut du thème de la cuisine omniprésent dans la … bouche de notre vieux héros.

Mais il y a aussi le message délivré par la BD comme quoi deux mots (deux tomes ?) suffisent pour raconter une histoire. Mais on en aura trois: Qinaya, Garua et Achachi.

Rien n’est d’ailleurs traduit en espagnol, ce qui est un peu perturbant, par moment, il faut bien l’avouer. Je n’irai pas plus loin en interprétations sur ce thème.

Conclusion

J’ai pris beaucoup de notes, j’aurais pu continuer sur de multiples détails dans une analyse fine de chaque action (enfin presque) mais je vais m’arrêter là car je pense avoir dit suffisamment.

La petite est craquante, le dessin est beau, le cadrage et la réalisation très bons, les couleurs jolies. Toutefois, sans savoir l’exprimer, il y a une sorte de « flou » qui me plait un peu moins. Peut-être suis-je trop habitué à un certain style ? Mais l’histoire prime et j’ai vraiment apprécié la lecture de cette oeuvre intimiste. Mon plus gros regret a été d’attendre la sortie du tome 2 ! Je n’aime pas m’arrêter à la moitié d’une histoire …

Nous sommes nombreux a avoir connu un père absent et à devoir construire notre paternité sur des bases chancelantes. En cela, cette histoire parlera à beaucoup. Elle est touchante mais d’une certaine manière assez banale. Ce qui ne l’empêche pas d’être intéressante. On est pas du tout dans le même registre que Jim qui s’intéresse surtout aux relations de couple, mais c’est complémentaire dans ma bibliothèque.