Le Tout Nouveau Testament, film de Jaco Van Dormael, critique et commentaires

Pour trouver le bonheur, il faut risquer le malheur. Si vous voulez être heureux, il ne faut pas chercher à fuir le malheur à tout prix. Il faut plutôt chercher comment – et grâce à qui- l’on pourra le surmonter.

Boris Cyrulnik

[edit suite à une discussion avec mon frère]

Il est conseillé d’avoir déjà vu le film vu que je fais des spoilers. Si vous ne l’avez pas encore vu et que vous voulez garder toute la surprise, il vaut mieux postposer la lecture de ce commentaire. ;-) Pour autre information, j’ai vu le film au cinéma il y a quelques semaines (une partie a été écrite directement après la vision, l’autre finalisée au moment de le publier, ma mémoire peut donc me jouer des tours d’autant plus que je me suis par brefs moments assoupi pour la fin du film).

Le but de cet article est de faire divers analyses, commentaires et critiques sur le film et d’ouvrir un espace de débat éventuel avec les lecteurs. Je vous conduis également vers quelques avertissements avant lecture sur la manière dont j’écris sur ce blog à propos du cinéma.

Petites précisions sur le film

Jaco Van Dormael est un réalisateur qui réalise peu de films mais fait très attention aux détails dans ceux-ci. Ses films sont donc plein de sens cachés et nécessitent d’être vus et revus pour être analysés finement et complètement. Ici, je n’ai assisté qu’à une seule projection tout en étant assez fatigué. J’ai donc conscience que l’analyse aura ses limites. N’hésitez pas à me contredire en commentaires.

Résumé

Dieu vit sur Terre dans un appartement avec sa femme et sa fille. Son fils est parti. Il est un véritable despote et sa fille finira par s’enfuir également pour écrire un nouveau testament. Finissant par absorber et remplacer les pouvoirs de Dieu, ce dernier, parti à sa recherche, n’est plus rien quand il vit avec le commun des mortels.

Pourquoi analyser ce film ?

D’abord parce que ce genre de films s’y prête tout naturellement. Jaco van Dormael est un réalisateur qui aime faire des films qu’on pourra longuement analyser ensuite. Egalement parce que le sujet principal (la maltraitance) me touche. Enfin parce que je n’ai pas lu beaucoup de commentaires similaires aux miens à propos de cette oeuvre et que cela peut donc enrichir le débat.

Le titre: « Le tout nouveau testament »

Le titre pressenti au départ était « la fille de Dieu ». Ce titre là était plus fidèle au film car il parlait avant tout de la fille plutôt que de Dieu, comme le film.

Le titre choisit au final n’est pas forcément mauvais pour autant bien que sans doute choisi pour des raisons « marketing ». En effet, c’est bien l’histoire d’un nouveau testament. Mais pas un testament biblique racontant la volonté de Dieu ou de son incarnation sur Terre. Non, le testament, ici, c’est au contraire un écrit permettant de se libérer complètement de sa tutelle.

L’affiche

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Promotion du film oblige, c’est l’acteur principal qui est mis en avant. J’aurais nettement préféré que ce soit « la fille de Dieu » qui le soit.

Hormis cela, le « Dieu existe, il habite à Bruxelles » est bien trouvé. Car c’est un peu dire quelque chose et son inverse la seconde d’après, j’aime beaucoup. Si Dieu existe, le fait qu’il habite à Bruxelles fait redescendre d’une marche par rapport au Dieu qu’on imagine. Et, même, le fait qu’il « habite à Bruxelles » peut nous faire comprendre directement qu’il n’est pas inaccessible voir complètement humain.

Le contraste entre le fait d’habiter à Bruxelles et de le représenter malheureux dans les nuages n’est pas mal trouvé non plus.

Est-ce une comédie comme le film semble se présenter lui-même ?

Il y a des moments légers et drôles. Mais cela ne suffit à mon avis pas pour le classer dans cette catégorie-là. Et puis, le but du film semble clairement plus de nous émouvoir que de nous faire rire. Il s’agit sans doute d’un choix commercial, à nouveau. Cela n’enlève rien à la qualité du film mais, du coup, le risque est augmenté que des spectateurs puissent se sentir floués ou trompés sur la marchandise. Je ne suis donc pas sur que ce soit un choix très judicieux.

Dans ma salle, en tout cas, je ne suis pas le seul à avoir assez peu ri tout au long du film. Maintenant, l’humour est quelque chose de différent suivant les groupes sociaux. Le second degré, particulièrement, n’est pas compris de la même manière par tous. Je comprendrais donc que certains ne partagent pas cet avis.

Quel est le message du film ?

Autant commencer par là, puisque tout ce qui suivra devra être lu avec le message du film en arrière plan.

Ce film raconte l’histoire d’un foyer isolé de l’extérieur. Le père est maltraitant, la mère est effacée et soumise, le fils s’est enfuit et il ne reste plus d’autre que la fille, Ea, qui est aussi l’héroïne.

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Famille où on voit bien le caractère effacé de la mère, le frère disparu, la fille en face du père, à son opposé, est la seule personne à encore s’y opposer (en le payant cher)

12 à 18 apôtres

Cela symbolise le passage de l’adolescence à l’âge adulte. Age auquel elle pourra enfin quitter la maison. D’une certaine manière, cela marque l’impuissance relative (il lui fraie quand même un chemin) du frère à vraiment pouvoir l’aider. Mais cela marque aussi le fait que la libération ne peut provenir que d’elle-même. Se libérer d’un parent abuseur ne peut pas se faire sans une prise de conscience et une volonté de la personne abusée. On ne peut sauver une personne, fut-ce-t-elle frère, sœur, parent contre sa volonté ou, au minimum, sans sa coopération active.

Les six apôtres ont chacun quelque chose à dire et à faire pour l’aider. Mais il faudrait que je revoie le film pour en comprendre mieux la portée symbolique. Disons en tout cas que, ayant grandi dans un monde sans humanité, il lui faut apprendre et comprendre l’humanité des autres. Et la vision du cinéaste semble clairement nous dire que notre humanité ne peut être trouvée chez des gens parfaits, d’où ces apôtres qui ont chacun leur part de malheur et de folie.

Il y a sans doute aussi ce côté Alcooliques Anonymes et soutien de groupe qu’elle trouve chez ces apôtres ayant eux aussi grandi avec un manque dans leur éducation. Ils l’aide à prendre la force de son père tout en en faisant quelque chose de bon.

On pourrait également dire que chacun apporte quelque chose par rapport au passage à l’âge adulte. L’obsédé sexuel est celui qui symbolise l’ouverture à la sexualité, etc. (merci à mon frère pour cette idée)

Ancien contre moderne

Le monde de l’abus est figé. Il est resté bloqué des années en arrière. Tout est vieux, ancien. Le monde réel, lui, a continué à évoluer. Cela marque cet aspect mortifère et coupé de l’extérieur.

On y fait même pas les poussières, c’est très malsain. La seule chose moderne est la machine à laver. Or, c’est justement par elle que notre héroïne s’enfuit (via le cliché du passage dans un tube mimant la naissance). Je pense que cela montre que les ouvertures au monde réel peuvent aider et sont essentielles.

Ce monde ancien est clos, Ea (la fille) doit utiliser l’aide de son frère pour réussir à s’en sortir. On retrouve une caractéristique de ces foyers de maltraitance où tout se passe comme dans une bulle et le monde extérieur n’est mis au courant de rien (le linge sale se lave en famille).

Le père

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Benoit Poelvoorde en Dieu, avec son côté pathétique, mais aussi parfois drôle et surtout odieux

Dès l’entame, le film ne veut laisser aucun doute sur son sujet. Il est violent, maltraitant et dirige un foyer dysfonctionnel. C’est montré, dit ou suggéré.

C’est montré quand on le voit frapper sa fille avec sa ceinture.

C’est dit par les paroles, typiques de ce genre de personne, quand il dit que ce n’est pas lui qui voulait la violenter, que c’est elle qui l’oblige à agir ainsi, se débarrassant de sa responsabilité.

C’est suggéré quand le père, d’une manière au moins incestuelle, veut priver sa fille de son intimité dans la salle de bain. Certes, le film évite le glauque (supplémentaire) de nous montrer un viol (mais la scène n’est pas là par hasard et l’enchainement noir peut suggérer que quelque chose se passe sans qu’on le voie). Cela dit, si l’inceste n’est pas certain, l’incestuel, lui, par cette scène, l’est indéniablement.

C’est un total salopard. Et ce n’est pas tant d’ailleurs par ce qu’il fait sur le monde extérieur qui le montre que ce qu’il fait à sa propre famille.

Ceci dit, je remarque le film, en fait quelqu’un de si pathétique qu’on est pas amené à le détester. Et c’est pas spécialement dommageable, c’est même peut-être une conséquence de l’humanisme du réalisateur. Derrière les pires salauds, il y a un homme qui a son passé et ses raisons d’agir comme ça. On ne le plaint pas mais on oublie pas que derrière tout le mal qu’il fait, cet homme n’est pas plus heureux que les autres voir une victime de son propre passé.

La mère

Elle est soumise et rebelle. Elle aime avant tout ses enfants et souhaiterait les voir toujours près d’elle. Ainsi en est-il de son fils pour qui elle continue de dresser la table malgré son départ irrémédiable et définitif. Mais elle souhaite quand même également leur émancipation (les 18 cartes symbolisant les 18 ans et l’émancipation de sa fille).

C’est donc un être ambigu, comme dans la vraie vie. Sa soumission ne lui permet pas de créer des liens forts avec ses enfants qui, on le suppose, ne lui pardonne pas son comportement et son absence de protection. On remarque ainsi que rarement la fille pense à sa mère, que le fils parle à la fille mais pas à la mère. C’est un amour à sens unique qu’elle ressent. Et elle n’est de quasi aucune aide dans la libération de ses enfants.

Toutefois, et ça participe de l’happy ending du film, elle aussi finit par s’échapper de l’autorité du Dieu et elle le fait activement en l’empêchant de revenir prendre sa place de tyran au sein de l’appartement. Pour elle, c’est aussi l’acceptation, enfin, que ses enfants ne reviendront plus et qu’elle les a perdu.

Mais elle le fait sans se confronter au monde réel comme sa fille et reste occupante d’un appartement où elle est isolée de l’extérieur … et de ses enfants pour qui la rupture parait également totale. Un peu comme si elle devait payer pour le manque d’assistance au cours des années où ceux-ci ont grandi dans le foyer familial. Rien n’est jamais gratuit.

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Face à son père, dans un environnement vieillot et coupé de l’extérieur, la fille ne peut pas compter sur sa mère

Le fils

Il est parti, on ne le verra jamais physiquement. Mais il est encore présent pour sa soeur et l’aide à s’échapper. Ce sera sa seule contribution au bien-être familial mais elle est décisive.

Le clochard

Pour s’en sortir, Ea a besoin d’un nouveau père. Celui-ci sera en quelque sorte le premier venu, un être non parfait, sans grands moyens mais qui sera prêt à l’aider et à la suivre tout le long de son cheminement. Il n’aura rien d’autre à faire que d’être là et la supporter (au sens premier aussi, il la porte à différentes reprises). En ce sens, ce père n’a pas un rôle très actif mais ce n’est pas négatif. On ne peut s’en sortir en comptant sans cesse sur les autres; un grand travail doit provenir de nous-même.

Le rôle d’un père est d’ailleurs de réussir à rendre ses enfants autonomes et d’être là pour aider sans être indispensable à leur vie de tous les jours.

Le testament

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Au bout de l’écriture de son testament, le père se trouve dépouillé de tous ses pouvoirs au profit de la fille

Testament peut avoir deux sens: biblique ou un document permettant de donner nos dernières volontés avant de mourir.

L’ancien testament décrit un Dieu terrible, tout puissant et vengeur. Le nouveau testament nous parle d’un Dieu d’amour qui sacrifie son fils pour nous sauver. Le « tout nouveau » testament nous parle d’une fille qui décide de vivre sans Dieu. On pourrait presqu’y voir une évolution logique. D’abord un Dieu (comprenons: père) tout puissant comme dans notre enfance, puis un Dieu aimant et enfin, un Dieu perdant tous ses pouvoirs pour nous permettre de vivre. Ce pourrait être dans la continuité.

La signification des dernières volontés avant de mourir n’est pas absurde non plus. Comme un serpent qui change de peau, il nous faut mourir symboliquement pour grandir et devenir une « nouvelle personne ». Ea fait un peu comme une analyse (au sens psy) pour régler ses problèmes du passé et gagner le rapport de force avec son père, se libérer de l’influence qu’il continuait à entretenir sur elle même en étant absent.

Car, c’est aussi une clé du film. Le fait de sortir de l’appartement ne libère pas réellement Ea. Pour devenir une adulte affranchie, elle doit faire plus que cela car, même sans être là, elle reste encore inconsciemment et involontairement craintive ou coupable du pouvoir de son géniteur.

Jésus, son frère, a écrit un testament où il se moque de son père en le décrivant tel qu’il n’est pas. Mais il reste à l’écran attaché éternellement à sa croix. Ea, elle, réussit à se libérer de cette croix. Au final, elle est la seule à réellement s’en sortir totalement, dans cette famille. Peut-être en partie à cause de son jeune âge, plus on vieillit, plus il est difficile de guérir ses blessures intérieures et de se libérer de son passé.

La fille

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Magnifique dans ce rôle, elle ne devait de toute façon pas faire grand chose pour émouvoir le père qui est en moi.

Je ne pouvais pas ne pas lui accorder quelques lignes même si, au fond, on parle déjà d’elle partout ailleurs dans l’article.

Elle est est belle par son innocence et joue parfaitement son rôle. On remarquera qu’elle est représentée enfant et non adolescente ou jeune adulte. Je pense que c’est un choix pour nous montrer qu’elle sera amenée à grandir plus vite qu’elle ne le devrait.

Au début, elle le dit, elle n’a pas de pouvoir où très peu. Le simple fait de faire bouger un verre par la pensée énerve son père qui la bride au maximum. Mais au fur et à mesure de l’histoire, elle prend tout pouvoir en s’affranchissant de son père. Jusqu’à pouvoir marcher sur l’eau quand son père ne le peut plus. Ce miracle, elle ne le peut le faire que parce qu’elle a changé de lieu, s’est ouverte au monde, et appris que son père n’était Dieu que parce qu’elle le laissait l’être et qu’il agissait caché du monde.

Douée et dotée d’une grande force de caractère, c’est sa personnalité qui lui permet d’en réchapper. On espère qu’à la fin de son voyage tout au long du film, elle sera devenue une personne saine qui évitera de reproduire ce qu’elle a subit comme son père et sa mère.

La date de décès

C’est un des éléments repris par la plupart des critiques pour en faire parfois un élément « essentiel » du film. Et pourtant, c’est tellement anecdotique. Ca me semblerait presqu’avoir été inventé pour ajouter un élément comique dans le scénario. Mais, hormis cela, l’importance est très relative dans l’histoire.

Dieu quitte-t-il son appartement à cause des dates de décès ? Il me semble qu’il poursuit surtout sa fille.

Cela aide-t-il sa fille à s’émanciper ? Pas du tout. Cela joue-t-il un rôle dans la vie de ses apôtres ? Anecdotique, finalement, car la personnalité de ceux-ci et leurs problèmes datent de bien avant ce « lâcher de dates ».

A la limite, ça sonne presque comme incongru et rajouté même si je comprends qu’on ait voulu rajouter un peu de comique dans un film très grave de par son sujet.

Impressions personnelles finales

Beau film, comme le réalisateur sait le faire. Belles images, belle histoire remplie d’émotions. Que chacun, suivant son vécu ou sa personnalité prendre avec plus ou moins de tristesse et de bonheur.

Mais un film très mal vendu par le marketing et assez mal compris par la critique. D’habitude, la critique se cantonne à une analyse technique ou premier degré. Et, même si les critique disent qu’il ne faut pas le prendre au premier degré, leur compréhension reste finalement très basique.

J’ai aimé mais je n’étais pas dans les meilleures conditions (fatigué, or le film, très lyrique, peut endormir) pour le voir. Et je n’avais pas les bonnes attentes (pensant rire et me dérider). Je le reverrai sans doute. J’ai apprécié son côté « accessible » car finalement beaucoup d’éléments évoqués ici sont à peine cachés. Mais j’ai été étonné de voir les commentaires ou critiques quasi unanimement parler de toute autre chose que ce que j’en avais compris malgré, justement, ce côté très accessible du message.

Un film de qualité comme on en voit sans doute pas assez. Mais, autant le dire également, si tous les films étaient comme celui-ci, ce serait vite dérangeant. J’en suis sorti bouleversé et le lendemain matin, j’étais encore touché par ce que que j’avais vu et ressenti.

Cliché ou pas, le passage habituel de ce genre de film où la fille passe à travers un tube comme une seconde naissance. Mais, dans le film, ce n'est que la première étape d'un long voyage.

Cliché ou pas, le passage habituel de ce genre de film où la fille passe à travers un tube comme une seconde naissance. Mais, dans le film, ce n’est que la première étape d’un long voyage.

Pour aller plus loin

Rien cette fois-ci mais si vous avez quelque chose à dire où un lien à poster, n’hésitez pas via les commentaires.

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