Generation Kill: critique de la bureaucratie militaire

La critique et l’analyse de la série sont basés sur une vision unique en VF réalisée il y a une semaine en plusieurs fois (les épisodes n’ont pas été vus les uns à la suite des autres).

Il est conseillé d’avoir déjà vu la série vu que je fais des spoilers. Si vous ne l’avez pas encore vue, il vaut mieux postposer la lecture de ce commentaire. ;-)

Bientôt suivront la critique de Occupation (très différent et d’ailleurs moins bon) et éventuellement de Over There (je n’ai pas encore vu cette dernière).

Petites précisions sur la série

Fiche Allocinéfiche wikipédia.

C’est une mini série de 2008 et sept épisodes basée sur le livre éponyme de Evan Wright. Elle est adaptée à la télévision par David Simon et Ed Burns et a eu une nomination aux Emmy Awards dans la catégorie « meilleure mini série ou téléfilm ». Les faits qui y sont décrits se sont déroulés en 2003 et l’écrivain les a couvert en tant que journaliste de Rolling Stones qui suivait une unité au cœur de la guerre.

affiche du film (c) HBO

Résumé

L’histoire se passe au début de la guerre d’Irak et commence quelques jours avant le début des hostilités, continue avec l’avancée des armées de la coalition jusqu’à Bagdad et termine avec le début de l’occupation et le départ du journaliste. Nos soldats sont  à l’avant plan et, malgré cela, vivent une guerre où l’action reste relativement limitée. Elle se termine dans le beau merdier qu’est l’occupation américaine de l’Irak. Tout au long, comme une constante, il y a la bureaucratie militaire, l’incompétence d’officiers et la recherche des honneurs et des médailles parfois inutilement au détriment de la sécurité des troupes.

Pourquoi analyser cette série ?

C’est probablement ce qui m’a été donné de voir de meilleur sur la guerre en Irak et ce n’est pas un hasard si c’est parce qu’on y trouve une histoire racontée par un extérieur qui a assisté à la guerre à l’avant du front. J’ai trouvé, par ailleurs, intéressant que la série ne s’axe pas sur le côté bien ou pas bien de cette guerre (ou sur la présence des armes de destruction massive) mais mets plus profondément en avant les dysfonctionnements d’une armée et les problèmes que peuvent occasionner une guerre éclair quand on ne réfléchit pas à la gestion du pouvoir qui va suivre et à l’occupation par une armée offensive qui est uniquement préparée à la guerre.

© Home Box Office (HBO)

© Home Box Office (HBO)

Commentaires sur divers thèmes

Generation Kill

J’ai du mal à interpréter le titre et sans doute mon anglais n’est pas assez bon pour cela. S’agit-il d’une génération tuée ou d’une génération qui tue ? Si vous avez une explication ou un commentaire sur le titre, n’hésitez pas. Je me demande si le titre ne fait pas référence à un moment du film où quelques soldats discutent sur le cas d’un de leur collègue qui a abattu deux gamins sans que cela ait l’air de lui faire quoi que ce soit. Ils parlent alors des jeux vidéos et de l’influence qu’ils auraient sur certains jeunes. D’où peut-être le nom de « Generation Kill ».

Musique

Dans son souci de réalisme, la série ne comprend aucune musique et c’est vraiment une idée géniale. Cela accentue fortement le côté « docu » et notre immersion dans l’action. On la vit au plus près de ce que vivent les soldats et non avec des émotions accentuées artificiellement par des musiques faites pour nous relaxer ou nous stresser un peu plus.

Logistique défectueuse

L’armée américaine est la première armée du monde. Mais, alors qu’elle va envahir l’Irak, qu’elle a des troupes en Arabie Saoudite depuis une dizaine d’années, que l’invasion est prévue depuis de nombreux mois, une partie du ravitaillement qui n’est pourtant pas la partie la plus difficile à transporter manque encore au moment de se lancer dans la bataille. Nos hommes manquent de piles pour leur lunettes de vision nocturne (c’est une unité de reconnaissance) et de lubrifiant pour leur armement (une mitraillette connait des problèmes en moment critique), notamment. Ils ont beau le signaler et le demander, rien ne viendra.

Alors que les circonstances ne l’exigeait pas, ils doivent abandonner un camion de logistique et … manger une seule ration par jour pour compenser les jours suivants. Jours d’attente parce qu’ils ont avancé … trop vite. Ce camion contenait également les « drapeaux » (je ne me souviens plus du terme exact) du bataillon, ce qui donnera un coup au moral.

La moitié de la troupe sera atteinte de grippe intestinale et sera presque hors de combat peu après que le ravitaillement leur ait fourni des Milkshakes (l’Irak est un pays où règne des chaleurs terribles).

Enfin, ils doivent se coltiner des tenues de camouflage « vertes » (on est en plein désert) et utiliser des Hummer d’occasion qui connaissent par moment quelques petites défaillances.

Pour toute armée qui veut mener une guerre éclair, une logistique sans faille est indispensable. Dans le cas présent, les conséquences ne furent pas fâcheuses mais on ose même pas imaginer si l’ennemi avait été plus consistant que l’Irak de Saddam.

© Home Box Office (HBO)

Guerre éclair ? Choc et effroi ? Gestion de la victoire et de la sympathie

Bien que les américains soient détestés par une partie des irakiens, l’avancée dans la partie Chiite est clairement marquée par un fort soutien des irakiens qui vont à leur rencontre et les accueillent comme des libérateurs. A cet accueil, les américains ne répondent pas vraiment de manière symétrique ou même peu sympathiquement, concentrés qu’ils sont sur leur mission mais aussi, pour certains, du fait de leurs préjugés racistes.

Toutefois, et c’est bien là le problème, l’armée avance vite, très vite, conquiert et ne s’installe pas réellement directement. Elle ne profite pas non plus de la sympathie qui existe pour l’entretenir. Il n’y a pas d’Etat qui vient s’installer aussi tôt après la prise de pouvoir par les américains. Personne pour sécuriser les villes et les villages, se poster devant les lieux stratégiques, protéger les stocks d’armes et de munitions. Là où c’est le plus marqué, c’est évidemment à Bagdad où il faut plusieurs jours aux américains (trop tard) pour se rendre compte qu’ils doivent agir pour sécuriser.

Ce sera assurément une des grandes causes des malheurs américains qui surviendront durant l’occupation. La prise des villes est trop rapide et superficielle. La cause en est la guerre éclair: il faut aller vite, très vite. On finit par aller beaucoup plus vite que ce que les plans initiaux prévoyaient. Mais on ne conquiert pas vraiment et les soldats devront nettoyer des villes entières des années après.

Une autre cause est bien l’opération « choc et effroi » en elle-même et l’aversion au risque des soldats américains qui les conduits à faire appel au soutien aérien ou à l’artillerie de manière trop fréquente et non proportionnée. Ou à utiliser leurs propres armes contre des objectifs civils absolument inoffensifs à la manière de cow boys. A force de tout détruire, la reconstruction de l’Irak n’en est que plus compliquée. Et le ressentiment d’une population qui se rend compte que la situation sous Saddam pouvait presqu’être encore plus enviable ne fait que compliquer la tâche des américains. C’est le chaos et c’est eux-même qui l’ont créé (plus d’eau, d’électricité).

C’est sans doute la deuxième grande cause de la difficulté de l’occupation pour les américains. On parle évidemment ici des causes relatées par le film. La dissolution du parti Baas et de l’Armée irakienne si elle est évoquée ne l’est que de manière mineure (acte politique) par rapport aux autres faits (militaires).

Cet action « choc et effroi » était paradoxalement sans doute d’autant plus inutile que les américains avaient opté pour la guerre éclair et que rien ne laissait penser que la résistance irakienne leur poserait un réel souci. Ainsi, il n’était pas besoin de tout détruire pour prendre possession de l’Irak. La destruction leur posera, par contre, d’immenses difficultés dans la gestion de l’après conflit.

Humanité – psychopathe

La plupart des soldats sont humains et survivent soit en étant un peu « fous » soit en relativisant tout ce qu’ils voient (beaucoup d’horreurs). Ils sont d’ailleurs dégoûtés de ce que leur propre armée réalise et se rendent compte des difficultés que cela engendrera plus tard. Un soldat, par contre, est un vrai psychopathe. D’autres militaires auront à propos de lui la réflexion qu’il vaut sans doute mieux l’avoir dans sa propre armée que dans celle d’en face. Toutefois, cela peut poser question de se demander comment un tel profil psychologique a pu réussir à se faire recruter dans un bataillon d’élite de l’armée.

L’humanité est aussi exprimée à travers quelques scènes où les soldats aident des réfugiés. Un des chefs, qui participe pourtant avec les autres, aura la réflexion que tout ça n’est pas bon pour eux: « comment combattre après avoir vécu ceci ? ». Cela met sans doute en avant la nécessite d’avoir des troupes qui soient chargées de gérer spécifiquement l’occupation et les questions humanitaires.

Un officier doit rappeler que les irakiens sont également des êtres humains. Un soldat doit apprendre à tuer et pour cela oublier qu’il en face de lui des humains mais un équilibre est nécessaire, surtout en présence de civils nombreux.

Enfin, après la fin de la guerre, les soldats sont un peu dégoûtés de voir qu’aucun plan réel ou crédible de sécurisation ou de remise en état de l’Irak n’existe et que s’ils ont été champions pour foutre la merde, le reste ne suit pas avec autant de brio.

© Home Box Office (HBO)

Perte de réalité entre le sommet et la base

Lors de son entretien avec le « Parrain », le journaliste embarqué se rend compte que l’officier en face de lui n’a que très peu conscience de ce que pense réellement sa troupe et du soutien que certains officiers ou sous officiers ont ou n’ont pas.

Lui qui n’est pas dans l’action immédiate se montre excité par le fait de se faire tirer dessus. En réalité, les troupes aussi aiment l’action et ont peur de ne pas en avoir assez. Mais la différence, c’est qu’elles ne veulent pas prendre de risques inutiles là où l’officier cherchent sans arrêts des missions sans réels intérêts pour avoir les honneurs et les médailles. On les fait ainsi traverser une ville qui pouvait être contournée et qui sera ensuite nettoyée par les blindés. Ou prendre d’assaut un aéroport heureusement vide mais qui, s’il avait contenu les hommes qu’on pensait y trouver, aurait provoqué une bataille asymétrique entre blindés irakiens et hummers américains. La bataille aurait alors provoqué d’énormes pertes chez les américains. Le pis de tout étant que cet objectif devait initialement être pris par les britanniques.

La discipline avant tout

Même dans les plus mauvais moment de la guerre, les hommes ne comprennent pas qu’on viennent les emmerder pour un vêtement mal porté ou une moustache non rasée. Le respect de points futiles du règlement est le cadet de leur souci. On pourrait y voir l’exemple d’un officier incompétent. Mais la discipline est réellement importante dans une armée et ces rappels à l’ordre ont au moins pour intérêt de les occuper et de focaliser sur un ennemi intérieur sur lequel ils peuvent se défouler dans leurs conversations.

Intégration du journaliste dans la troupe

A l’opposé, politiquement, du militaire de base voir même perçu comme anti militariste, on pourrait s’attendre à de grosses difficultés d’adaptation. Pourtant, tout se passe bien. Et les scènes où le journaliste n’est pas présent à l’image sont suffisamment nombreuses pour comprendre qu’il a réussi à avoir le respect des troupes et qu’il en fut même certainement un peu l’oreille.

Bien que « PNC », Personnel Non Combattant, les soldats respecteront son courage et feront en sorte de le garder en vie. On sent d’ailleurs qu’ils apprécient sa présence et espèrent qu’il pourra parler d’eux et de ce qu’ils ont vécu. Il faut aussi dire que l’action renforce la cohésion et que le milieu militaire n’est pas l’endroit où on peut trouver le plus d’oreilles attentives. Cela facilite donc la mission du journaliste.

Règles d’engagement, ennui et fébrilité « bourrine »

La guerre est composé de très nombreux moments d’inaction (majoritaires) et de moments de fébrilité où on agit parfois de manière bourrine (exemple: les réservistes qui arrivent et font pêter un village). Mais le plus important, c’est que les règles d’engagement changent tout le temps et passent de trop défensives (avec la fuite de Fedayins sans que les soldats américains puissent réagir) à trop offensives (où tout le monde, y compris civils, est considéré comme ennemi). Cela aboutit à des bavures et à de l’inefficacité. Finalement, certains sous officiers feront même du sabotage en refusant de diffuser certains ordres qu’ils jugent trop dangereux pour les populations civiles.

A plusieurs reprises, des tirs amis ou des tirs inutiles (qui ratissent un champs en croyant viser des chars irakiens qui étaient en fait un village pacifique) sont montrés. Si bien que le danger vient parfois autant de ses propres troupes que des troupes ennemies.

Le summum est atteint sur le barrage où un camion est abattu parce qu’il n’a pas obéi à l’injonction de s’arrêter. Puis, tous les hommes qui en sortent sont abattus. Par la suite, une voiture subira un sort pareil et un enfant est tué sur le siège arrière de la voiture. Ils demanderont au conducteur de la voiture pourquoi il ne s’est pas arrêté, sans réponse mais on devine que l’injonction n’a pas été comprise. Le doute se fera alors rétrospectivement sur le danger réel que représentait le camion abattu auparavant. Alors que l’occupation n’a pas encore commencé et que la population civile ne se révèle pas encore menaçante, les soldats se montrent déjà beaucoup trop fébriles et les bavures trop nombreuses.

Principe de Peter et incompétence

L’armée, comme elle est présentée là, comprend de nombreux incompétents dans les postes d’encadrement. Dont certains sont réellement dangereux mais protégés par des pistons. Et d’autres juste bêtes mais protégés par leur statut d’officier. Globalement, on remarque que les officiers sont relativement protégés, même de leur insubordination. Par contre, les sous officiers ou les soldats subissent plus facilement les problèmes disciplinaires.

© Home Box Office (HBO)

© Home Box Office (HBO)

Difficulté de la communication

Les rumeurs sur la mort d’une star ou d’une soldate américaine violée courent. Mais personne n’est là pour les confirmer ou les infirmer. Pourtant, ces informations jouent réellement sur le moral de la troupe. On remarque que les officiers prennent trop cela à la légère. Une diffusion plus efficace de l’information manque.

Cohabitation entre hommes dans un moment de tension

On le sait, les moments de tensions et de cohabitation créent des émotions et des attachements très forts. On peut voir les blagues ou les réflexions « anti » homos très présentes mais pas vraiment méchantes comme une sorte de protection contre cela. Ou comme une persuasion un peu « méthode coué« .

Raisons réelles de la guerre

Assez peu évoqué finalement. A un moment, le journaliste fait la réflexion que s’ils n’ont plus besoin de leurs tenues spéciales, c’est qu’il n’y a pas d’armes de destruction massives et que les raisons de la guerre étaient fausses. Les soldats semblent ne pas donner d’importance à cela. Deux raisons peuvent expliquer cela.

D’abord, au milieu de l’incompétence de leurs chefs, cette information n’est pas plus importante qu’une autre et puisqu’ils sont au milieu de la guerre, autant ne pas trouver une raison supplémentaire pour se démotiver.

Ensuite, ce sont des soldats professionnels. Ils savent que les raisons pour lesquels on les envoie faire la guerre sont politiques et pas toujours très avouées. Ils ne sont pas là pour se poser de questions mais pour se battre. Toutefois, ça ne veut pas dire qu’ils acceptent de se battre sans qu’il y ait un sens. Pour eux, ils sont là pour abattre Saddam et aider le peuple irakien. D’où leur désarroi quand ils se rendent compte que leur hiérarchie n’accorde finalement qu’une faible importance au bien être de la population irakienne.

Impressions personnelles finales

Cette série est, de mon point de vue, un véritable chef d’œuvre. J’ai pris un énorme plaisir à la voir et elle m’est restée dans la tête pendant plusieurs jours. Je savais que, quoi que je puisse écrire dessus, cela ne rendrait jamais suffisamment l’intérêt et la beauté de cette série dont le réalisme est sans doute le principal point fort, qui nous aide à nous immerger en même temps que les héros comme un protagoniste supplémentaire.

Pour aller plus loin

En vente en DVD.

Excellente critique de Pierre Sérisier sur le Blog des sériesTV du journal le Monde et très bonne critique de Fabrice Deprez sur Across The Days.

Et bien sur, les commentaires pour réagir ou me prévenir de votre propre critique sur votre blog.

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Une réflexion sur “Generation Kill: critique de la bureaucratie militaire

  1. en lisant l’article de l’express http://www.express.be/joker/fr/platdujour/10-verites-politiquement-incorrectes-sur-la-nature-humaine/145027.htm et son point 4 (ci-dessous), cela m’a fait penser aux paroles du chauffeur dans la montée vers bagdad qui donnaient sa théorie « café du commerce » sur les raisons du terrorisme et il liait ça au manque de sexe

    donc j’ai trouvé cela « marrant » de retrouver une théorie assez proche mais cette fois un peu plus « scientifique » et je n’ai pu m’empêcher de venir ici « enrichir » mon article pour vous la partager en commentaire

    la voici:

    4. Pourquoi les responsables d’attentats suicide sont surtout des Musulmans

    Lorsqu’ils sont guidés par leur foi, les responsables d’attentats suicide sont presque tous des Musulmans, selon le sociologue Diego Gambetta de l’université d’Oxford. Et encore une fois, c’est en rapport avec le sexe, ou plutôt, cette fois-ci, avec le manque de sexe. Car l’Islam est une religion tolérante avec la polygamie, donc seuls les hommes les plus riches ont des femmes. « A travers toutes les sociétés, la polygamie rend les hommes violents, augmente les crimes tels que le meurtre et le viol, même après le contrôle de facteurs tels que le développement économique, l’inégalité économique, la densité de la population, le niveau de démocratie, et les facteurs politiques dans la régions ».

    « L’autre ingrédient clé est la promesse des 72 vierges qui attendent au paradis pour tout martyr de l’Islam. Et presque tous les responsables d’attentats suicide sont des célibataires. »

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