Pour me comprendre, il faudrait connaitre ma vie

« Pour me comprendre
Il faudrait savoir le décors
De mon enfance, »

Michel Berger, Pour me comprendre

Cet article est écrit dans le cadre de mes trente ans qui approchent. Je ferai peut-être un peu plus de « personnel » car la période est propice au regard en arrière et à la remise en question.

3ème maternelle

(1)

J’ai un frère jumeau (dizygote, autrement dit on est pas des « vrai »). Et il a, assez logiquement, presque toujours été dans les mêmes classes que moi. Mais chacun a sa théorie sur la question et il est arrivé plusieurs fois dans notre scolarité que des professeurs défendent le fait de nous séparer (et y arrivent).

C’est arrivé en maternelle. Non pas à notre arrivé en maternelle mais en troisième. Ce qui signifie qu’on avait déjà passé deux ans à avoir des amis communs. Et puis là, en troisième (on parle donc d’enfants qui ont 4ans, presque 5; on est de fin d’année), on nous sépare.

Il y avait une manière intelligente de le faire, diviser la classe en deux et mélanger les deux classes. Enfin, c’est pas que ce soit intelligent, c’est juste le « moins pire » (car de toute façon, déjà, au départ, l’intérêt de ce genre de choses est pour le moins limité, d’autant plus que mon frère et moi n’avons jamais été des autistes se coupant du reste du monde).

Mais, la manière dont cela s’est passé, dans mes souvenirs (!), est celle-ci: on m’a pris et on m’a mis dans l’autre classe. Où je ne connaissais personne (cela n’aurait pas été marrant sinon). Bien sur, à l’âge que j’avais là, perdre tous mes copains, être séparé de mon frère, me retrouver dans un groupe où je ne connaissais personne, ce ne fut pas une partie de plaisir.

Il faut croire qu’ils se sont rendu compte aussi (ou que mes parents les ont forcé à ouvrir les yeux) vu que j’ai fini par réintégrer « ma » classe. Sans doute l’enfant que j’étais à l’époque n’aura jamais compris le sens de ce qu’il aura assurément perçu comme une punition injuste.

Il est assuré que si un jour j’ai des jumeaux, je ne tolèrerai pas ce genre de conneries. Mais, il est heureux que les adultes aient su revenir en arrière, forcés ou non, sur une mauvaise décision. Et sans doute cela n’a-t-il pas eu d’influence décisive sur ma vie. Ou pas.

en 25 ans, l'école ne semble pas avoir changé

en 25 ans, l’école ne semble pas avoir changé

(2)

Quand un professeur est malade, il est remplacé. Et quand c’est une longue durée, le remplacement dure longtemps. Et parait-il qu’on ne peut alors pas s’en débarrasser.

Il se trouve donc que ma professeur de troisième maternelle était atteinte d’une maladie grave (paix à son âme). Peut-être aurait-elle été une excellente institutrice, je ne saurai jamais. Je sais juste que sa remplaçante aura eu une influence totalement destructrice sur ma vie.

On dit souvent, et ça se révèle souvent vrai, que tout se passe avant six ans. Mais également qu’on garde peu de souvenirs (ce qui en soit n’est probablement pas un hasard). Et pendant des années, j’ai enseveli dans ma mémoire ces souvenirs là. Mais pourtant, rétrospectivement, je sais qu’à beaucoup de moments de ma vie, je peux relier des fragilités à ce que j’ai vécu à ce moment là.

Elle me terrorisait. Dans une classe où les toilettes étaient accolées, à l’intérieur, facilement accessibles, j’ai ce souvenir qui me revient où je me fais pipi dessus parce que je n’ose me lever pendant qu’elle raconte une histoire.

J’ai cet autre souvenir entendu. Un enfant dessine, elle prend son dessin, le déchire et crie « c’est mauvais, recommence ». Sans explication supplémentaire.

Je ne dirai pas plus, retenez seulement qu’elle fut une femme importante dans ma vie et dans la fragilité de ma personnalité (bien sur, elle n’est pas seule mais son importance est fondamentale). Je ne suis pas là pour vous convaincre avec maints exemples. Demandez aux témoins, parents, autres personnes pour venir vous expliquer. Les blessures qu’elle m’a fait sont, pour moi, des preuves qui se suffisent à elles-mêmes. Le fait que la direction veuille s’en débarrasser mais ne pouvait pas n’est pas non plus anodin.

Je pense bien que si je la reverrais demain (cette histoire s’est passé il y a 25 ans, sans doute vit-elle encore, peut-être même l’ais-je déjà rencontrée ?) en sachant qui elle est, j’en serais bouleversé. J’en pleurerais. De rage. Peut-être même deviendrais-je violent. Bien sur, il « faut » pardonner à son prochain, parait-il. Mais on ne maitrise pas toujours ce que l’on ressent, surtout quand c’est aussi fort.

Je ne sais pas comment elle s’appelle. Sans doute ne vaut-il mieux pas. Aller lui parler ne servirait à rien. Les gens admettent difficilement leurs erreurs et s’excuser est un geste encore plus difficile. J’imagine qu’elle n’a pas fait carrière dans l’enseignement (je l’espère en tout cas).

1ère secondaire

E320820

Cours de dessin, un prof sans doute passionné par son travail. Je n’ai pas ici de haine particulière, juste de l’incompréhension devant tant de bêtise.

Je me dirige en plein cours (les cours n’étaient pas magistraux, vu la matière, il y avait deux-trois consignes dites rapidement et puis on dessinait pendant l’heure) vers la professeure pour demander conseil.

Je ne suis pas un élève turbulent, même quasiment toujours été un élève relativement sage et discipliné (quoiqu’on puisse en dire, je n’étais pas un fouteur de merde).

Mais, ce qui s’est passé à ce moment là m’a stupéfait. Elle a à peine regardé, déclaré que c’était nul et déchiré le dessin pour le mettre dans la poubelle en me demandant de recommencer.

Peut-être n’était-ce pas son jour ? Je ne sais pas. Mais j’ai compris dés cette seconde là que je n’irais évidemment plus jamais m’adresser à elle pour lui demander ses « bons conseils ».

Je pense que tout le monde a vu. Mais une bonne partie de la classe a fait semblant de rien. Moi, j’étais totalement humilié. En rajouter n’était pas nécessaire pour que je me sente mal. Il y a quand même eu un petit merdeux assis à la même table pour s’en moquer. Calmé aussitôt par un autre camarade.

Mais, pourquoi ? Dire que c’était « nul » était déjà de trop. Le dire devant tout le monde également. Déchirer le dessin pour le mettre à la poubelle totalement inutile et complètement humiliant.

Ce n’est pas à ce cours que j’ai appris l’amour du dessin. En fait, à ce « cours », ceux qui avait du talent étaient chouchoutés, les autres à peine tolérés. Faut croire que donner cours à des merdeux ne devait pas enchanter le génie mal compris que devait être ce prof (pure supputation de ma part, on ne saura jamais).

Cette prof là n’a pas eu une influence réellement néfaste sur ma vie. Mais elle a rallumé, sans le savoir, des émotions qui dataient de ma troisième maternelle. Je ne le comprendrai que bien plus tard.

2ème graduat

Luftaufnahme-Burg-Rieneck-1994-Postkarte_Web

Rieneck, un château médiéval en Allemagne. C’est là que s’organisait le voyage des deuxième graduat cette année là. Pas un voyage d’agrément (bien que, évidemment, on ne travaillait pas h24) mais un voyage intéressant où l’on doit travailler en équipe, s’amuser et se supporter pour des durées plus longues qu’habituellement. Une vrai plus-value pédagogique.

La veille de ce jour là, une petite soirée. Beaucoup bu, ou bu trop vite ou déjà fragilisé par la fatigue au départ. Pas de blackout, je n’ai pas non plus vomi (bien que tenté, vous savez la technique ou on mets un doigt dans la gorge, je sais pas si je n’y suis jamais arrivé). Mais la nuit a été courte et le sommeil pas très réparateur.

Ce matin là, c’était un autre groupe qui gérait son atelier (on les préparait tous dans le secret, impossible de savoir ce qui allait nous attendre). Et j’ai le souvenir d’être arrivé, pas en retard mais tout juste (pas de commentaires là au fond !!).

A l’entrée, un élève était chargé de faire un premier tri. Si je me souviens bien sur la couleur des yeux. Je passe le tri.

Mon état mental ne m’aidait pas vraiment ce jour là, j’étais donc à fleur de peau et assez peu dans le contrôle de moi même. Mais sans doute aussi moins capable de comprendre dans quel jeu exactement on me faisait jouer. Ce qui en soit est plutôt une bonne chose, car ça m’a permis d’en savoir plus sur moi sans me dire que j’avais pu calculer quoi que ce soit.

L’expérience qu’ils faisaient était, je pense, une adaptation de la fameuse « expérience de Stanford ».

Nous étions assis, devions faire des choses demandées et nos superviseurs étaient chargés de se comporter comme de la merde avec nous (un comportement, entre nous, relativement similaire à celui que j’ai évoqué plus haut). Genre déchirer, nous dire de recommencer, que c’est pas bien, ne pas donner de consignes claires, etc …

Il y avait une caméra qui nous filmait. Je serais curieux de pouvoir voir cet enregistrement.

Comme dit et répété, mon état me fragilisait à l’extrême. Mais cette situation répétant un traumatisme antérieur rendait les choses encore beaucoup plus fortes. Je me souviens d’avoir été révolté, que ça bouillait. De dire d’abord à voix normale qu’on devait se révolter à ceux qui étaient près de moi. Puis de me lever de ma chaise. De m’énerver. Mais de me contrôler quand même encore un peu à cause de la caméra et des profs (je ne voulais malgré tout pas d’ennuis, rater mon année n’était pas une option).

Comme l’expérience était bien préparée, ils avaient prévu les cas comme moi. On m’a donc dit que je pouvais sortir quand je voulais. Occasion que je saisis aussitôt. Et je ne sais plus si j’ai claqué la porte. Nos souvenirs se transforment. Ils signifient toujours quelque chose mais prennent parfois leurs distances avec la réalité.

J’ai encore le souvenir d’avoir été rejoindre mon lit, d’en trembler, peut-être d’en pleurer. Mais de mettre du temps à m’en remettre (et pour cause, vu le réveil du traumatisme antérieur revécu en plein).

La situation nous fut expliquée après. Et par la suite, en apprenant sur les expériences de Milgram, Stanford ou celle de la La Vague, je compris d’où venait leur inspiration. Ils avaient bien fait cela, je dois le reconnaitre.

Je ne dis d’ailleurs pas cela pour reprocher quelque chose à mon Haute Ecole. Au contraire, c’était génial d’avoir fait tout ça. Et ça fait partie des raisons qui me font penser qu’on a vraiment eu une formation de très grande qualité. Mais ça a fait écho au passé et m’a chamboulé. Ca m’a aussi permis d’en apprendre sur moi et peut-être que les autres ont eu un autre regard sur moi aussi après.

Rechercher une école

En devenant parent, on ne peut s’empêcher de revivre notre propre enfance à chaque étape de la vie de notre enfant, c’est humain.

Alors, choisir une école, ça peut être une épreuve. Il faut avoir confiance, et pas qu’un peu. Surtout quand on a son passé en tête.

Jusqu’à présent, je n’ai pas été déçu. Il y a eu un stress au passage de la classe d’accueil à la classe verticale de maternelle. Parce qu’on ne savait pas sur qui on allait tomber. Mais on a pas été déçu. Madame Marie-Julie, Madame Françoise, Madame Pauline ont toujours été parfaites pour notre fille. Comme je le voulais, comme je le rêvais. Je le pense vraiment, je leur dois beaucoup parce que c’est important pour moi.

Avec de l’autorité juste, de la patience, de l’amour pour les enfants qui leur sont confiés. Et le feeling est toujours bien passé entre Florence et ses instits. J’espère que ça durera et j’ai été content de voir qu’elle avait de nouveau les mêmes instit pour cette année. Et je souhaite que ce soit encore le cas l’année prochaine pour sa dernière année en maternelle.

Parce que ça m’angoissait et que je suis rassuré par la grande confiance que je mets dans les adultes qui s’occupent d’elle dans son école.

Chacun gère sa vie comme il veut. Mais je vivrais mal que mon enfant vive ce que j’ai vécu. Cela pourrait être pris comme une critique de mes parents mais j’ai conscience que ce qu’ils pouvaient faire était limité. D’autant plus que me changer de classe après ce que j’avais vécu en début de troisième n’était pas nécessairement une solution non plus. Changer d’école encore moins. C’était le système scolaire le problème. Un tel prof n’avait pas sa place en classe.

Les leçons

A presque trente ans, je suis évidemment plus fort que lorsque j’en avais 4 ou 5. J’ai vécu, j’ai grandi, j’ai compris. Je suis quelqu’un qui se remets toujours en question. Mais j’aurai toujours cette fragilité, spécialement si je ne suis pas bien au départ.

Cela a changé, peut-être façonné ma personnalité. Ou alors ma personnalité était déjà construite et cela explique encore plus le traumatisme.

Je suis quelqu’un qui ne supporte pas l’injustice, les ordres idiots, la hiérarchie stupide. J’avais le rêve d’être militaire, mais ça et le fait que je n’ai pas de condition physique, c’est sans doute une bonne chose que je me sois abstenu.

Peut-être que dans le mal, il y a eu du bien. Que le fait que je sois parfois chamboulé par les injustices, que j’aime les combattre, cela vient de là.

Mais je suis quand même persuadé qu’il eut mieux valu que je ne connaisse pas ça. Car si ça a pu éventuellement me rendre meilleur (sur un plan moral), ça m’a aussi rendu incroyablement fragile et cela a eu des conséquences sur mon bien être et mon intégration sociale pendant des années. C’est bien d’être altruiste, mais il ne faut jamais oublier non plus de penser à soi.

Si vous avez des anecdotes à raconter au sujet de ce que je raconte plus haut, même anonymement, n’hésitez pas. Si je m’ouvre ici, c’est que tout ça est en partie digéré. Je ne prendrais pas le risque de me dévoiler trop si ça pouvait constituer un danger pour moi.

Mais un blog est aussi là pour parler de choses personnelles et je me fais ainsi un peu plaisir. Ce ne sera pas un des articles les plus lus (mes critiques de films ont bien plus de succès) mais je ressens un certain plaisir à le faire et à vous le partager et ça me suffit (peut-être de l’exhibitionnisme ? personne n’est parfait).

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