Quelques commentaires suite au procès Bernard Wesphael

(cet article a été écrit durant la première semaine du procès)

Paraitre innocent ou coupable

Dans son petit traité de bizarrologie, Richard Wiseman, en pages 139 à 141 (Marabout Editions) nous parle d’une expérience réalisée pour évaluer l’influence de l’apparence physique du meurtrier dans la décision d’un jury populaire.

Au cours d’une émission de télévision, il a diffusé un procès fictif à l’Angleterre. Mais, subtilité, chaque moitié de ce pays a vu un procès différent. Cependant, il y a eu une seule différence : l’apparence de l’accusé. L’affaire était volontairement floue, si bien que la culpabilité de l’accusé n’était pas si évidente.

Cette apparence était modulée de manière à avoir un accusé qui avait les traits du coupable et un autre qui avait ceux d’un innocent (si on se base sur les préjugés sociaux).

Hormis cela, tout était entièrement pareil.

A la fin de l’émission, les spectateurs furent invités à téléphoner pour donner leur verdict. Ils furent un nombre significativement plus élevé à disculper la version habillée comme un innocent de l’expérience.

Ainsi, la personne qui avait l’apparence d’un meurtrier était déclarée coupable par 40% de la population pour 30% dans l’autre cas.

Et même si ce n’est qu’une expérience, le psychologue John Stewart a étudié l’apparence des accusés dans les tribunaux et remarqué que les hommes séduisants étaient condamnés à des peines significativement plus légères que les autres.

Par ailleurs, le psychologue Robert Ciadini appuie les observations précédentes après avoir étudié les conclusions d’une expérience sur les résultats de la chirurgie esthétiques en prison dans les années 60 aux Etats-unis. Lors de cette expérience, des détenus s’étaient vus offert la possibilité de corriger certains défauts physiques et il avait été remarqué qu’ils étaient moins nombreux à revenir en prison par la suite.

Soit, parce qu’ils récidivaient moins, soit, en s’appuyant sur les travaux de John Stewart, parce qu’ils étaient moins souvent condamnés à nouveau.

Pour terminer les enseignements de ce livre, il est montré dedans juste après les pages dont nous venons de parler que ce que nous voyons au cinéma ou à la télévision influence fortement nos préjugés. Vu les conséquences que cela peut avoir, cela devrait nous faire réfléchir mais c’est un autre débat.

En pratique

Les avocats savent très bien tout cela. Ils soignent leurs clients en les faisant se raser, en leur donnant des beaux vêtements et ils leurs conseillent ce qu’ils doivent dire et avec quel accent.

C’est le premier procès d’assise auquel je m’intéresse en ayant ceci en tête et c’est vrai que c’est très intéressant à observer.

Mais, quand on dit que la justice est « aveugle » et a les yeux bandés (Thémis), je pense que cela fait justement référence à cela : « l’habit ne fait pas le moine ». C’est comme si depuis longtemps (cette allégorie n’est pas neuve), les gens qui avaient mis en place le système de justice avaient conscience de la difficulté de juger les faits et rien que les faits sans être manipulé ou influencé.

Toutefois, les jurés en ont-ils assez conscience ? Et, si pour des raisons « humaines », on préfère se regarder dans le blanc des yeux quand on rend la justice, ne faudrait-il pas justement éviter que ceux qui sont amenés à juger ne voient ni n’entendent les inculpés ? Et, même, ne connaissent pas leur nom ?

Tcheu, lui, il veut faire un équivalent de The Voice pour la justice. Justement, les raisons pour lesquelles les jurés sont retournés dans The Voice sont tout à fait valables, cela évite qu’ils jugent une chanteuse sur son physique et pas sur sa voix. En soit, et c’est rare à la télévision, c’est un concept intéressant.

Bien plus que la prise de connaissance avec avance de certains éléments du dossier qui rend les avocats furieux, l’égalité de la justice pour tous les citoyens serait bien plus concrète avec un peu plus de cécité.

Aux Etats-Unis, les minorités sont bien plus souvent condamnées à mort que les autres parties de la population. Ce chiffre diminuerait à coup sur si les jurys qui doivent se prononcer ignoraient tout de la condition sociale des accusés et pouvaient rendre la justice sans préjugés. C’est pareil chez nous également. C’est un peu utopique mais on pourrait s’en rapprocher.

Dans ce que je vois de ce procès particulier, les apparences prennent une place particulièrement importante. La défense s’appuie sur la moralité de son client qui « ne ferait pas de mal à une mouche » et charge la victime qui était « violente, alcoolique, infidèle, aux pratiques sexuelles dont on ne peut parler » (n’en jetez plus, la coupe est pleine !). On se convainc que l’une aurait pu faire et l’autre pas sur les apparences qu’ils donnaient à leur entourage.

En cela, cette défense est très bien menée (d’un point de vue pragmatique), mais me laisse quand même sur ma faim si on ne veut s’attacher qu’aux éléments précis et concrets du dossier.

Par ailleurs, pour parler vulgairement, ce qu’a fait de son « cul » la victime avant ce jour là a certes pu énerver l’accusé et l’inciter à commettre le meurtre dont il est encore présumé innocent, mais ça n’en fait certainement pas une raison valable pour le faire. J’ai parfois l’impression qu’entre les lignes, on justifierait presqu’un meurtre à cause de l’immoralité de la victime. On est pourtant pas dans l’Afghanistan des talibans ! Pour rappel, les femmes adultérines y étaient condamnées à mort.

A mon sens, la moralité des victimes et accusés n’a rien à faire quand on essaie de faire la justice si ce n’est, dans un deuxième temps, quand il faut définir la peine et trouver des circonstances atténuantes ou aggravantes. Il faudrait donc presque un procès pour la culpabilité et un procès pour la peine.

Ce que j’ajoute encore

Par rapport à tout ce qui est dit précédemment, il y a encore quelque chose à ajouter.

On l’a vu, partiellement, nous ne raisonnons pas tout à fait avec logique quand il s’agit de juger, notre psyché nous influence fortement.

Mais il n’y a pas que les préjugés sur l’apparence physique qui jouent. Il y a aussi la ressemblance avec le présumé coupable.

Personne ne veut avoir à se dire que cela aurait pu être « lui » ou « son ami » ou « quelqu’un de son entourage ». Plus l’inculpé nous ressemble ou plus on le connait et plus cela nous dérange. Personne n’a envie de se sentir en insécurité dans son cercle amical et familial. Alors on va systématiquement charger plus ceux qui ne sont pas « comme nous » et faire l’exercice inverse avec ceux qui nous obligeraient trop à remettre en cause notre propre bienveillance.

Même si c’est humain, c’est pourtant complètement tronqué. OUI, le « diable » est potentiellement en chacun de nous. Et même quelqu’un qui n’a jamais blessé, tué, ou même commis le moindre délit pourrait se révéler un meurtrier en puissance et pêter un cable en fonction du contexte. Peut-être encore plus d’ailleurs car quand on contrôle totalement ses émotions, on laisse grandir en soit des énergies qui ne demandent qu’à se libérer encore plus violemment le moment venu.

Chaque être humain est capable du pire comme du meilleur, mais cela nous préférons toujours l’oublier car cette vérité nous dérange de trop.

Plus la personne qui commet un crime nous ressemble et plus nous pouvons nous sentir proches de lui, voir capable de faire comme lui. Ce n’est pas du tout une sensation agréable. Nous préférons nettement nous dire que la criminalité est le fait des groupes de populations qui nous ressemble le moins. Que tout ça est loin de nous et ne nous concernera jamais. Alors, nous raisonnons pour disculper celui-ci. Et à l’inverse, si on a aucune raison de s’identifier ou si on se sent loin, on chargera toujours un peu plus également.

Je généralise car même si je pense que certains d’entre nous sont plus capables de faire abstraction de cela, notre caractère humain fait que personne à part un robot peut totalement outrepasser ces biais cognitifs.

L’affaire Wesphael, un cocktail perturbant

Or, donc, dans cette affaire, qu’avons-nous ?

Un huis-clos, un couple qui pourrait nous ressembler mais qui est également très séduisant (ce ne sont pas le « quart monde » comme on dit péjorativement), des expertises contradictoires sur l’hypothèse du suicide ou de l’accident, des addictions de part et d’autre, un parlementaire avec une notoriété, de l’infidélité, de la violence conjugale, une histoire qui se passe en Flandre avec des francophones.

Il y a tellement d’éléments pour cliver les gens ! Et surtout tellement d’éléments pour nous éloigner de l’analyse des faits ! On l’a dit, les préjugés sociaux ou l’identification influencent notre jugement et pour certains avec plus ou moins de force.

En observateur qui aime bien lire les commentaires sur les réseaux sociaux, je vois ces gens débattre si fortement avec si peu de doutes sur l’innocence ou la culpabilité (pour certains).

Et je me demande qu’est-ce qui peut influencer leur jugement :

  • L’appartenance au monde politique ou à la gauche n’influence-t-elle pas certains à défendre coûte que coûte celui qui appartient au même monde ?
  • Les féministes ne sont-elles pas inhibées par cette même appartenance au monde de gauche ? Elles font preuve d’une prudence si peu habituelle en présence d’un procès médiatisé de violences conjugales graves présumées. Car même en cas de suicide, il n’est pas arrivé sans raisons.
  • Wesphael, lui-même, ne fait-il pas, dans l’autre sens, l’objet du désamour de la population pour le monde politique « corrompu » ?

Evidemment, ce qui rend possible tout cela encore plus, ce sont les cafouillages de l’enquête. Car, oui, il y a de la place au doute dans ce procès, et cette place au doute, même infime, permet évidemment à toutes les passions de se déchainer. Après plusieurs jours, on constate que la défense défend moins la thèse du suicide (qui pourrait incriminer son client également) que l’attaque de l’enquête et la quête du doute.

C’est une des leçons que je retiens de cette affaire : la justice a besoin de moyens suffisants et bien gérés ! Sans justice professionnelle, il n’y a pas de justice du tout. Une partie du doute, des cafouillages auraient pu être éliminés avec une enquête mieux menée.

Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas place pour décider de la culpabilité ou non, juste que certaines erreurs auraient du être évitées pour avoir un procès plus serein.

Après plusieurs jours d’auditions

Ce procès m’intéresse et comme un feuilleton, je le suis tous les jours en lisant les directs commentés en rentrant chez moi.

La défense est très bien menée, mais sa principale faiblesse est l’accusé qui ne s’est pas révélé très convaincant au moment d’évoquer les faits très précis.

Je ne suis pas étonné des stratégies qui sont mises en place mais qui nous divertissent de l’étude des faits. Ainsi, ces histoires de témoins de moralité de l’un, comme de l’autre, pour moi, peuvent avoir une influence néfaste sur le verdict de culpabilité.

Une personne qui s’est toujours mal comportée ou toujours bien comportée peut encore agir différemment dans le futur. Mais en connaissant son passé, on crée des préjugés qui vont influencer fortement le verdict. Je comprends pourquoi on le fait mais je me pose sincèrement la question de savoir si cela a vraiment sa place dans un tribunal qui doit se prononcer sur la culpabilité d’une personne.

Quand l’entourage ou la défense de BW nous parle de l’addiction à l’alcool, d’immoralité de la défunte ou des tentatives de suicide passées de celle-ci, il y a deux buts à cela. Premièrement, nous faire sentir qu’elle n’est pas comme « nous ». En effet, même si c’est un comportement relativement répandu, les alcooliques ou les infidèles, ce sont toujours les « autres ». Et deuxièmement, nous faire plus facilement accepter l’hypothèse du suicide.

Peut-être assisterons-nous à un coup de théâtre (des aveux, des excuses ; je n’y crois pas). Peut-être nous rendrons-nous compte que le doute est suffisant pour disculper l’accusé. Ce procès ne manque en tout cas pas d’intérêt et je suis content de ne pas être juré : leur travail est difficile et ingrat car il sera critiqué dans tous les cas tellement les clivages sont forts.

Je ne vous donne pas mon opinion aujourd’hui, peut-être après le verdict car j’ai décidé de donner sa chance à l’accusé et d’attendre la fin du procès avant de me décider. Comme on l’a vu, beaucoup de choses rentrent en compte et il faut faire très attention de rester concentré sur les faits et rien que les faits et, si la justice doit être rendue aveuglément, c’est plutôt une bonne chose en fin de compte.

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