Dusty Springfield / Jacques Brel – If you go away / Ne me quitte pas

J’ai découvert récemment la version anglaise de « ne me quitte pas » chantée par Dusty Springfield. Je l’ai beaucoup appréciée et je voulais la partager.

If you go away de Dusty Springfield

Paroles: http://www.lyricsfreak.com/d/dusty+springfield/if+you+go+away_20043891.html

Ne me quitte pas de Jacques Brel

Paroles: http://www.metrolyrics.com/ne-me-quitte-pas-lyrics-jacques-brel.html

Les grosses différences

  • Brel est dans la supplique désespérée. C’est déjà fini, il le sait. Ne me quitte pas n’est pas une chanson de reconquête, c’est une chanson de deuil. Aucune femme ne reviendra par cette chanson, peu importe la beauté et la poésie des paroles.
  • Dans la version de Springfield, c’est déjà un peu moins joué. Certes, elle dit qu’elle sait qu’il va le faire, qu’il doit le faire. Mais, cela veut aussi dire que précisément, ce n’est pas encore fait. Tout comme le titre de la chanson le dit également « si tu t’en vas ».
  • Brel est dans l’abstrait, des grandes idées très mégalo, très imbues de son égo et de toute puissance d’abord puis d’humiliation profonde. Mais très « je » et égocentré dans tous les cas. Et quand il parle de l’autre, c’est pour en faire une Reine, de nouveau un être désincarné et très peu concret et humain.
  • Springfield, évoque aussi la nature, mais reste plus proche du concret et surtout de l’autre et de son sourire, et des expériences qu’ils vont vivre à deux. C’est plus enthousiasmant. Elle évoque aussi ses sentiments, ce que cela lui fera en cas de départ. Ca donne plus envie de rester.
  • Dans sa chanson, Brel parle d’oubli, de pardon. Il semble être à l’origine du départ, avoir commis une faute (une maitresse, une liaison ?). Cette chanson s’adresse probablement à un Amour très fort et officiel.
  • Springfield, elle, ne semble pas avoir quelque chose à se reprocher. Le départ est différent « as I know you must ». Je l’imagine plutôt comme une maitresse devant céder le terrain à l’officielle. Elle ne désire pas qu’il quitte sa vie mais sait qu’il le fera et qu’il le doit car une plus légitime qu’elle compte plus fort. Cela dit, c’est une interprétation très personnelle car la chanson ne donne pas beaucoup d’indices.

Finalement, les deux chansons pourraient très bien être les deux faces d’une même pièce et ça me plait beaucoup. Brel pourrait très bien quitter sa maitresse pour reconquérir sa femme. Et la maitresse pourrait très bien être celle qui ne veut pas être quittée ou abandonnée.

Dans tous les cas, les deux interprétations (de même que les textes) sont magnifiques. Mais, en cas de rupture, je préfère tout de même la version anglaise car je la trouve plus optimiste et pleine d’espoir. Et celle de Brel plus déprimante. Finalement, plus appropriée quand tout est fini. Mais, quand on se fait larguer, on admet rarement rapidement que tout est « déjà » fini et sans espoir même si c’est souvent comme ça malgré tout.

A girl interrupted (une vie volée), explication du film de James Mangold

Il y a beaucoup de choses intéressantes dans ce film: la guerre, les soins psychiatriques, la folie. Mais beaucoup a déjà été dit et écrit à ce sujet.

Je vais me contenter d’évoquer ce qui est un peu plus caché et un peu moins évident (puisque je n’ai pas l’impression de l’avoir lu dans d’autres analyses et pourtant ça mérite d’être écrit).

(présence de spoilers)

Enfin, caché … pas tant que ça ! Le titre anglais du film « girl, interrupted » est finalement assez explicite si on sait le comprendre. Le début du film, comme souvent, contient le premier indice. Elle émet une longue liste possible de causes de son malheur. Puis elle finit par la vraie raison. On finit souvent l’énumération d’une liste par le plus important. Elle dit qu’elle est peut-être une fille « interrompue ».

Si je me réfère à la théorie de « la première page » que j’avais apprise à l’école, les auteurs donnent souvent des indices très sérieux dans les premiers moments ou les premières pages de leurs oeuvres. Cette première phrase n’est donc absolument pas là par hasard.

Pour moi, cette notion d’interrompue est clairement une référence à l’avortement (interruption volontaire de grossesse, médicalement dit) ou du moins à la volonté d’avortement (interrompre la vie). Et le comportement suicidaire ou auto-destructeur n’est qu’une prolongation de cette vie « volée » ou de cette vie qu’on aurait voulu lui voler. De même, elle semble souvent absente. Comme si elle était un fantôme et qu’elle n’existait pas.

Par ailleurs, regardons bien cette tentative de suicide et l’explication qui en est donnée à au moins deux reprises. Elle avait la « migraine ». Or, et je pense que c’est pareil dans la culture anglo-saxonne, le mal de tête est justement une excuse souvent donnée pour éviter le coït et par conséquent la conception d’un enfant.

Dans l’entretien à la 31ème minute, elle dit qu’elle n’a pas tenté de se suicider, juste qu’elle a voulu « faire cesser cette saloperie ». Un peu plus loin dans le dialogue, elle dit qu’elle est perturbée parce qu’elle ne sait pas ce qu’elle fait dans un établissement psychiatrique. Après que le docteur lui ait dit qu’elle s’y était mise elle-même, elle répond que « ses parents l’ont mise ici ». Cette phrase peut être comprise dans un autre sens de lecture ou le « ici » évoque le monde.

Mais la clé est donné par l’entretien auquel ses parents assistent vers la fin de la 39ème minute.

C’est sa mère qui commence à parler. En pleurant, elle raconte une scène qui l’a énormément troublée quand Suzanne était plus petite. Et Suzanna ignorait tout de cette histoire qui pourtant a une grande importance sans quoi la mère n’en parlerait pas. Or, cette histoire, c’est celle d’un accident domestique durant lequel Suzanna est tombée et s’est cassé une jambe. Cela aurait pu être pire.

Selon moi, cet accident n’est pas forcément de la négligence ou de la maltraitance. Personne n’est parfait. MAIS, le fait qu’elle se sente AUTANT coupable indique que, si ce n’était probablement pas voulu, ça n’en avait pas moins probablement été fantasmé consciemment ou inconsciemment. Ou cela a pu se lier à un désir antérieur de la voir mourir ou encore plus antérieur qu’elle ne naisse jamais. Car c’est un terreau alors très fertile pour le ressenti de culpabilité qu’elle connait à ce moment là.

Par ailleurs, c’est très intéressant d’analyser cet entretien. Nous avons deux femmes qui perçoivent très bien l’intérêt de l’anecdote racontée et deux hommes (dont le médecin) pour qui cela n’a aucune sorte d’importance. Pourtant, si le psy avait daigné accordé de l’intérêt à ce qu’il entendait, il pourrait facilement comprendre les dynamiques en vigueur dans cette famille et les liens que cela a avec le comportement de sa patiente.

D’ailleurs, les seules paroles du père ne sont pas des paroles de réconfort ou d’intérêt envers sa progéniture (de tout le film, on ne le voit jamais vraiment s’y intéresser ! elle n’a pas de figure paternelle … un autre gros problème pour se développer) mais seulement liées au « qu’en dira-t-on ». Et l’anecdote de la mère appuyait là dessus également puisque le père, déjà à l’époque, imposait à sa fille (bébé) de faire plusieurs milliers de kilomètres dans un état de santé pas évident et sans aucune considération pour elle pour des raisons égoïstes et professionnelles.

On clôture l’entretien sur un nouvel épisode de culpabilité maternelle quand on lui signifie que les états limite sont plus fréquents quant un autre membre de la famille en est atteint (et c’est elle que le docteur vise). Ce qui n’indique pas forcément une cause génétique d’ailleurs car si c’est un des parents qui est atteint, les parents sont aussi les éducateurs donc ça n’aide pas vraiment à différencier l’inné de l’acquis.

Ce qui est à noter, également, c’est que la guérison débute réellement :

  • après la mort de l’ex pensionnaire, suicidée à cause des paroles et du comportement de son amie. Elle se sent coupable et d’être en face de la mort de quelqu’un d’autre lui donne peut-être un coup de miroir sur sa propre condition. Elle dit d’ailleurs, « quand on voit la mort réellement, on réalise qu’en avoir rêvé est ridicule ».
  • au passage, voici encore des paroles intéressantes : « on se fait du mal à l’extérieur pour essayer de tuer la chose à l’intérieur » . Voici encore une évocation assez claire d’un avortement sauvage. Ce qu’elle a probablement subit sans le savoir « consciemment ».
  • après qu’elle adopte le chat, ce qui lui permet d’être un peu « mère », une bonne mère.

Il y a sans doute encore d’autres éléments qui vont dans ce sens. Et sans doute que le livre sur lequel est basé l’histoire apporte encore un autre éclairage. Je ne compte pas le lire pour le moment mais si je le fais, je mettrai peut-être à jour cet article. Si d’autres l’ont fait et ont un avis à donner, la section « commentaires » leur est ouverte encore plus que d’habitude 😉

Pour terminer par une appréciation du film, je l’ai aimé, il est très poignant, très intéressant et aborde des thèmes qui me passionnent habituellement. Je suis content donc de l’avoir découvert grâce à une connaissance (découvrir les coups de cœur des autres est souvent un bon moyen de ne pas être déçu).

Autre analyse trouvée sur le web :