La vie d’Adèle (film) et Le bleu est une couleur chaude (BD), critique, petite analyse et commentaires

Avant propos

J’écris cet article après avoir revu le film et relu la bande dessinée. Après coup, je me rends compte que ce fut un exercice plus compliqué que je ne l’imaginais car les deux histoires sont finalement assez différentes.

J’ai tenté une petite analyse, comparaison et critique. Cela n’a pas pour but d’être exhaustif et j’attends vos remarques contradictoires en commentaires si vous n’êtes pas d’accord.

Si l’auteure passe un jour par ici, je serais intéressé par une mini interview qui contiendrait les questions suivantes:

  • pensez-vous que le film respecte l’oeuvre originale ?
  • avez-vous aimé le film ?
  • vouliez-vous faire une histoire militante ou seulement raconter une histoire d’amour ?
  • avez-vous des commentaires par rapport à ce que j’ai écris ici ?

Un grand merci si elle voulait se prêter à ce jeu.

Spoilers ?

Soyons clairs dès le départ, comme à mon habitude, cet article dévoile les intrigues des deux oeuvres car on ne peut pas analyser sans dévoiler.

Les œuvres …

  1. Le film: « La vie d’Adèle, chapitres 1 et 2 » de Abdellatif Kechiche
  2. La BD: « Le bleu est une couleur chaude » de Julie Maroh

Thème central

Pour la Bande Dessinée, le thème est l’amour homosexuel dans un sens presque clairement militant.

Cet amour devient presqu’impossible à travers tous les obstacles qu’il rencontre:

  • parents d’Adèle qui l’expulsent et qui semblent profondément homophobes
  • le doute d’Adèle sur sa propre sexualité, alors même qu’elle ne doute pas de son amour
  • le doute d’Emma sur la sexualité d’Adèle
  • le comportement des camarades de classe

Dans le film, la pression sociale est représentée à travers les moqueries de ses camarades de classe. Il y a une scène assez violente pour Adèle, quand elle se fait attaquer par ses copines. Mais, si elle nie son homosexualité, c’est uniquement pour les autres. Elle ne doute pas d’elle-même. Et semble même très bien l’ accepter. De nouveau, elle nie celle-ci à ses parents, à ses collègues, à la société, mais ce n’est pas du tout un poids pour elle car elle considère avant tout que c’est quelque chose d’intime qui ne regarde qu’elle.

Le film a, de ce fait, un propos beaucoup plus universel. Il parle d’Amour, de premier amour et d’emprise. De même que de la difficulté du deuil amoureux. Adèle découvre l’homosexualité et la désillusion après son premier baiser. Emma lui apporte une amour partagé mais éphémère. Et, au final, elle peut se demander si elle n’a pas été totalement instrumentalisée comme le sont toutes les personnes qui passent dans la vie d’Emma.

De plus, l’absence du côté militant se marque nettement avec Emma qui ne l’est pas du tout dans le film.

Un bon film, une mauvaise adaptation

J’aime beaucoup le film, mais, pour moi, vu le changement de thème et les gros changements à l’histoire, on peut parler d’un bon film et d’une mauvaise adaptation.

Cependant, ce qui en fait un bon film pour moi vient probablement aussi de la trahison de l’adaptation. Je ne pense pas que j’aurais pu aimer autant et m’identifier aux acteurs si le propos avait été uniquement homosexuel ou, pire, s’il avait été uniquement militant.

Les titres

Dans la BD, le bleu est une astuce stylistique très bien exploitée. Jusqu’aux dernières pages, cette couleur nous montre à quel point Emma obnubile Adèle. Elle en est le repère central.

Mais, “le bleu est une couleur chaude” ramène aussi à une relation surtout sexuelle et passionnée. Là dessus, d’ailleurs, je trouve que la BD nage entre deux eaux. Les passages avec Emma après la mort d’Adèle nous montrent un amour réciproque. Alors que d’autres passages nous lancent sur la piste d’un plan cul non assumé.

Dans le film, on suit Adèle tout le temps. Le chapitre 1 et 2 pourraient laisser penser à une suite possible, sans doute voulue à l’origine. Le bleu y est beaucoup moins présent et il n’y a pas eu de recherche stylistique en ce sens. Je trouve logique le changement de titre (pour la version originale française.)

Gérer son premier Amour et en faire le deuil

C’est pour moi un thème majeur des deux histoires.

Y a-t-il une vie après le premier amour ? Il y a en tout cas une mort si on ne sait pas en faire le deuil …

La relation Adèle – Emma

Dans le film

Emma est intriguée par Adèle. Elle l’amuse et est une source d’inspiration. Mais la Emma du film a une personnalité extrêmement narcissique et très égocentrique. Oui, elle est capable d’avoir des sentiments ou de la tendresse pour les autres: ce n’est pas une psychopathe. Mais, pour autant, c’est aussi quelqu’un qui utilise les gens comme elle le voudrait et pour son plaisir personnel.

Emma a un tout premier but: réussir en tant qu’artiste. Adèle est celle, grâce à son inspiration qui lui permet de commencer à être reconnue. Mais elle est aussi un léger boulet car elle refuse (ou est incapable) de s’intégrer à ce milieu.

Elle a ensuite un deuxième but, dont elle ne s’entretient même pas avec Adèle, avoir un enfant. Dès ce moment, Adèle ne compte plus du tout. Quels qu’aient pu être ses sentiments à son égard, sa réussite professionnelle et maternelle compte plus que ses sentiments envers Adèle. Et cette dernière est remplacée aisément.

Le troisième but pourrait être de devenir elle-même maman de son propre enfant. On remarque cette scène où Emma refuse de consommer de l’alcool comme si elle était enceinte (ou tentait de l’être !).

Chacun de ces buts a évidemment une incidence très forte sur la relation. Mais, la personnalité d’Emma joue également un rôle important. On voit à plusieurs reprises qu’elle tolère très difficilement la contradiction. Elle qui pourrait être très ouverte et tolérante du fait de sa sexualité est en fait totalement fermée.

On le voit notamment dans les discussions « intellectuelles » qu’elles ont. Ces scènes servent à nous montrer le fossé qui les sépare de ce point de vue (et qui n’est dérangeant que pour Emma) mais nous montrent aussi que quand Adèle affirme quelque chose avec sa candeur naïve, Emma en rit avec un définitif « je ne crois pas non » (ou quelque chose approchant).

Emma étant très narcissique, elle a été attirée par l’ascendant qu’elle avait sur Adèle mais cette dernière, en refusant d’épouser une carrière d’artiste, la renvoie à ses propres choix moins stables financièrement. La critique d’Adèle pour ce genre de métiers ne concernait qu’elle même, toutefois,  il est indéniable que le refus d’Adèle de rentrer dans ce style de carrière n’a pu que la blesser et l’éloigner toujours plus.

Dans la BD

Emma est aussi un obstacle à la relation par son manque d’assurance et par la peur de voir Adèle se découvrir finalement hétéro.  Par ailleurs, elle est beaucoup moins narcissique et beaucoup plus engagée dans des combats publics pour les autres.

Elle est donc très différente de celle du film. Sa personnalité est moins affirmée. Tout comme celle d’Adèle d’ailleurs.

Le couple dure beaucoup plus longtemps; il semble plus fort et équilibré. Il est très lent à s’officialiser, mettant même Adèle dans une position de maîtresse au début. Dans le film,  les choses vont plus vite à se faire et à se défaire.

Ce que je retiens le plus de la BD sont les blessures, la peur d’être blessé et  les relations très sensible  avec une difficulté de communication.

La fin

La fin du film laisse encore un certain espoir. Pour moi, Adèle commence ou a fait le deuil de l’amour. Elle va pouvoir avancer et continuer sa vie. Elle est à la croisée des chemins. Et on nous montre un éloignement de l’univer relationnel d’Emma, même avec les personnes avec qui elle avait le plus d’affinités dans ce cercle. Comme le garçon qui la cherche mais ne la trouve pas car elle a déjà pris un « tournant » qui la rend inaccessible.

La BD connaît une fin beaucoup plus abrupte. Adèle décède et Emma regrette de n’avoir pas plus profiter de la vie avec sa compagne. Cette fin m’a fait penser au fantasme que peuvent avoir ceux qui n’arrivent pas à faire le deuil d’une relation, envisageant jusqu’au suicide car leur vie n’a plus de sens ou qu’ils pensent que cela pourrait les rapprocher de l’être aimé ou provoquer, par dépit, de la culpabilité dans son chef.

D’un côté le deuil de la relation est fait ou semble en bonne voie. De l’autre il n’est pas fait et c’est celui de sa propre personne qu’il faut maintenant le faire. En considérant les deux histoires côte à côte, on pourrait presque y voir un message …

Suggérer VS Montrer

La BD a cette poésie terrible de ne pas tout écrire, de ne pas tout montrer. Un exemple très fort de ces « silences » est évidemment la scène où Adèle se fait virer de chez elle par ses parents.

Le film est dans une extrême totalement inverse. On est dans le gros plan permanent, les scènes de sexe sont longues (très belles) et on ne nous cache rien, seules finalement les pensées d’Adèle nous échappent (mais la BD nous les montre, justement, du fait du narrateur « journal intime »).

La désunion

Dans le film, la désunion est montrée comme un processus lent dont la responsabilité peut d’abord être imputée à Emma. Elle est de moins en moins présente et perd de l’intérêt pour Adèle car elle veut rester dans l’intime et ne pas dévoiler ses écrits au monde.

Donc, Emma profite d’une incartade d’Adèle pour mettre fin à la relation, ce qu’elle n’osait probablement pas faire elle-même. Il est probable et même certain que la tromperie lui a fait mal, je ne le nie pas. Mais je pense également que cela arrivait au bon moment et que ça l’arrangeait. Peut-être même qu’elle s’attendait à cette trahison et qu’elle l’a provoqué inconsciemment.

Dans ce que montre le film, on voit une Adèle se retrouver sexuellement face à un mur (Emma qui fait semblant d’avoir ses règles) et se retrouve à être systématiquement seule le soir avec Emma qui reste près de sa maitresse. A côté de cela, Adèle prépare toute seule la réception pour Emma et on a pas vraiment de reproches à lui faire.

Le film montre de la tendresse et de la tristesse de la part d’Emma quand elles se revoient au café. Il montre également que l’attirance sexuelle et les souvenirs sont toujours là. Mais, on comprend qu’Emma n’aime plus Adèle et, au fond, on peut même se demander si cet amour a existé un jour.

Comme un miroir, au début Adèle pleure avant de rompre alors qu’elle n’aime pas Thomas. Et à la fin, Emma pleure pendant qu’elle dit ne plus avoir de sentiments pour Adèle.

Et c’est là une grosse différence avec la BD. Dans cette dernière, Emma semble aimer Adèle dès leur premier croisement de regard et n’a jamais cessé d’avoir des sentiments pour elle.

Certes, le couple dysfonctionnait également lors de la rupture. Mais, s’il avait tenu plus de dix ans, Emma est toujours présente et la distance s’instaure plus à cause de la militance « politique » que par manque d’amour. Quand Adèle trompe Emma et provoque la rupture, elles s’aiment toujours ! Et Emma accepte même de recoller les morceaux mais c’est la maladie qui provoque la désunion irrémédiable et finale.

Par ailleurs, cette distance est aussi expliquée par la perte du père. Quand Adèle perd le contact avec ses parents, une blessure nait en elle, qui ne guérit jamais vraiment. Ainsi, dans la BD, les causes sont bien plus partagées et Adèle, au delà de la tromperie (qui dans les deux cas est plus un symptôme qu’une cause !), a une part bien réelle.

L’isolement

Dans la BD, Adèle ne se retrouve jamais isolée. Valentin reste à ses côtés jusqu’au bout et elle continue à avoir une vie sociale, de ce qu’on en voit.

Dans le film, on ressent qu’après l’école, elle se coupe socialement, ne voit plus ses amis d’enfance et ne participe pas aux activités extra professionnelle dans son école. Et, même avec les amis d’Emma, il n’y a pas de forte intégration car ils sont tout simplement trop différents à l’exception d’une seule personne.

Ce n’est qu’une fois qu’elle se retrouve de plus en plus seule chez elle qu’elle fait le pas vers les autres et qu’elle en arrive à tromper Emma, plus pour se sentir moins isolée que par désamour pour Emma.

Il est à noter que ce n’est pas Emma qui enferme Adèle, c’est Adèle qui s’enferme toute seule car son Amour est tellement grand qu’elle en vient à se sacrifier et à ne plus avoir d’envies en dehors de son dévouement total pour l’être aimé.

Différences

Par moment, j’ai eu l’impression que les différences ont été recherchées tant elles sont nombreuses.

Par exemple, dans la BD Adèle ne fume pas. Sa mère dit que c’est un vice qu’Emma ne lui  a pas transmis. Dans le film, on la voit énormément fumer.

L’attention à la couleur bleue est très prononcée dans la BD et n’a presqu’aucune importance dans le film.

Je ne vais pas faire la liste des différences mais mon impression a été que le réalisateur voulait tellement s’approprier l’oeuvre qu’il a fini par en faire quelque chose de totalement nouveau.

Conclusion

J’ai préféré le film tout en appréciant la BD. Celle-ci ressemble énormément à ce que j’aime lire: des œuvres graphiquement travaillées, des histoires intimes et des histoires bien racontées. Mais elle me parle moins, tout simplement.

Sans savoir si cela a vraiment joué, je voudrais dire que j’ai vu le film avant de lire la bande dessinée.

La discussion d’après film m’a incité à prolonger vers ma propre histoire, vers les sentiments et émotions que celui-ci a évoqué en moi. Celle sur la BD m’a porté vers l’esthétique même du récit très très bien retranscrite. Ces récits ont donc dégagé des choses assez différentes en moi.

Enfin, pour dire vrai, cet amour endeuillé et impossible m’a plus dérangé dans la BD car elle pourrait encourager des fantasmes morbides et surtout dangereux. Je pense qu’au final, la vision de l’amour du film est plus positive et tournée vers l’avenir.

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