Un moment d’égarement: petite comparaison entre le film de 1977 et 2015

Introduction

Ayant vu récemment les deux films intitulés « un moment d’égarement » (celui de 2015 de Jean François Richet et celui de 1977 de Claude Berri), deux oeuvres ayant environ quarante ans d’écart, je voudrais les comparer sur quelques thèmes via quelques petits commentaires et analyses. Il y aura évidemment, comme d’habitude, des spoilers.

Le film de 1977 sur youtube:

Humilité / ton du film

Le film de 2015 profite probablement d’un budget plus développé et cela se voit à l’écran. Personnellement, je ne trouve pas que cela serve vraiment le propos du film. Dans le film originel, on retrouvait une certaine intimité, humilité, le fait que les hommes et les femmes se retrouvent bien petits et démunis face à l’amour et ses conséquences.

La beauté du film sorti cette année fait sans doute trop rêver alors qu’on devrait logiquement éprouver de la tristesse ou de la réflexion face à cette situation. Même dans le contexte « comédie » que prend bien plus le nouveau film, il y a globalement une ambiance pas assez humble à mon goût.

La scène d’introduction en 1977, ce sont les embouteillages, la chaleur accablante, le monde fou sur la plage, la radio en arrière plan et personne qui parle.

En 2015, c’est une route déserte, très certainement l’air conditionné et un des deux père qui fait de longs monologues.

Il y a aussi une complicité père fille qui disparait entre les deux films dans cette même scène d’introduction.

Cette scène, à elle seule, marque le film. Dans l’un on va « souffrir » avec nos acteurs et ils vont souffrir avec leurs enfants et, dans l’autre, on sent que ce sera finalement assez léger et que les parents n’auront pas de vrai contact avec les enfants (ils en sont déconnectés).

Politiquement correct

C’est là qu’on voit le plus qu’on a énormément changé en quarante ans. Là où les seins nus à la plage étaient montrés et admis, c’est plus prude aujourd’hui. Mais ce n’est qu’un détail. En 2015, imaginer une vraie histoire d’amour entre un vieux et une Lolita est devenu totalement inimaginable et infilmable, même et ça se voit.

En 1977, il y a de la drague, de la séduction, et même s’il n’est pas très partant au départ, s’il le vit avec gêne, il est quand même actif, notre homme plus âgé.

En 2015, ce n’est pas tout juste s’il ne se fait pas violer (il ne cesse de refuser et ne dira jamais oui, la seule fois où il dit son amour c’est sous la contrainte donc d’une certaine manière cela ne vaut rien). Et la position dans laquelle ils font l’amour est d’ailleurs symptomatique. En 77, il est au dessus. En 2015, elle est au dessus de lui pour vraiment montrer à l’écran qu’il est le moins actif possible (on se demande d’ailleurs qui retire le caleçon). J’ai revu cette scène, il se fait embrasser, il a les mains en l’air sans la toucher, c’est elle qui va jusqu’à guider ses mains pour les mettre aux bons endroits. Et, on ne filmera d’ailleurs pas beaucoup plus loin l’acte, sans doute pour éviter de nous montrer un possible consentement dans la suite des « opérations ».

Par la suite, il n’assume rien du tout, ils ne refont pas l’amour. Alors que quarante ans plus tôt, on voit une vraie histoire avec des questionnements, des interrogations. Ce qui était d’ailleurs intéressant.

En 1977, on évoque la libération des femmes, les relations avec des lolitas, la différence d’âge, l’amour, l’Amitié. En 2015, cela se réduit à la différence de génération, l’enfant roi et la tyrannie d’une adolescente sur un adulte (mais en réalité, même pas volontairement, je pense). Le politiquement correct est passé par là. Et le marketing, également, il vaut mieux évoquer le moins de sujet de société possible. Le film doit rester léger, un produit de consommation qu’on oublie juste après. Les moments drôles ne sont pas là pour faire passer les moments difficiles, ils sont là pour les remplacer et les faire oublier.

Moi qui aime le cinéma qui permet le partage après la séance, cela peut évidemment difficilement me satisfaire. Parce qu’on est pas dans l’humour avec ses grandes phrases, on est dans le comique de situation qui ne prête pas non plus à discussion ou répétition après coup.

Les intrigues rajoutées, le macho

Puisqu’on enlève une partie de l’histoire au nom du politiquement correct, on se retrouve à devoir meubler avec une scène de jet ski sans grand intérêt ou surtout l’histoire du sanglier dont tout le monde se fout. Mais, qui sert sans doute à se moquer encore plus du « macho » de l’histoire complètement en dehors de ses pompes.

Ca ne fait qu’accentuer, par ailleurs, encore plus le politiquement correct de l’histoire puisqu’on tire sur « le » personnage dépassé comme si tout le monde n’en avait pas déjà conscience. Assez facile en fait. Ce type est présenté comme le gros loser quitté par sa femme sans même s’en rendre compte. Il n’inspire que de la pitié. Dans le remake, le macho, c’est celui qui n’a pas de sentiments, le personnage diabolisé finalement.

Alors que dans l’original, c’était un personnage qui inspirait le respect, avec du charisme et il avait nettement plus de profondeur. Il réfléchissait au futur, avait des sentiments, assumait ses actes et a de l’empathie pour celle qui l’aime si passionnément.

Par contre, pour ne pas faire que dans le négatif, je dois avouer que la scène où ils se retrouvent très rapprochés à faire du sport et de la randonnée est très bien trouvée même si elle aurait pu être mieux exploitée (bah oui, ça manque un peu de subtilité avec notre lolita qui mets ses seins à l’air et l’autre qui fait genre « je comprends pas » et personne d’autre ne voit rien du tout).

Mais, quand on y réfléchit, cette scène existe uniquement pour expliquer comment l’amour nait. Or, ça ne donne pas du tout de profondeur à cet amour qui semble né en un instant. Tout ça parce qu’on a zappé le fait que dans le premier film, l’amour était antérieur aux vacances.

L’Amitié

En 1977, on a à faire à deux AMIS, des vrais et ça se voit. Victoire Lanoux et Jean Pierre Marielle sont de vrais complices à l’écran. Leur amitié virile n’empêche pas l’un d’étaler de la crème solaire sur l’autre. Là où dans le film plus récent, la crème solaire ne s’étale plus entre mecs. C’est drôle d’une certaine manière car, ce qui était encore sans ambiguïté possible il y a quarante ans ne semble plus l’être aujourd’hui au point où on change la scène.

Dans l’histoire de 2015, on pourrait tout aussi bien avoir l’impression qu’ils sont juste potes et certainement pas des amis de toujours. C’est dommage car du coup, ça enlève une partie de l’intérêt. Dans le « vieux » film, il y a la peur de « blesser » un ami quand dans le moderne, il y a une peur plus physique de se faire « frapper » par le macho imbécile de service. Je trouve ça très différent, et pas en mieux.

La fin

En 1977, on termine sur une image fixe des deux amants qui se regardent en face à face. L’air est un peu grave, celui d’une histoire d’amour qui peut enfin commencer mais sans perdre de vue, de manière très lucide, toutes les difficultés à venir.

En 2015, on termine sur des jeux de regards pas si explicites mais avec en dernier plan la Lolita qui arbore un sourire en coin qui a gagné, assez dominateur. Vincent Cassel, pour ses derniers plans apparait plus embarrassé qu’amoureux. Lui qui n’assume toujours pas, qui se donne une baffe à lui-même dans la nuit et qui ne semble que dans le regret et la soumission bien plus que dans la « consommation » de l’acte ou de l’amour. On le plaint.

Mais peut-être que ça se veut représenter un couple moderne où l’inversion des rôles conduit à voir la femme dominer et l’homme subir ? Je préférais au moins le couple final de 1977 qui avait le mérite d’être équilibré malgré la différence d’âge (avec en plus la conscience de l’homme divorcé qui avait appris de ses erreurs et changé).

L’amour adolescente, la maturité

La lolita de 1977 avoue être amoureuse depuis en fait plusieurs années de cet homme divorcé et aux traits très masculins. Finalement, assez logique, il incarne par son machisme un parfait père de substitution par rapport à son vrai père déjà un peu perdu par les changements de société. Elle est vraiment amoureuse et cherche à séduire bien plus qu’à forcer.

En 2015, rien de tout ça. On nous présente cela bien plus comme une attirance physique subite que comme un amour. Cette sale gosse de 2015 est une gamine qui ne se refuse rien, qui prend ce qu’elle a envie et qui joue vulgairement de son corps ou de ses menaces pour obtenir ce qu’elle veut. On a plus l’impression d’un amour de passage comme certaines peuvent en connaitre dix par an, voir, pire, d’un caprice face à un homme qui ose se refuser à elle. Et certainement pas d’un Amour préexistant depuis longtemps (faute sans doute également au politiquement correct, à nouveau, d’ailleurs).

Et c’est là finalement une grande différence. Si le film des années septante nous montre dans une des premières scènes la jeune fille sucer son pouce, elle finit le film avec bien plus de maturité que celle qui, quarante ans plus tard, a sans doute déjà tout expérimenté du sexe mais qui se comporte encore énormément comme un enfant immature qui voit, désire et prend en un instant sans que personne ne lui refuse quoi que ce soit.

D’ailleurs, dans le film original, on accompagne les trois principaux protagonistes (lolita + les deux pères) dans leurs cheminements personnels et leurs évolutions. Dans le remake, personne ne grandit, personne n’évolue vraiment, c’est bien triste (à part le macho qui comprend à quel point il est dépassé, c’est vrai, une féministe a du écrire le script). La fin de 2015 m’a même laissé un peu perplexe. Le « retour à la normale », si je peux m’exprimer ainsi, se fait par le petit sourire de la jeune femme, sourire victorieux et la défaite des deux autres. L’un qui décide de laisser faire, l’autre de se laisser dominer.

Dans le film original, l’histoire d’amour, avec énormément d’humilité (on sent que ce ne sera pas facile) gagne à la fin. Dans le remake, c’est seulement l’enfant roi qui a obtenu ce qu’elle voulait (et sans même avoir à vraiment le réclamer, en plus !).

Réaction de la fille « non » lolita

Dans le premier film, la fille accepte la situation. Elle est « politisée » d’une certaine manière, elle a un regard sur les hommes et les femmes. Et si elle fait la leçon à son père, c’est pour lui dire d’accepter d’évoluer et de changer son regard sur les femmes et de ne pas refaire les mêmes conneries qu’avec sa mère. Mais en aucun cas elle a un regard moral ou même n’exprime de la jalousie. Elle est finalement très saine d’esprit (l’oedipe est digéré).

En 2015, la seule réaction est celle de pleurer, bouder et jalouser. Elle est beaucoup moins mature. Pour autant, quelle que soit l’époque, elle ne me parait pas réellement illogique. Mais, cela permet surtout d’éviter une thématique importante du film de départ liée à la condition féminine (totalement oubliée du nouveau … et même si la situation a changé pour les femmes, ça n’aurait pas été inintéressant d’y apporter un regard moderne).

Ambiance, état d’esprit

Dans le nouveau, j’ai eu l’impression qu’on est plus dans le sexe que dans l’amour. Que la séduction est remplacée par la drague. Et la poésie par la vulgarité. Mais, il ne faut pas non plus exagérer, la fin est par exemple assez bien filmée avec ce qu’il faut de lenteur, poésie et musique appropriée.

Marielle VS Cassel

Je ne peux en dire grand chose. Marielle joue incroyablement juste. Cassel arrive juste à être agaçant d’un bout à l’autre par son surjeu permanent. Cela dit, si le but, et c’est possible, est de nous faire passer ce père qui se fait « violer » par la fille de son ami comme quelqu’un d’extrêmement pathétique, c’est très réussi.

Conclusion

Si on les compare, les deux films sont tout simplement trop différents. On a vraiment gardé que le minimum du pitch de base. Tellement différents qu’il peut devenir difficile de parler réellement de remake. L’un se veut film de société et l’autre ne prétend pas vraiment être plus qu’une comédie.

J’adore celui de Claude Berri. Je ne déteste pas celui de Jean François Richet. L’un est un très grand film que je n’aurais jamais découvert sans l’autre (c’est déjà un grand mérite). L’autre est un film moyen qui permet de passer quand même un bon moment de télévision (c’est sympathique). La réflexion est remplacée par l’humour. L’amour disparait. Mais il y a des qualités esthétiques indéniables.

L’idée d’un remake était en tout cas intéressante. Mais si quelqu’un voulait retenter le coup par quelque chose d’un peu plus osé et qui respecte un peu plus les thématiques de départ, il ferait alors surement un bon remake. Ici, ce n’est pas le cas. Pour faire du commercial, on ne peut pas prendre le risque de choquer: dommage. Dommage car un remake prenant compte l’évolution de la société en quarante ans aurait donné un film plus intéressant à comparer. On aurait eu deux visions de société qu’on aurait pu mettre côte à côte.

On me dira peut-être qu’il y a un peu de ça ici derrière cette domination de l’homme par la femme et cette perte de l’équilibre qui se construisait dans le premier film. Sans doute, mais ça passe trop inaperçu à mon goût. Et j’avais envie de rester dans une critique plutôt tranchée. En seulement une heure vingt, le premier film disait beaucoup, avec émotions, et le faisait bien. Avec vingt minutes de plus, le deuxième film ne fera jamais vraiment mieux que survoler le sujet et ça mérite une opinion tranchée à mon goût.

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