Shooting Dogs de Michael Caton-Jones (analyse et critique)

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By Adam Jones, Ph.D. (Own work) [CC-BY-SA-3.0], via Wikimedia Commons

Ce drame met en lumière les conséquences des décisions prises à différents niveaux, et leurs conséquences sur le drame rwandais.Ces décisions relèvent des autorités de l’O.N.U., des autorités des différents pays concernés, membres du Conseil de Sécurité, particulièrement les USA et la France, et des autorités politiques et militaires belges.Dans le cas de l’ETO, il apparaît à la commission que la décision de quitter l’école relève de l’autorité militaire. L’évacuation d’ l’ETO aurait dû se faire en offrant des garanties au réfugiés rwandais. (Extrait du rapport de la Commission du Sénat de Belgique sur les évènements au Rwanda. Cet extrait provient directement de la partie consacrée au drame de l’Ecole Technique Officielle.)

Il est conseillé d’avoir déjà vu le film vu que je fais des spoilers. Si vous ne l’avez pas encore vu, il vaut mieux postposer la lecture de ce commentaire. ;-) Pour autre information, j’ai vu le film en DVD il y a environ une semaine maintenant.

Le but de cet article est de faire divers analyses, commentaires et critiques sur le film et d’ouvrir un espace de débat éventuel avec les lecteurs.

Petites précisions sur le film

Le film est basé sur des faits réels. Il y a vraiment eu une compagnie de casques bleus belges dans cette école. La chronologie est relativement respectée. Les évènements sont cependant décrits de façon romancée, le film n’est donc pas à prendre au pied de la lettre pour tout ce qui concerne les héros du livre.

 © Haut et Court

© Haut et Court

Résumé

Un jeune prêtre part au Rwanda pour donner un sens à sa vie et enseigner à l’Ecole Technique Officielle de Kigali. Il y vivra les évènements terribles du début du génocide, la peur de mourir et l’évacuation par les troupes belges. Il y trouvera aussi l’amour et la découverte du sens du sacrifice.

Pourquoi analyser ce film ?

Les commémorations actuelles sur les vingt ans du génocide m’ont amené à vouloir le revoir. Je l’avais déjà vu à la télévision (RTBF) il y a quelques années et il m’avait beaucoup marqué. Je savais que j’apprécierais le revoir et ai donc acheté le DVD. L’actualité et le temps passé en font un bon sujet pour une petite analyse (courte, dans le cas présent d’autant plus que cela fait déjà plusieurs semaines que je l’ai vu).

Commentaires sur divers thèmes

Le titre: shooting dogs (fr et en)

Il fait référence au fait que les militaires belges décident de tuer les chiens qui mangent les cadavres autour de l’école. Avant de ce faire, ils demandent au prêtre de prévenir les tutsis réfugiés pour qu’il n’y ait pas de mouvement de foule du fait des tirs.

Ce choix mets en avant la colère du prêtre devant les casques bleus qui refusent d’agir sans mandat mais qui acceptent de tuer les chiens charognards.

Différences avec la réalité

Dans le film (version française), on évoque la mort de deux casques bleus belges. En réalité, ils seront dix à se faire assassiner (ils ont rendu leurs armes) par les forces armées rwandaises.

Le jeune prêtre est inventé et toute l’histoire avec le directeur de l’école est probablement imaginée. L’école était tenue par des ecclésiastiques d’origine belge et non anglaise.

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© Haut et Court

Auraient-ils pu tenir en position défensive suffisamment longtemps ?

Il y avait apparemment un peu moins de cent soldats et les forces du FPR (tutsis) étaient semble-t-il pas très loin.

D’un autre côté, c’était environ 2000 réfugiés qui étaient venu s’abriter au sein de l’école.

Il faut donc voir s’il aurait été possible de nourrir durablement autant de gens et si les munitions étaient en nombre suffisant pour vraiment protéger le camps en cas d’attaque massive.

De mon point de vue, mais je veux rester humble, car il est très facile de parler vingt ans après les faits, la position défensive aurait été compatible avec le mandat de l’ONU mais pas l’attaque des forces qui encerclaient. En effet, l’initiative n’était sans doute pas permise mais la légitime défense permettait de se prémunir de tout risque d’attaque et cela de manière tout à fait compatible avec le droit international.

Si vraiment le FPR était à proximité, il eut mieux valu attendre que ses forces prennent la relève au camps mais je comprends que les militaires aient respecté les ordres qui leur avait été donnés. Par ailleurs, il est clair que leur sécurité aurait été mise en danger si les loyalistes Hutus avaient eu des raisons de croire qu’ils étaient de mèche avec les rebelles. Mais n’était-ce pas déjà le cas ? Dix paracommandos avaient été assassiné peu avant à cause de ce genre de rumeurs. Et pourtant l’attaque du camps n’était pas ordonnée.

Mise en valeur du sacrifice

Le héros, qui fuit avec les militaires belges, se voit reprocher de n’être pas resté comme son ainé auprès des tutsis et de n’avoir ainsi pas prouver la valeur de son amour par son sacrifice. Toutefois, ce reproche n’empêche pas son admiratrice de continuer à l’aimer et de traverser le continent pour le retrouver après la guerre.

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© Haut et Court

Comportement des soldats français

Ils ne sont intéressés que par leurs ressortissants mais les soldats belges les obligent à prendre également les autres expatriés. Ils sont montrés dans le film sous une facette très peu honorable. On voit notamment un couple mixte entre une européenne et un africain être « coupé » et l’africain empêché d’être évacué avec son épouse. Cette image n’apparait certainement pas par hasard dans le film.

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© Haut et Court

La négation du génocide et la culpabilité des grandes puissances

Le film termine avec des extraits de conférence de presse où des diplomates américains refusent d’utiliser le terme génocide et parlent à la place d’actes de génocides. Cela afin, apparemment, d’empêcher l’obligation d’intervenir pour arrêter le massacre.

La raison doit sans doute être cherchée du côté de l’intervention « ratée » en Somalie quelques temps plus tôt. Les américains semblent réticents à s’engager encore dans un conflit sur le sol africain.

Mais c’est intéressant, d’un autre point de vue, car la raison du soutien français aux génocidaires était, parait-il, d’éviter que le rwanda devienne anglophone aidé en cela par les anglo-saxons qui auraient créé et aidé le FPR (rebelles tutsis).

Or, on vient de le voir, les américains étaient, au contraire, très réticents à intervenir alors même qu’ils auraient pu facilement trouver des raisons de le faire. L’idée d’un complot anglo-saxon parait donc d’autant plus exagéré et le soutien français au régime hutu d’autant plus inacceptable.

Vivre avec « ça » sur la conscience

Le film l’évoque à plusieurs moments, pour les casques bleus, le dilemme moral est terrible. Leur mandat ne leur permet que peu de choses (même si leurs possibilités d’intervention étaient en réalité sous estimées). Et l’ordre d’évacuation de l’école ne peut normalement pas être discuté. Cela n’empêche pas qu’en tant qu’êtres humains, il est difficile de vivre avec ça même si les décisions ont pourtant été prises plus haut.

Un génocide planifié

Des notables s’enquièrent du nombre de soldats qui gardent le camps, d’autres font des listes des tutsis et des endroits où ils habitent. Une propagande haineuse est mise en place. Les barrages sont dressés rapidement et l’épuration ethnique commence fortement et rapidement. C’est le parti pris du film: le génocide a été planifié. Cela au nez et à la barbe de l’ONU qui n’a rien vu venir.18481185

Des actes commis par des gens ordinaires (François)

L’alcool, la propagande, la disparition de toute norme sociale. Plus rien n’est normal et tout devient possible: le génocide est commis par des gens normaux. Des gens avec qui vous pouviez avoir de bonnes relations et qui le lendemain se mettent à tuer à coups de machette.

L’abandon de l’ONU

L’ONU ne fait pas grand chose et reste bloquée dans ses camps. Mais, compte tenu des forces en présence, c’est déjà pas mal. D’ailleurs, à l’Ecole Technique Officielle, cela offre un sursis à des centaines de personnes. C’était donc déjà important et si l’ONU était restée (mais le problème du ravitaillement ou de l’hygiène se serait posé) plus tard et plus longtemps, beaucoup de vies auraient pu être épargnées. Cela sans nécessairement avoir un mandat plus fort de l’ONU même si des renforts en hommes auraient été plus qu’appréciés.

On le voit d’ailleurs, quand il s’agit d’évacuer les ressortissants, les pays occidentaux n’hésitent pas à envoyer leurs hommes en renfort sans aucun mandat. La Belgique et d’autres pays auraient donc pu garder sur place des troupes suffisantes, au moins pour assurer la logistique des troupes de l’ONU. Cela aurait été un minimum et certainement faisable.

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© Haut et Court

L’amour plus fort que tout

Sans doute pour ne pas que le film soit trop sombre, il y a un inévitable « happy end ». Nos deux amoureux se retrouvent et on imagine qu’ils vont pouvoir maintenant vivre une vie de couple relativement épanouie. Il ne semble même pas y avoir de rancunes entre l’une et l’autre. Bien que cela soit un peu « surnaturel », j’ai quand même trouvé intéressant dans un film qui fait autant désespérer d’avoir cette petite romance. Elle apporte une touche de positif et d’espoir. Et elle donne également de l’intérêt au dilemme de notre héros: doit-il partir ou rester ? La question était évidemment encore plus difficile en sachant pour lui qu’une personne l’aimait et serait déçue de le voir l’abandonner.

Et Dieu dans tout ça ?

Nos deux ecclésiastiques se posent des questions mais, on le voit à la fin, cela ne remet curieusement aucunement en question la croyance en Dieu. Comme si, même au delà d’une telle horreur, la croyance en Dieu était immuable et ne saurait être remise en question.

La question « culturelle » est aussi, j’ai l’impression, évoquée. Quand le vieux prêtre évoque la manière dont les africains ont compris le Dieu qu’ils leur ont apporté, on sent qu’il y a un problème culturel. D’une certaine manière, ils ont remplacé une divinité par une autre. Mais malgré une Eglise commune, les africains et les européens ne semblent pas comprendre le message biblique de la même manière.

Impressions personnelles finales

Très grand film avec beaucoup d’émotions. Certes il n’embrasse pas tout, mais il montre déjà bien suffisamment de choses pour comprendre et s’émouvoir de ce qui s’est passé au Rwanda. Un tout grand film qui parle d’un drame à ne jamais oublier.

Pour aller plus loin

Un article de Colette Braeckman, grande journaliste spécialisée sur l’Afrique sur son blog hébergé par le journal belge « Le Soir »: http://blog.lesoir.be/colette-braeckman/2014/04/06/kicukiro-se-souvient-de-labandon-des-casques-bleus-belges/

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